CHAPITRE 8 - LE CHANTIER

I

 

– My ? Tu es là ?

L’écho de la voix d’Ilm résonna à travers la gigantesque armurerie. Il venait à peine de rentrer, et avait passé les trente dernières minutes à se faire féliciter par toute la galaxie. Il ne savait plus trop où il en était, et avait besoin de la présence la plus réconfortante qu’il connaissait alors.

La jeune femme se montra depuis l’autre bout de la salle. Elle accéléra le pas, et il fit de même pour aller dans sa direction. Mais à peine eut-il essayé de courir qu’il tomba à la renverse, et posa ses deux mains contre le sol froid. Sa tête lui tournait. Il se sentit alors soulevé, et tomba nez à nez avec le visage de My, qui l’observait avec un mélange particulier d’inquiétude et d’amusement.

– Ça va ? lui demanda-t-elle.

– D-difficile de répondre.

Un cocktail d’euphorie, de bonheur et de stress l’assaillait depuis qu’il avait posé pied à terre, et le silence était assourdissant. La jeune femme le prit dans ses bras, et lui chuchota :

– Bien joué.

Puis elle s’écarta vivement et, avant qu’il n’ait pu opposer quoi que ce soit, elle enroula le bras droit d’Ilm autour de son cou pour le soutenir jusqu’à l’autre bout de la salle. Ils passèrent près de l’entrée de la pièce holographique où le jeune homme avait passé trois jours à se préparer au maniement et à la connaissance des armes, mais entrèrent par une autre porte dans une autre pièce, qui servait visiblement à My de bureau et de logement.

Un lit au revêtement rappelant du bois, et couvert de draps et d’une couette verte, remplissait un bon tiers de l’espace. En face de lui se trouvait un petit bloc de conservation de nourriture à la forme d’un cube translucide blanc dans lequel quelques boîtes étaient visibles. Au-dessus, un écran rustique noir de petite taille, le tout à gauche d’une large fenêtre donnant sur l’immensité de la ville, couverte par des draps beiges. Des dizaines de documents étaient empilés en tas à même le sol, sous le lit et contre les murs, et Ilm put y apercevoir des croquis de ce qui ressemblait à des armes.

La jeune femme l’installa sur le lit, et se posa sur la chaise. L’espace d’une trentaine de secondes, elle détourna le regard, vers son bureau. Sur celui-ci, une petite plante verte faisait figure d’intrus au milieu d’une quinzaine de boîtes de nourriture et de boissons. S’y trouvait aussi un cadre en bois. Probablement un véritable bois, et non un synthétique, et qui semblait être d’une grande ancienneté. Le jeune homme n’arrivait pas à voir ce qui se trouvait à l’intérieur.

Au milieu du bureau, My alluma un écran holographique, sur lequel elle pianota quelques instants.

– Je préviens juste Jördnyr que tu es là, indiqua-t-elle à Ilm, avant de confirmer l’envoi d’un message d’un dernier geste de la main, et de se retourner vers lui.

La pression était retombée comme un soufflé et il ne tremblait plus. Pour autant, il n’avait pas la moindre envie de dormir.

– Alors ? lui demanda la jeune femme. C’était comment ?

– … Incroyable.

Un mot qui en résumait cent. Sous le stress, il s’était montré presque opaque par rapport à toute la pression qu’il aurait pu ressentir. Il s’était contenté de suivre les directives de son capitaine, et avait pris une initiative gagnante au bon moment. Évidemment, il avait été aidé par les circonstances. Les joueurs de l’équipe adverse ne le connaissaient pas, car même si les gadgets qu’il utilisait avaient été rendus publics, leur utilisation était sans doute encore assez obscure. Mais c’était probablement sur cela que Jördnyr avait compté en l’envoyant aussi tôt dans l’Arène : profiter de l’effet de surprise avant que les forces et les faiblesses du nouveau gladiateur n’aient été étudiées.

– Ça, j’imagine, répondit My. Et plus précisément ?

– Euh… Eh bien… Lumineux, déjà. Bruyant, très bruyant. Enfin, rien que tu ne saches déjà, non ? Tu as regardé, après tout.

– Oui, et il faut avouer que tu as fait fort. En tout cas, ton départ est plutôt bon dans les Jeux.

– Je n’ai pas encore pu rencontrer le Synarque…

– Tu veux rencontrer le Synarque, Ilm ?

Quel idiot !

– … Oui, avoua-t-il.

La jeune femme resta perplexe, et le dévisagea comme si elle cherchait à savoir s’il était sérieux.

– Je pense pas qu’il suffise de gagner des matchs pour ça, lâcha-t-elle finalement. Tu as pensé à demander audience ?

– Je… Oui, bien sûr. Mais je n’ai aucune chance d’obtenir satisfaction pour l’heure. C’est pour ça que je voulais rentrer dans la Garde Synarchique à l’origine.

Au point où il en était, autant tout déballer – presque tout, bien sûr.

– À ce point ? Mais pourquoi est-ce que tu veux tellement rencontrer le Synarque ? C’est encore plus important à tes yeux que de participer aux Jeux ?

Ilm acquiesça.

– C’est un rêve que j’ai depuis que je suis adolescent.

My hocha la tête en signe d’approbation.

– Si tu continues à montrer des performances aussi bonnes que ta première, tu devrais finir par pouvoir obtenir une entrevue. Et encore, cela va être compliqué. La seule personne que je connaisse ici à l’avoir approché est Jördnyr, à l’époque où il faisait partie de la Garde Synarchique. Mais aujourd’hui…

Elle s’interrompit.

– … Non, je… désolé, je n’ai pas le droit d’en dire plus.

Le jeune homme haussa un sourcil. Que pouvait-il s’être produit pour que Jördnyr ait quitté la Garde Synarchique, pourtant l’une des places les plus prestigieuses, si ce n’était la plus prestigieuse, dont on pouvait rêver dans la Synarchie ?

 

II

 

Ilm avait l’impression d’avoir touché le ciel, puis d’être brutalement retombé sur la terre ferme. Il s’en rendit véritablement compte le lendemain matin. Incapable de dormir du fait de l’adrénaline, il n’avait presque pas fermé l’œil, mais même une fois calmé, il n’était pas parvenu à trouver le sommeil. Libéré des contraintes de l’armée, il n’était pas cantonné dans une chambre commune, et décida donc de sortir pour explorer les lieux. L’immeuble de la Khain Corporation était si énorme qu’il pouvait passer trente minutes à parcourir ne fût-ce qu’un seul étage.

Il marchait lentement dans un couloir de cet espace endormi, éclairé seulement par les faibles lumières orangées nocturnes, et sentait en lui un étrange mélange d’ennui et d’apaisement. Les événements de la veille avaient été comme une gifle en pleine figure. Et cela lui paraissait désormais si irréaliste ! Comme si tout n’avait duré qu’un centième de seconde, un instant indéfini, un point minuscule dans les dix-neuf premières années de sa vie. Et en même temps, il avait l’impression qu’en une semaine, plusieurs années s’étaient écoulées. Une véritable anomalie temporelle.

Au-delà de tout ça, les paroles énigmatiques de My la veille le taraudaient encore. Il était prisonnier d’une question à laquelle personne ne voudrait sans doute jamais lui répondre. Alors il devait tenter de se donner satisfaction lui-même. Et il avait bien une idée de ce que Jördnyr avait pu voir. Après tout, il avait lui aussi une tache noire, horrible, indélébile, dans ses propres souvenirs. Une tache qui avait façonné la quasi-totalité de ce qu’il était aujourd’hui. Son capitaine d’équipe était-il déjà allé dans les Catacombes lorsqu’il était membre de la Garde Synarchique ? Avait-il assisté au massacre de toute sa population ? Et quel rôle avait-il pu y jouer ?

Peut-être allait-il trop loin. Peut-être ne voyait-il que cette possibilité parce qu’il l’avait lui-même vécue. Peut-être que la vérité n’était pas si effroyable. Et qu’est-ce que My pouvait bien en savoir ? Elle était seulement membre de l’équipe technique des Games of Glory de la Khain Corporation. Même si cela était déjà énorme en soi, ce n’était pas suffisant pour lui donner une importance aussi grande vis-à-vis du capitaine.

Et que ressentait-il, lui, à l’égard de la jeune femme ?

La question ne se posait pas vraiment : il était amoureux d’elle et le savait très bien. Il lui était simplement difficile de réagir à cette idée et à cette situation. Cela faisait quatre ans qu’il n’avait plus pensé à des choses de ce genre, trop occupé qu’il était à faire le deuil d’Eir. Deuil qu’il n’avait toujours pas digéré, et qu’il ne pourrait sans doute jamais digérer.

Pourtant, c’était comme si son inconscient désirait lui faire tourner la page. Son esprit était déchiré entre la volonté d’aller de l’avant, et celle de se cramponner à ce qui était derrière lui. Et il ne savait plus dans quelle direction regarder.

 

III

 

La journée se déroula calmement et Ilm ne croisa aucun de ses coéquipiers. Il avait entendu, quelques jours avant, qu’ils vivaient tous dans des appartements séparés, et qu’il était le seul à habiter sur son lieu d’entraînement. Le jeune homme trouvait cela étrange : cet endroit était si grand qu’il aurait pu fuguer en descendant seulement d’un étage.

Il se contenta alors d’explorer un peu les environs. Il n’avait connu jusqu’ici que cinq salles différentes : sa chambre personnelle, agrémentée d’une douche, et d’un balcon où il n’avait pas encore osé aller, par peur d’avoir le vertige, la salle d’entraînement holographique où il avait sué sang et eau pendant la première partie de la semaine précédente, la gigantesque armurerie de la Khain Corporation, la pièce blanche où il avait passé trois jours à apprendre les noms des armes des Jeux, et la chambre de My.

Comme il s’en doutait, les lieux comptaient bien plus de salles. Et le plus impressionnant était que toutes semblaient avoir leur utilité propre. Dans un couloir, il se hasarda à ouvrir les portes et comprit vite qu’il s’agissait d’une série de salles de musculation, comprenant chacune un matériel spécifique pour la partie du corps concernée. Il continua son chemin, puis finit par tomber sur une gigantesque salle informatique, où, sur une dizaine de bureaux alignés, se tenaient une centaine d’unités de génération d’appareils holographiques. Les lieux étaient par ailleurs occupés par un nombre encore plus important d’employés, qui, absorbés par leurs tâches diverses, ne lui accordèrent pas un regard. Les interrogations du jeune homme ne durèrent pas longtemps : il s’agissait des analystes de l’équipe sportive. La Khain Corporation ne lésinait pas sur les moyens employés. Cette armada de spécialistes triés sur le volet avait pour travail de ne rien laisser au hasard dans le traitement des statistiques inhérentes à chaque partie.

Finalement, l’envie lui prit de sortir. A priori, rien ne le lui interdisait. La Khain Corporation lui assurait sa protection, et aucune charge ne pesait plus contre lui, car le dossier qui aurait dû être utilisé pour l’arrêter lorsqu’il était encore un simple soldat était désormais entre les mains de Kirsten Saeming.

Il se demanda néanmoins si c’était une bonne idée. On était au beau milieu de la matinée, et Ilm jugea que c’était l’occasion d’aller poser la question à My.

 

– Tu es idiot ou quoi ? Évidemment que tu peux.

Sur ces mots, la jeune femme éclata de rire.

Ilm ne savait trop quoi répondre. Il était au moins content d’avoir eu raison. Il était quelqu’un maintenant. Son entrée à l’armée lui avait rendu son identité. Et son entrée dans les Jeux lui avait donné sa liberté. Il sourit à My, et la remercia avec douceur.

La jeune femme afficha un air circonspect.

– C’est si important ?

Ilm opina du chef, et son sourire se mua en un rictus mélancolique.

– Quand j’étais enfant, je vivais dans les Catacombes. Ensuite, j’ai grandi dans un foyer, puis je suis allé à l’armée, avant d’arriver ici. J’ai toujours été enfermé.

– … Vraiment ?

Il acquiesça.

– La plus grande distance que j’aie jamais parcourue à pieds, c’était entre chez moi et la Mine.

My entrouvrit la bouche. Elle avait l’air choquée.

– Qu’est-ce qu’il y a ? demanda le jeune garçon.

Pour toute réponse, elle s’approcha de lui et le serra dans ses bras.

– Désolée.

Ilm ne chercha pas à l’empêcher de faire. Il l’accueillit contre elle et l’enlaça derechef. Leur étreinte dura quelques secondes.

Lorsqu’ils se séparèrent, ce fut au tour d’Ilm d’être sous le choc. Il venait de réaliser quelque chose.

– Tout va bien ? demanda My.

Il secoua rapidement la tête, puis la regarda en serrant les lèvres.

– Tu sais ce qui a poussé Jördnyr à quitter la Garde Synarchique ?

– Je…

La jeune femme détourna le regard. La réponse était évidente.

– Quand a-t-il rejoint la Khain Corporation ? Il y a quatre ans ?

– … Oui.

– Ce qu’il a vu… c’était…

Il n’osa pas formuler la suite. L’expression du visage de My lui montra qu’il avait vu juste. Ce qui n’était avant qu’une simple hypothèse était désormais une certitude.

 

IV

 

– Vous étiez là lors du massacre des Catacombes ?

Jördnyr demeura impassible. La réponse était au bout de ses lèvres, mais elle ne sortit pas avant quelques secondes.

– Oui.

Ilm fut secoué par une parole aussi franche. Mis en perspective par rapport aux réticences de My, un tel aveu avait de quoi surprendre.

– Comment le sais-tu ? Mary t’en a parlé ?

Le jeune homme se fit alors la réflexion que son capitaine d’équipe lui mentait peut-être pour lui soutirer des informations. Après tout, Ilm était soupçonné d’avoir comploté avec un groupe de résistants à la Synarchie, même s’il avait fini par les trahir à Kantour. Maintenant qu’il avait vidé son sac, il était certain d’être sur la sellette, mais il ne devait pas impliquer une personne qu’il aimait là-dedans.

– Non. Je l’ai deviné tout seul, et j’ai fait quelques recherches.

Ce n’était pas un mensonge, et la réponse sembla satisfaire Jördnyr. Pour appuyer ses propos, le jeune homme ajouta :

– Vous l’avez dit à My… à Mary ?

– Dans un moment d’égarement, oui.

Il lui parut alors étrange qu’un roc comme son capitaine d’équipe se soit un jour permis d’avoir des faiblesses. Et maintenant, alors qu’il était vêtu d’une tenue normale, un pull et un pantalon de jogging gris, ses longs cheveux blonds retombant sur ses épaules, il avait pour la première fois l’air un peu plus frêle que d’habitude.

– Mary était la seule à être au courant de ça. Si c’est elle qui t’a mis sur la voie, même involontairement, elle doit avoir un faible pour toi.

Il sourit légèrement. Ilm se sentit tout d’un coup extrêmement mal à l’aise.

– My est… commença-t-il.

Jördnyr termina :

– … ma sœur cadette. Beaucoup de choses marchent comme ça, ici.

Il se retourna et fit signe au jeune homme de le suivre, puis l’emmena jusqu’à ce qui devait être un bureau. La salle était petite et exiguë, avec une fenêtre donnant sur l’extérieur, et deux sièges à la surface cotonneuse.

Le colosse s’assit dans l’un d’eux et fit signe à son cadet de faire de même. Ilm s’exécuta. Le jeune homme pensait que Jördnyr allait parler en premier, mais un silence de plusieurs secondes s’installa, le mettant mal à l’aise. Il voulait évidemment le briser, mais il n’était pas sûr de la question qu’il voulait poser à son capitaine. Il n’était plus du tout doué pour les relations humaines. Il s’en rendait compte à nouveau : il venait tout juste d’apprendre que celui qui se trouvait en face de lui était le frère de My. Il ne pouvait pas s’empêcher de se sentir faible vis-à-vis de ce fait.

Jördnyr le regarda avec insistance. Il attendait de lui qu’il prenne la parole. Mais Ilm n’était plus sûr de ce qu’il voulait lui demander. Finalement, il osa :

– … Vous y étiez ?

Le colosse sembla surpris par cette réponse. Il esquissa un sourire.

– Oui. Je voulais voir ça.

– … Vous… vous vouliez le voir ?

– De mes propres yeux.

Il prit une grande bouffée d’air, et s’expliqua :

– Je n’étais pas capitaine dans la Garde Synarchique, ce poste était dévolu à mon frère, Ragnar. Mais j’étais quand même un membre gradé, même si j’étais dans la division affectée aux Games of Glory. Je venais de monter dans la hiérarchie grâce à mes bonnes performances et à ma dévotion, donc certains lieux du quartier général de la Garde me sont devenus ouverts. Je suis parti les explorer, et un peu par hasard, je suis sans doute allé plus loin que je ne l’aurais dû. Je suis tombé sur une armurerie secondaire où j’ai trouvé une centaine de tenues d’intervention prêtes à l’emploi. C’était de la pure curiosité, et j’avais ton âge. Je suis revenu dans mes quartiers, puis j’ai à nouveau fait le chemin jusqu’à cette armurerie. J’avais récupéré une combinaison de camouflage, similaire à tes petits appareils, mais en bien plus efficace. Ça m’a permis de tromper les caméras et de placer un traceur sur une des armures. Puis je suis reparti, comme si de rien n’était. Dans la soirée, j’ai regardé où il se trouvait, et j’ai vu qu’il ne quittait pas Arkashan. Il descendait en profondeur. J’ai quitté le quartier général discrètement, et je suis descendu dans la Zone Souterraine en utilisant mes prérogatives de Garde du Synarque. Et là, eh bien… j’ai tout vu.

Ilm était abasourdi. Pourquoi Jördnyr lui racontait-il tout cela sans aucune pression ? N’avait-il pas peur que le jeune homme en parle ?

– La Khain Corporation m’avait fait une offre quand j’étais encore à Svandia, continua-t-il. J’avais préféré suivre mon frère dans la Garde Synarchique. Mais dès que je suis revenu au quartier général, je les ai recontactés. Et par chance, leur offre tenait toujours. Je suis parti de la Garde deux jours plus tard. Mon frère a essayé de me convaincre de rester, mais je ne l’ai pas écouté. Et quand je suis arrivé à la Khain, j’ai compris que Kirsten avait tout orchestré.

Il marqua une pause, comme pour laisser à son interlocuteur le temps de digérer ces informations. Puis il reprit :

– La Khain Corporation a un énorme réseau d’informations. Kirsten a soudoyé un technicien de la Garde Synarchique pour qu’il laisse la bonne porte ouverte et désactive les détecteurs thermiques et les caméras de l’armurerie secondaire où j’avais trouvé les tenues d’intervention. Je ne sais pas trop comment elle avait pu prévoir que j’irais dans cette salle précise. En fait, je crois qu’elle a fait en sorte de m’aiguiller. Je ne suis sans doute pas tombé dessus par hasard, du coup. Toujours est-il qu’elle était déjà au courant de cette opération. Elle savait tout.

Il devait avoir fini de parler. Le jeune homme resta interdit devant toute cette histoire.

– Pourquoi est-ce que vous me dites tout cela ? demanda-t-il finalement.

Jördnyr releva les yeux vers lui, et un léger sourire, qu’Ilm devina moqueur, se forma sur son visage. Mais il ne répondit pas à la question.

 

V

 

Cela faisait maintenant deux heures qu’il attendait. Il avait identifié l’endroit, bien qu’il ne le connût que de nom, mais il n’était pas au fait des horaires de passage de celui qu’il attendait. Il savait qu’à l’époque, il s’y rendait tous les jours. Aussi, il devrait a priori passer à un moment ou un autre.

Ce moment arriva. L’homme en question entra dans le magasin à la large enseigne, muni d’un ticket de plastique. Il l’inséra dans une borne électronique tombant du plafond, puis ressortit. Ilm le suivit quelques instants tout en gardant une distance de quelques mètres, n’osant pas l’aborder. Il ne savait pas trop ce qu’il pouvait dire. Finalement, il se décida :

– Simi !

L’intéressé se retourna, sans doute surpris que quelqu’un connaisse son nom ici, parmi les milliers de milliards d’habitants d’Arkashan. Son visage pâlit lorsqu’il reconnut le jeune homme. Ce dernier s’attendait à tout sauf à ce qui arriva : Simi prit simplement ses jambes à son cou.

Ilm, incapable de comprendre cette réaction, commença à lui courir après. Ces mois d’entraînement additionnés aux capacités qu’il possédait déjà avant lui donnaient un avantage non négligeable sur la personne qu’il poursuivait. Il la rattrapa en quelques secondes et la dépassa.

– Simi ! répéta-t-il. Du calme ! C’est moi !

Mais il n’ y avait, sur le visage de son ancien maître d’école, celui qui l’avait sorti des Catacombes quatre ans plus tôt, qu’un mélange de terreur et de dégoût. Pour autant, il ne bougeait plus, ne donnant ni l’impression de vouloir s’enfuir, ni celle de se sentir acculé par le jeune homme, qui finit par comprendre l’origine du problème. Ses épaules s’affaissèrent et il afficha une mine sombre.

– … Je n’avais pas le choix.

– Va dire ça à Maj, répondit sèchement Simi.

Cette fois-ci, il ne cachait plus sa colère. Mais son interlocuteur voyait un espoir. Simi ne pensait plus qu’il était menacé par le jeune homme. Il lui avait répondu. Il devait donc encore avoir de l’empathie pour lui. Ilm devait se raccrocher à ça s’il voulait aller plus loin.

– Je suis désolé, murmura-t-il.

Son ancien maître d’école le regarda droit dans les yeux, puis répéta :

– Va dire ça à Maj.

Ça n’allait pas être aussi facile.

Ilm se rappela alors de cette scène, qu’il avait préféré effacer de sa mémoire. Cet instant terrible, une seule minute, la plus atroce de son existence, ressortait des limbes de ses souvenirs, comme les premiers meurtres de sa vie.

Et par-dessus tout, le visage de Maj. Son sourire carnassier au début de l’embuscade – et toute sa haine et son mépris à la fin. L’horreur de deux démons se faisant face. Il ne pouvait pas utiliser cela pour se justifier. Il ne voulait pas vivre avec, mais le devait. Même s’il agissait comme si rien de tout cela ne s’était jamais produit.

Il ne put pas se retenir de sangloter. Tout de suite après n’avoir lâché que quelques larmes, il se couvrit les yeux et les essuya, pour n’y laisser rien paraître. Mais ses yeux en étaient légèrement rougis, et Simi le remarqua, sans trop comprendre ce que cela voulait dire.

– C’est rien, lui répondit le jeune homme.

Il ne devait pas perdre la face. Il se l’interdisait.

– Pourquoi tu pleures ?

Ces mots, pourtant simples, firent l’effet d’un coup de massue. C’était maintenant lui qui tenait Ilm. Et il ne comptait pas le laisser partir. Son visage était désormais à mi-chemin entre la suspicion… et la pitié. Cette même pitié que le jeune homme avait vue en lui lorsqu’il l’avait rencontré, quatre ans plus tôt, dans les Catacombes.

– Je…

Cette fois-ci, Ilm ne put pas se retenir. Il lui sembla alors que le barrage qui maintenait deux semaines de larmes derrière ses yeux venait de rompre par la force de seulement quelques mots placés au bon endroit.

Il voulut se laisser tomber à terre, mais son ancien maître d’école ne le laissa pas faire. Il le rattrapa, et l’enlaça. Le jeune homme pleura sur son épaule pendant plusieurs longues minutes.

Lorsqu’il se détacha de l’étreinte de son aîné, les yeux d’Ilm lui semblaient plus secs qu’ils ne l’avaient jamais été. Il se sentait profondément las. Et en regardant dans les yeux de Simi, il eut l’impression que tout ce qui s’était produit depuis qu’il avait quitté le Foyer Alfar n’avait été qu’un mauvais rêve. Mais les paroles de son ancien maître d’école le ramenèrent brutalement à la réalité.

– Ne crois pas que je t’ai pardonné.

Néanmoins, il ne le regardait plus avec mépris, ni avec colère, ni avec suspicion. Mais seulement avec pitié.

 

VI

 

Ilm se laissa guider pendant une demi-heure à travers les gigantesques allées de la zone, puis les deux hommes commencèrent à s’enfoncer dans des rues de plus en plus petites. Revenant dans une grande artère longée par deux rangées d’arbres aux troncs fins, ils marchèrent en ligne droite avant que Simi ne s’arrête quelque peu brutalement devant une porte en métal verrouillée. Il ouvrit l’une des poches de sa veste en cuir synthétique grisâtre, et en sortit une clé digitale, qu’il passa dans la serrure électronique. La porte s’ouvrit alors sur un escalier, éclairé par des lampes diffusant une lumière orangée qui tranchait totalement avec la lueur bleutée qui éclairait les grandes avenues d’Arkashan. Ilm se souvenait de cet endroit, et Simi lui fit signe de passer en premier.

Ils descendirent sur plusieurs centaines de marches. L’escalier, au début particulièrement raide, commença à s’aplanir après plusieurs minutes. Ils arrivèrent finalement au bout, là où l’entrée était bouchée par le dos d’une armoire en bois. Ilm se trouvait désormais de l’autre côté de la frontière entre la Surface et les Catacombes, un monde qu’il avait quitté cinq ans auparavant. Il tourna la tête et vit que Simi attendait qu’il se décide. Finalement, il déglutit, puis poussa l’armoire, pour déboucher dans la salle d’accueil de la Mairie des Zones Minières 50 à 60.

– Tiens, Simi, vous êtes de retour ?

La voix qui les avait interpellés provenait d’un homme grassouillet vêtu d’une chemise noire et d’un pantalon en cuir. Sur sa poitrine saillait l’insigne des fonctionnaires de la Zone Minière, un corbeau noir surplombant deux broches rouges. C’était un gouverneur adjoint.

L’intéressé sourit.

– Oui, désolé pour l’imprévu. C’est une visite. Je vous demanderai, comme d’habitude, votre plus grande discrétion.

Ce faisant, il glissa à l’homme une petite disquette, qui devait facilement contenir deux cents crédits de la Synarchie.

L’homme fit un clin d’œil au fils du gérant du Foyer Alfar, puis s’en retourna à son bureau. Il n’y avait personne d’autre dans la salle, mais comparé à l’état dans lequel elle se trouvait la dernière fois qu’Ilm l’avait vue, elle avait vraisemblablement été nettoyée de fond en comble. Le fonctionnaire jeta cependant à Ilm un regard circonspect. Il devait l’avoir reconnu.

Simi l’avait sans doute remarqué, car lorsqu’ils sortirent de la Mairie, il glissa au jeune homme :

– Célèbre comme tu es devenu, peu de chances qu’il arrive à tenir sa langue.

Mais son interlocuteur ne l’écoutait pas. Il était sous le choc de ce qu’il avait en face de lui.

Il y avait des centaines de personnes vaquant à leurs occupations, entrant et sortant des maisons aux formes cubiques. Elles revenaient de la Mine la plus proche. Identique à celle où il avait travaillé pendant quatre ans, avant d’être arraché à ces lieux par la force des choses.

Son ancien maître d’école posa une main compatissante sur son épaule.

– Comment est-ce possible ? demanda Ilm.

– La Synarchie n’a pas perdu de temps. Les lieux ont été repeuplés avec les vagues d’immigration vers Arkashan. Et dans dix, vingt, trente ans, ils jugeront que tout ce monde sera devenu bien trop nombreux, et donc potentiellement dangereux pour la stabilité du monde, et opéreront un nouveau massacre. Les autorités de la Synarchie feront tout pour étouffer l’affaire, jusqu’à ce qu’elle rejoigne le rang des rumeurs, qui sont aussi nombreuses que les planètes de la galaxie.

Les yeux d’Ilm étaient perdus dans le vague.

Ses parents étaient des activistes, des membres du Groupe Contestataire d’Arkashan. Et c’était pour cette raison qu’ils avaient été exécutés. Ce génocide n’avait pour but que d’éviter les contestations grandissantes. Éviter qu’elles ne dégénèrent potentiellement en une véritable révolte capable d’ébranler les fondations de la Synarchie. Préserver l’ordre social.

Et il comprit pourquoi Jördnyr n’avait jamais rendu ce massacre public. Pour préserver la Synarchie. Pour éviter que tout le système ne s’écroule.

Il se rappela alors des cours de Dal. Son tuteur lui avait longuement parlé des révolutions. Elles arrivaient bien souvent à la conjonction de deux éléments particuliers : une situation de plus en plus intenable pour les couches inférieures de la société, et une crise du pouvoir central rendant impossible de régler la situation de manière pacifique.

Les connexions se faisaient peu à peu dans son esprit. Jördnyr n’avait jamais rien révélé publiquement à propos du massacre perpétré en ces lieux. Mais que se serait-il passé s’il l’avait fait ? Les habitants des Catacombes étant tous morts, ils ne risquaient pas de provoquer la moindre agitation. Quant à ceux de la Surface, ils n’étaient pas directement touchés par le massacre, et peu d’entre eux protesteraient. Le GCA, en outre, n’était vraisemblablement pas assez puissant pour mener la moindre action d’envergure, peu importe le nombre d’orphelins que Garm Alfar plaçait dans les institutions. Mais il y avait une organisation qui était assez puissante pour faire plier la Synarchie.

La Khain Corporation. Une société de sécurité qui, en plus de posséder sa propre armée privée, avait acquis une influence de plus en plus importante dans tous les mondes de la Synarchie grâce à ses nombreuses victoires dans les Games of Glory.

Kirsten Saeming, la présidente de la Khain Corporation, était au courant du massacre des Catacombes. Elle avait recruté Jördnyr en lui faisant découvrir la vérité. Sans doute n’était-ce pas uniquement pour obtenir un joueur de renom. Le capitaine d’Ilm était un membre de la famille royale de Svandia, souvent considérée comme l’atelier de la Synarchie, et l’une de ses planètes les plus importantes. En d’autres termes, Jördnyr, même si son frère Ragnar, aîné de la famille, avait sans doute tout fait pour l’écarter du fait de sa rancœur à l’égard de celui qui avait trahi la Garde Synarchique, pouvait constituer un allié de poids.

Son regard se reporta à nouveau vers toutes ces personnes qui vivaient désormais dans les Catacombes. Le massacre était comme un lointain souvenir. Eux n’en avaient aucune connaissance. Ils venaient vraisemblablement d’autres planètes, ou peut-être même de la Surface, et avaient trouvé ici un travail et un potentiel nouveau départ pour eux, en devenant cependant les esclaves de la Synarchie. Leurs enfants, nés dans cet espace, commenceraient à considérer, sans doute avec l’aide de tuteurs comme Dal, qu’ils méritaient mieux. Les premiers agitateurs apparaîtraient, et la suite logique serait un nouveau massacre. Ilm devait tout faire pour empêcher que tout ça ne se reproduise. Il était un ancien habitant des Catacombes. Il y avait passé toute sa jeunesse. Il avait vu ses parents mourir en le protégeant. Et il était désormais un personnage public, un combattant des Games of Glory, une personne avec une influence politique, certes liée aux intérêts d’une entreprise multiplanétaire, mais une influence effective.

Il devait trouver un moyen d’assurer la protection des habitants des Catacombes. Il devait l’obtenir des mains de la Khain Corporation. Des mains de Kirsten Saeming. Et il ne voyait pour cela qu’un seul moyen.

Il devait se rendre indispensable.