Épilogue

I

L’armée de Mahery quitta la cité de Tavanà aussi vite qu’elle y était entrée. Loin d’avoir mené bataille, elle s’était contentée de fouiller le palais avant d’en ressortir avec le dénommé Minahi, dont l’armure avait été retirée et qui était menotté et encerclé par des soldats. La rumeur raconta alors qu’il était un ressortissant républicain qui avait tenté de prendre possession de Firenea par la force, en s’aidant de quelques traîtres dans le gouvernement pour entrer dans le palais puis pour relancer tous les robots de la capitale à son profit. Il fut ramené dans la cité technologique, et finit par disparaître de la conscience collective de la plus grande partie des habitants. Les dirigeants, eux, n’oublièrent pas celui qui avait fait plier, l’espace de deux semaines, l'un des Quatre Royaumes.

Le prince héritier Soan fut intronisé et couronné, trois jours après l’arrestation de Minahi par les Maheris. Il prit logiquement le nom de Soan Ier. Pour faire partir l’Armée Royale de Fiaama, il n’eut d’autre choix que de payer un lourd tribut et de céder plusieurs mines de sel dans le nord-est de Firenea. Dans le gouvernement qu’il forma, on retrouva les hommes forts de la Résistance : le vieux général Lehibe devint premier conseiller et maire du palais, le général Sokrata chef des armées, et la préfète Tarehy responsable de la sécurité du royaume. Un jeune homme prometteur du nom de Kizay apparut bientôt dans les personnages influents de l’entourage du roi. Des humains furent de nouveau sollicités pour former l’Armée Royale de Firenea.

Les Anciens Nobles encore présents dans le palais lorsqu'il avait été investi par les résistants furent arrêtés puis jugés en présence du souverain. Ce dernier rendit le verdict, et la plus grande partie d’entre eux furent condamnés à mort. Étonnamment, l’ancien ministre Lijep, qui était parmi eux, reçut l’appui officieux de certains membres de la Résistance et ne fut contraint qu'à une peine de prison. Quelques semaines plus tard, la rumeur courut qu’il avait été libéré par les autorités, et qu’il avait quitté la capitale. Mais il était impossible de le vérifier, car la prison de Tavanà, située dans le palais royal, n’était gardée que par des Tarana, et seul le roi et certains ministres y avaient accès.

 

II

 

Le cimetière de la capitale avait été agrandi de plusieurs dizaines de mètres carrés pour y installer les tombes des morts du couvre-feu. Parmi elles, sur une petite stèle de pierre avait été gravé le nom de Jaka. Tyvyys venait régulièrement s’y recueillir. Le résistant bourru et un poil trop fervent admirateur de sa Majesté Afolkah IV, elle ne l’avait que très peu connu. Mais il était à ses yeux la personnification même du combattant issu du peuple qui avait donné sa vie pour défendre sa patrie. Pour elle, Jaka était le plus grand héros de la Résistance.

Après que le conflit fut terminé, elle retrouva son mari et ses enfants. Tous étaient sains et saufs, et n’avaient aucunement été blessés. Leurs retrouvailles furent le plus beau moment de sa vie, et lui firent réaliser plus que jamais à quel point sa famille lui était importante. Au même titre que tous les autres résistants, elle fut anoblie. Le général Sokrata vint en personne lui proposer de réintégrer l’armée en tant que capitaine, mais elle refusa. Elle ne voulait plus entendre parler de la guerre. Néanmoins, elle accepta la deuxième offre, que lui fit le maréchal Lehibe, et devint préfète adjointe de la capitale. De plus, elle recueillit chez elle les deux androïdes que le messager avait apportés avec lui, et qui n’avaient nulle part où aller. Ils se montraient obéissants et compréhensifs, aussi vivre avec eux au quotidien s’avérait agréable.

Alors que, contemplant la tombe de son défunt frère d'arme, elle ressassait les souvenirs de ces deux semaines dans sa tête, elle sentit une présence derrière elle et se retourna subitement. Il y avait là une autre jeune fille, qu’elle n’avait pas entendu arriver. Elle était clairement plus jeune et était habillée d’une tunique de voyageur. Elle la salua de la main tout en souriant, et s’approcha de la stèle avant de s’agenouiller à cinquante centimètres d’elle.

– Excusez-moi, lui demanda Tyvyys, mais vous le connaissiez ?

– En effet, répondit la fille. Je ne m’attendais pas à ce qu’il meure. Une vraie tête brûlée, on ne s’est jamais entendus. Mais ça me rend un peu triste quand même. Et puis, avant de partir, je voulais lui adresser un dernier au revoir.

– Je… Je vois…

Tyvyys ressentit une pointe de jalousie pour cette personne qui était visiblement une proche de Jaka.

– Est-ce indiscret de vous demander votre nom ? demanda-t-elle.

L’intéressée sembla s’amuser de cette question.

– Non, mais ça ne sert à rien. Je n’en ai plus.

Et sans attendre, elle se leva et repartit sur ces paroles énigmatiques qui devaient longtemps rester dans l'esprit de Tyvyys.

 

III

 

Il ne s’agissait que d’une petite butte mais elle offrait un magnifique panorama, et donnait une vue imprenable sur la grande muraille de Tavanà elle-même. De l’autre côté, on pouvait apercevoir la forêt de Tarika, par laquelle ils étaient passés quelques jours plus tôt, et la vue d’un androïde pouvait apercevoir au loin la cité vers laquelle Helen, Riaru et Kely se rendaient, la ville-mère du groupe des Maquisards : Foyben.

Le messager était d’ailleurs le seul à s’émerveiller de la vue ; sa bouche était grande ouverte et ses yeux d’ambre scintillaient, accompagnés de la lueur orange qui leur était propre. Il n’avait pas pu profiter de cela à son dernier passage, et s’en délectait à présent. Derrière lui, le garde du corps et la mercenaire le regardaient, non sans un certain amusement.

Quelques minutes plus tard, il se tourna vers eux, et d’un air entendu, ils se mirent en marche vers Foyben. S’ils marchaient à un rythme continu, ils y seraient le lendemain midi. Le soleil commençait à décliner et ils allaient devoir dormir à la belle étoile.

– Il y a une question que je voudrais te reposer, demanda Riaru à Kely. Comme je te l’ai demandé il y a deux semaines… C’est quoi, au final, ce quelque chose qui te manque ?

Kely lui adressa un regard pincé, tel un enfant boudeur à qui on venait de faire une réprimande.

– Je n’ai pas envie de te le dire. Tu n’as qu’à trouver tout seul.

Facile à dire… pensa Riaru. À vrai dire, il avait bien une idée.

Mais en vérité, il y avait une autre question qu’il souhaitait poser à Kely. Dans l’immédiat néanmoins, il n’osait pas le faire.

De ce qu’il avait compris, le dénommé Avy, qui avait mené le coup d’État, était un enfant du laboratoire de la République de Mahery. Il avait été élevé et conditionné pour effectuer des tests en vue de créer les nouvelles générations d’androïdes. Il avait également été entraîné au combat dans l’optique de devenir un objet d’entraînement pour ceux qui constitueraient l’armée républicaine. De là venait son aversion pour les androïdes et sa volonté de prendre sa revanche sur le monde. En somme, ne plus être un esclave pour personne.

Mais de ce que Riaru en savait, il y avait des dizaines d’enfants du laboratoire. Ils étaient tous les progénitures des scientifiques de la cité technologique. Alors pourquoi lui seul avait-il réussi à s’émanciper, et pourquoi lui seul avait-il pu s’échapper ? Comment était-ce possible ?

À partir de là, la question qu’il souhaitait poser à l’androïde messager était simple :

 

Kely avait-il permis à Avy de faire tout cela rien que pour son amusement personnel ?

 

Non, il valait mieux ne pas y penser.

 

fin.