Chapitre 9 : Le dernier souffle

I

Plusieurs jours après son départ, Helen revenait à Tavanà. La capitale du Royaume de Firenea avait encore plus qu'avant l'air d'une ville-fantôme délaissée par toute vie humaine, se délabrant à vitesse grand v, et ce malgré le bruit des affrontements. Mais tout cela lui importait peu : elle était là pour retrouver le messager qui lui échappait depuis si longtemps. Au final, même si elle avait accepté la mission de Fahefana, elle avait encore la possibilité de remplir celle confiée par Minahi. En tout cas, les deux passaient par le même point : elle devait le retrouver.

Après avoir passé une demi-heure à traverser l'intégralité de la ville, évitant avec soin les combats qui se déroulaient dans les rues à quelques dizaines de mètres de sa position, elle atteignit rapidement le haut de la colline sur laquelle se dressait le palais royal. Des Tarana étaient encore en train de garder l'entrée, preuve que sa défense n'avait pas été complètement abandonnée pour rentrer dans le combat. Qu'il s'agisse des Anciens Nobles ou de Minahi, ils n'avaient pas encore laissé tomber leur instinct de survie.

L'un des robots la vit et la visa du poing qui pouvait également se transformer en un véritable fusil de précision – elle le savait. Son armure lui avait été restituée, et heureusement pour elle, rien de ce qui s'y trouvait n'avait été fouillé. Elle sortit de l'une des poches en caoutchouc accrochée au niveau de sa cuisse un petit papier sur lequel se trouvait l'emblème des Anciens Nobles, et le tendit au Tarana en déclarant :

– Laissez-passer.

– Sceau confirmé. Autorisation accordée, lui répondit la voix métallique, avant que la machine ne s'écarte pour lui ouvrir l’accès.

Elle ne pouvait pas se permettre de rechercher le messager dans tous les recoins de la ville ; désormais elle devait se servir de toutes les informations que Fahefana lui avait fournies pour lui l’attendre à l'endroit où il avait le plus de chances de se rendre : soit dans le palais royal. Arrivée en haut des marches de verre devant la grande porte, elle s'immobilisa un instant, puis se retourna et contempla la vue qui se présentait à nouveau à elle. Elle se vit une semaine plus tôt, au moment où, étrangement galvanisée par les promesses de Minahi, elle s'était élancée à la poursuite de son nouvel objectif. Elle avait l'impression d'avoir vieilli depuis lors.

Secouant la tête pour chasser ces pensées négatives de son esprit, elle réfléchit au meilleur endroit où elle pourrait attendre. Puis après réflexion, elle se dit que le messager avait peu de chances de passer par l'entrée. Il utiliserait sans doute les égouts. C'était donc à l’intérieur qu'elle devait patienter, et non ici. Elle sortit le plan de la ville et de ses souterrains qui lui avait été fourni par les Maquisards. Quelques secondes plus tard, elle le rangeait et se remettait en mouvement dans la cour du palais : elle savait où aller.

 

De l'autre côté de la surface, Riaru venait d'arriver à une conclusion similaire. Connaissant bien les égouts de la ville, et ayant déjà été mis au fait du lieu de rendez-vous initial, il était descendu immédiatement. Il se trouvait désormais au point d'arrivée où la Résistance l'avait chargé d'accompagner le messager, mais il n'y avait personne. Quelques traces dans le mélange de boue et de poussière indiquaient qu'un contingent de robots était passé par ici, probablement à la recherches de certains individus. S'il suivait les traces, il se rapprocherait de sa cible.

Après que Kely l'eut abattu de son étonnante arme à feu, il n'avait pas attendu les ordres de ses supérieurs pour se remettre en chasse. Il avait ainsi toujours le même objectif qu'avant : il devait ramener l’androïde à Foyben.

 

II

 

Lehibe rangea la lettre qu'ils avaient finie de lire dans l'enveloppe dans laquelle elle avait été transportée, qu'il glissa dans la poche de son propre manteau. Il considéra alors la petite assemblée qui avait découvert le contenu du message en même temps que lui. Personne ne savait quoi dire à propos de tout cela. Ce message, qui était censé apporter l'espoir, était finalement moteur de désespoir. Il annonçait l'arrivée d'une menace nouvelle et bien plus grande que tout ce à quoi ils s'étaient jusqu'ici préparés.

Le vieux général comprenait à présent pourquoi Minahi avait décidé de briser sa propre muraille. Cela signifiait ni plus ni moins qu'il s’apprêtait à déclencher la bombe à ambre. Lehibe se sentait piqué dans son orgueil de n'avoir jamais été dans la confidence après avoir aussi longtemps servi dans l'armée et auprès du roi de Firenea. Mais quelque part, il comprenait : une telle information devait entrer en la possession du moins de personnes possible, et encore moins entre les mains d'un membre de l'armée qui pourrait tout-à-fait être capturé par une puissance ennemie, ou être tenté d’utiliser la bombe à des fins militaires.

Toujours est-il qu'un nouveau problème se posait à la Résistance. Alors que cette dernière voyait le coup d’État de Minahi comme étant proche d’un dénouement positif, il apparaissait bien plus lointain que ce que Lehibe avait jusqu'ici pensé – presque inatteignable, en vérité. Mais à bien y réfléchir, ç'avait aussi été le cas lors des premiers jours du couvre-feu. Il ne devait pas se laisser abattre. C'était lui la figure d'autorité la plus importante de la Résistance et à ce moment précis, c'était à n'en point douter de lui que la solution devait venir.

Mais ce ne fut pas lui qui parla le premier.

– La fameuse clé de la bombe dont parlait Handraka, commença Sokrata, ramenant tout le monde à la réalité, ce ne serait pas celle-là ?

Il dévoila alors aux yeux des autres membres du conciliabule un petit objet, une carte plate incrustée d'éléments rouges et bleus. C'était incontestablement de l'ambre. Et sur une face, trois mots étaient inscrits : Oza, chini, lokat.

– Comment est-ce possible ? s'écria Lehibe. C'est… Vous m'aviez parlé de ce qu'avait rapporté Mogura, mais… pourquoi les Anciens Nobles nous donneraient-ils le moyen de les battre ?

Il avait dit tout cela sans réfléchir, et même s'il ne tarda pas à comprendre lui-même, son caporal se chargea de donner sa théorie pour tout le monde :

– Je pense tout simplement que les Anciens Nobles ont compris que Minahi les manipulait.

C'était tout à fait plausible. Les liens qui unissaient Minahi aux Anciens Nobles étaient flous. L'un des membres du gouvernement de feu le roi Afolkah IV était lui-même le descendant d'un Noble de Kalom, et de fait, probablement un membre de la Confrérie. Cela n'était pas considéré comme une menace car les quatre royaumes issus de la dissolution de l'Empire avaient, à leurs débuts du moins, reposé sur un contrat de confiance entre les rois, héritiers de la couronne impériale, et les Nobles, qui avaient administré les provinces devenues indépendantes et qui, bien que leur rébellion eût en partie causé la chute de l'Empire, étaient à même d'aider les nouveaux souverains. Ainsi, les descendants des Nobles eux-mêmes avaient continué à exercer une grande influence sur les instances dirigeantes du continent, à l'exception de la République de Mahery. De même qu'à ses débuts, la Confrérie des Anciens Nobles n'était que le réseau d'influences et de contacts qu'ils entretenaient. Mais le temps passant, cette même influence commença à diminuer et ils entrèrent en concurrence frontale avec les nouvelles noblesses des différents royaumes. Leur prestige avait lui aussi diminué, engendrant une nouvelle idéologie au sein de la Confrérie : pour retrouver un véritable pouvoir, il fallait reformer l'Empire.

– Dans ce cas… conclut Tarehy, cela signifie que nous avons déjà gagné… ?

C'était l'évidence même. L'objectif de Minahi était d’utiliser la bombe. Ayant presque terminé de la charger, il avait envoyé les robots sous son contrôle créer une diversion, et comptait sans doute installer son régime de terreur dans les prochaines heures. Mais s'il n'était pas en mesure de déclencher l'explosion, alors sa chute était actée. Il n'avait plus qu'à prendre la fuite.

– Non. Minahi n'a pas besoin de la clé.

Les quatre personnes également présentes dans la pièce se tournèrent vers Kely. Il continua :

– Il a la possibilité de forcer l'activation de la bombe sans passer par une clé, en amplifiant encore plus la densité de la masse d'ambre. Elle pourra ainsi forcer la couche de pierre et créer une réaction plus puissante encore.

Les membres de l’État-major de la Résistance étaient abasourdis. Comment un simple messager pouvait-il en savoir autant ? Alors qu'ils s'apprêtaient à lui poser cette question, il répondit directement :

– C'est la raison pour laquelle je suis là. Mon père, Kaika, m'a envoyé ici dans le but de le stopper.

Tovy, d'un signe de tête, confirma à l'assemblée qu'il n'y avait aucun mensonge dans ces paroles. Un silence de plusieurs secondes s'installa alors de nouveau. Tout en digérant la nouvelle, Lehibe reconstituait les éléments dans son esprit. Kaika, il le savait, était le créateur des Fahetra, la génération où les robots étaient devenus des androïdes. Peut-être Tovy mentait-il pour couvrir les traces d'un de ses « compatriotes », mais ces derniers n'avaient pas tellement la notion de patriotisme en tête. En outre, il restait encore une inconnue, qu'il ne tarda pas à traduire par une nouvelle question :

– Combien de temps nous reste-t-il ?

Kely prit une inspiration, puis répondit :

– Probablement pas plus de quatre heures. Mon délai m'avait été imposé pour cette raison. Il aura sans doute la possibilité d'activer la bombe à la fin de la journée.

Il se tourna ensuite vers eux avec un regard impassible. Il était clairement sérieux, mais on ne sentait aucune inquiétude chez cet androïde pourtant si particulier.

– À votre échelle, il ne reste plus beaucoup de temps.

– Il va donc falloir que tu entres dans le palais, intervint Sokrata. Mais tu ne devras pas le faire tout seul, c'est bien trop risqué. Je vais te faire suivre par Jaka et Tyvyys. Tu pourras leur faire confiance.

Kely acquiesça, et sur ces mots, Sokrata emprunta l'escalier pour monter au premier étage. Peu après, il redescendait suivi des deux nouveaux gardes du corps désignés. Ils avaient l'air troublés, mais avaient accepté l'ordre d'aider l'androïde dans sa quête. Même si le dénommé Jaka jetait à Kely des regards suspicieux.

Sokrata glissa quelques mots à l'oreille de Lehibe, dont le visage sembla se décomposer quelques instants avant qu'il ne se reprenne. Après un signe de tête à son second, il monta à son tour au premier étage, tandis que le caporal s'adressait de nouveau aux trois compagnons sur le départ.

– Vous allez donc devoir entrer dans le palais. Les insurgés et nos résistants se battent à la surface, et il y a fort à parier que les égouts ne sont plus aussi surveillés qu'avant. Mais soyez prudents, nos ennemis sont désormais aux abois. De même, il n’y a pas de Tarana dans le palais, mais vous devrez éviter de croiser la route des Anciens Nobles qui l'ont investi. Le plus dur pour vous sera de trouver Minahi, et de l'éliminer avant qu'il n'active sa bombe.

 

Une fois cette mise en garde terminée, les deux résistants se mirent au garde à vous et effectuèrent le salut militaire firenéen en frappant leur paume de leur poing. Leur mission était simple. Conduire le messager jusque là-bas, et se défaire de Minahi. Tyvyys avait du mal à y croire. Quelques jours plus tôt seulement, elle était recluse, seule dans son foyer. Depuis, elle avait repris les armes, et était désormais l'un des derniers espoirs de la Résistance.

 

Sokrata sortit en même temps qu'eux de la maison. Son absence dans la bataille n'avait que trop duré et il se devait d'y retourner pour superviser ce qui pouvait l'être. Alors que Kely, Jaka et Tyvyys allaient retourner dans la bouche d'égout par laquelle ils étaient sortis en fuyant les Tarana, lui se rendrait jusqu'aux affrontements pour obtenir un rapport de l'avancée des troupes.

– Au revoir, dit-il simplement.

Puis il s'élança vers une ruelle et ne tarda pas à disparaître derrière les bâtiments. Les trois compagnons partirent à leur tour. Alors qu'ils allaient à nouveau s'enfoncer dans les profondeurs de la terre, Kely eut une pensée pour les deux autres androïdes qu'il laissait derrière lui dans la maison de Tyvyys. Il ne voulait pas les impliquer dans la suite des événements, aussi avait-il pris la décision de s'en aller sans leur en toucher mot. Il eut quand même une pensée pour eux, qui allaient désormais pouvoir croquer la liberté à pleines dents.

 

III

 

Deux femmes s'étaient installées dans ce qui avait été, il y avait peu de temps encore, les quartiers de la Résistance. La première était une petite personne replète, et bossue, légèrement tremblotante et au visage marqué par un sourire mesquin. Mogura. La deuxième était de taille moyenne, jeune, à la longue chevelure brune retombant dans son dos, et au visage sale parsemé de rides de fatigue. Fanahy souriait elle aussi. Toutes deux portaient sur leurs tuniques un étrange symbole en forme d’œil.

– Tu m’impressionnes, dit Mogura. Je t’avais certes demandé cela, mais je ne pensais pas que tu irais aussi loin…

– C’est pourtant ce qu’il faut faire pour mériter de prendre ta suite, n’est-ce pas ? répliqua Fanahy.

La vieillarde éclata de rire, puis demanda :

– En effet, tu l’as parfaitement compris ! Et ça n’a pas été trop dur de provoquer un coup d’État ?

– Aucunement. Enfin, si, il a quand même fallu que je trouve l’Enfant du Laboratoire avec ses idées de vengeance. C’était sans aucun doute le plus dur.

– C’était un hasard ?

– Bien sûr que non. C’est un peu moi qui lui ai permis de s’enfuir.

Mogura rigola de plus belle.

– Je n’aurai aucun regret à te faire hériter de mon titre, alors. Je pars sans crainte.

Les deux femmes se levèrent et se placèrent l’une en face de l’autre, à un mètre de distance. Fanahy sortit du fourreau de vingt centimètres qui pendait à sa ceinture un magnifique poignard. Outre sa lame parfaitement polie, le pommeau était serti d’ambre aquatique, et peint du même motif que sur leurs tuniques. Alors, en un laps de temps très court, elle se rapprocha et poignarda Mogura. La victime n’eut aucun mouvement de recul, et ne manifesta aucune douleur, alors qu’en ce point vital où la jeune fille avait frappé, elle était sans aucun doute cuisante. Avant de rendre l’âme, elle lui chuchota à l’oreille :

– Te voilà désormais Saboteur. Remplis ton rôle avec sérieux… pour la gloire des Novaliens…

– En ce qui me concerne, ce sera surtout pour moi, répliqua Fanahy.

Mogura n’avait pas entendu. Elle était déjà morte, et s’effondra sur le sol comme une poupée désarticulée.

Deux siècles plus tôt, une puissance venue d’un autre continent, la Civilisation Novalienne, avait projeté d’envahir l’Empire de Kalom. Alors un individu seul aurait été envoyé avec une mission : celle de fragiliser le territoire à son maximum. On disait que c’était ce Saboteur qui avait provoqué la Première Guerre Civile Kalomide. Mais il n’aurait alors fait qu’accélérer l’arrivée d’un conflit inéluctable, en attisant par divers stratagèmes les animosités existant déjà entre les Nobles et les Héritiers Impériaux.

Mais malgré tout, les Novaliens avaient fini par être repoussés hors des frontières. L’Empire était tombé, mais d’autres puissances l’avaient remplacé, se relevant de ses cendres et défendant leur territoire avec autant de force. Les Novaliens étaient repartis, mais le Saboteur, lui, aurait été laissé sur place, et aurait continué d’accomplir sa mission : tout tenter pour provoquer des dissensions et affaiblir les équilibres géopolitiques du continent. Alors qu’il se faisait vieux, on prétendait qu’il avait recueilli un enfant et qu’il en avait fait son propre héritier. À sa mort, ce dernier était à son tour devenu le Saboteur. On racontait parfois que c’était aussi lui qui avait provoqué la guerre civile du Royaume Conservateur d’Hazo, quelques décennies plus tôt, mais il était impossible de s’en assurer. Tout cela n’était jamais qu’une légende parmi tant d’autres…

 

IV

 

Trois individus se mouvaient dans la pénombre avec toute la discrétion dont ils devaient faire preuve. Contrairement aux dires de Sokrata, il y avait encore des escadres de Tarana qui patrouillaient dans les égouts. Mais elles étaient peu nombreuses, et faciles à éviter dans la mesure où elles faisaient beaucoup de bruit.

Kely, qui avait complètement mémorisé la carte qui lui avait été fournie, courait sans se retourner, suivi par deux gardes du corps qui, eux, étaient l’un comme l’autre complètement désorientés dans ce dédale malodorant. L’androïde se fichait des détails, il n’avait pas particulièrement besoin d’eux. Mais il aimait avoir de la compagnie, et cela était aussi pour lui un moyen de gagner la confiance de la Résistance, pour qu’elle le laisse partir vers Minahi.

Il fut tiré de ses pensées lorsque, entrant sous une voûte obscure et basse de plafond, ils tombèrent nez à nez avec un robot. C’était bien un Tarana, sa taille et ses formes volontairement intimidantes ne pouvaient pas tromper l’œil.

– Attention ! s’écria Jaka avec un mouvement de recul, puis il bondit en avant pour se placer devant le messager.

Ils passèrent rapidement de la stupéfaction au soulagement. C’était une carcasse, il ne fonctionnait plus. Kely se tourna alors vers eux, et, le plus innocemment du monde, les prévint :

– Vous feriez mieux de remonter votre garde. Nous ne sommes plus seuls.

– Comment ç…

Tyvyys n’eut pas le temps de terminer sa phrase. Un coup de tibias dans le dos vint la projeter en l’air et elle s’écrasa lourdement contre le mur d’en face. Une silhouette se dessina dans l’obscurité. La personne qui se révéla était un homme à la stature imposante que Kely ne connaissait que trop bien.

– Riaru ! s’exclama-t-il théâtralement. Je m’attendais pas du tout à ça !

– … Hafestani ? interrogea soudainement Jaka. Je vais m’en charger !

Il bondit en avant, vers la cible qu’il s’était désignée. L’agresseur de Tyvyys esquiva deux coups de poing, puis répondit d’un coup de pied qui rencontra le coude de la garde du colosse de la Résistance. Ce dernier recula d’un mètre, avant de dégainer son épée. La lame était quelque peu émoussée de par l’ancienneté d’une arme qui n’avait pas été assez entretenue, mais Jaka savait s’en contenter.

Riaru fit de même et dégaina sa rapière.

Puis le combat commença. Les deux armes blanches s’entrechoquèrent à plusieurs reprises, et l’écho vint se répercuter dans les sombres couloirs des égouts. Ils étaient accompagnés d’un souffle rauque qui se transformait en hurlement rageur pour les mouvements les plus forts. Pour l’instant, aucun des deux bretteurs ne semblait avoir pris le dessus sur l’autre, mais Kely, pour avoir vu Riaru se battre contre Helen quelques jours plus tôt, savait qu’il n’était pas à sous-estimer.

Et très vite, un écart commença à se creuser. Déjà le nouveau protecteur de Kely commençait à s’essouffler, et parait les coups de son adversaire avec moins d’efficacité. Ces derniers, visant des points précis, étaient toujours aussi vifs et violents, malgré la finesse de la lame. L’épéiste aux multiples identités commençait à dominer le combat, et se permit même d'esquisser un sourire intimidant à l'égard de l'autre duelliste.

Mais Riaru était seul, et ses adversaires étaient trois. Tyvyys, relevée depuis plusieurs secondes, le scrutait avec un calme olympien. Kely devina qu’elle cherchait une opportunité. Et l'instant d'après, elle avait décollé du sol en dégainant son arme. Il fut surpris de constater qu'il s'agissait d'un fleuret, très semblable à celui utilisé par Riaru. Ce dernier sembla avoir le même sentiment car l'espace d'un instant, sa pression diminua, ce qui donna à Tyvyys une fenêtre encore meilleure pour entrer dans le combat.

Mais le risque, dans un affrontement à l'épée à deux contre un, était que les deux bretteurs alliés se gênent. Cependant, la combattante y semblait comme habituée, car elle s'écartait toujours au moment propice, permettant à Jaka de porter son propre coup. Riaru faiblit quelque peu face à la double menace, mais son potentiel combatif était loin d'être éprouvé. La rapière de l'ancien garde du corps volait en tout sens, parant toutes les attaques de ses ennemis, répondant avec encore plus de force. Il allait encore plus vite qu'avant, mais sans éprouver beaucoup de difficultés à suivre. Cependant, son sourire avait disparu.

À ce moment précis, Kely avait deux options. La première était de profiter du temps gagné par les soldats de la Résistance pour courir vers le palais et rejoindre Minahi le plus vite possible, afin de l'arrêter avant qu'il ne soit trop tard. Le temps jouait définitivement contre eux. Mais s'il faisait cela, il s'exposait à ce que Riaru, une fois débarrassé de ses deux adversaires, ce qui, au vu de l'avancée de la situation et malgré son infériorité numérique, risquait fort de se produire, parte à sa poursuite, et le rattrape. Kely connaissait les capacités de course de Riaru pour avoir été avec lui lorsqu'ils fuyaient Helen dans les collines, et même s’il était bien plus rapide que lui, il ne fallait pas exclure cette hypothèse. Car le détail ne lui avait pas échappé, Riaru s'était dévêtu d'une grande partie de son armure. Sans doute l'avait-il abandonnée pour arriver plus vite vers la capitale. De toute façon, après le coup que l'androïde lui-même y avait porté, elle n'était plus à 100 % de son efficacité.

Il commença alors à réfléchir d’un autre point de vue. Il y avait encore un moyen de s’en sortir et de permettre à ses deux accompagnateurs de continuer leur route à ses côtés, du moins jusqu’à ce qu’ils rencontrent enfin Minahi. Il devait simplement attendre le bon moment pour cela.

Et ce moment arriva. Lorsqu’il sentit l’occasion se présenter, il bondit lui-même en avant en criant :

– STOP !

Les trois combattants se séparèrent alors, retournant camper leurs positions initiales, ne fût-ce que pour éviter de le blesser. Kely sentait que cela allait se produire, et profita de ce fait pour interrompre momentanément l’affrontement. Il s’adressa alors à son ancien protecteur :

– Riaru, pourquoi fais-tu cela ? Tu cherches simplement à me ramener chez les Maquisards ? Si Minahi atteint son objectif, il n’y aura bientôt plus de Maquisards.

– Je dois m’occuper de Minahi, et te ramener chez les Maquisards. Cette plaisanterie a assez duré.

L’androïde haussa un sourcil.

– Vraiment ?

Riaru acquiesça.

– C’est donc pour ça que tu les as attaqués. Tu aurais pu faire les choses dans l’ordre. Je suis prêt à parier que tu n’as pas été mis au courant des enjeux.

– Non. Ce n’est pas mon rôle. Mais ma supérieure est sûrement au courant.

– Si c’était le cas, elle ne t’aurait pas envoyé me mettre des bâtons dans les roues.

– Je le fais de mon propre chef. C’est ma mission et je ne dois pas m’y dérober.

– Donc tu ne sais vraiment pas…

L’intéressé eut un mouvement de recul et afficha un air perplexe, tandis que Kely lui transmettait le contenu de la lettre. Derrière lui, Jaka et Tyvyys apprenaient et comprenaient en même temps le but de leur mission d’escorte, et leurs visages se décomposèrent progressivement. Quand il eut terminé, quelques minutes plus tard, le regard de Riaru non plus n’était plus le même. Il tenait dans ses mains le message qu’il avait contribué, pendant plusieurs jours, à amener à son destinataire. Il semblait pour le moins indécis sur la décision à prendre, mais avait gardé la dureté qui caractérisait son visage.

– Alors, que vas-tu faire ? demanda finalement Kely.

Celui qui l’avait trahi la veille ne répondit pas tout de suite. Mais le messager sentit que sa décision était prise. De toute façon, il n’avait pas le choix.

– Le temps est donc compté… Pour l’heure, je t’accompagnerai. Je ne serai sans doute pas de trop pour le battre, dit-il en jetant un regard désintéressé aux deux soldats.

– Ça veut dire quoi, ça ? répliqua Jaka, qui avait retrouvé son franc parler.

– Ça veut dire que je suis Hafestani. Vous ne l’aviez pas encore compris ? nargua l’intéressé.

Et sans attendre leur réaction, il leur emboîta le pas, rapidement suivi de l’androïde.

 

– … vraiment ? souffla Tyvyys.

Elle qui n’avait rejoint la Résistance que très récemment, ne le savait pas, mais bien évidemment, elle le connaissait. Hafestani était célèbre chez les militaires, connu comme étant le mercenaire inébranlable qui avait servi dans plusieurs armées des Quatre Royaumes lors du dernier conflit les ayant opposés à la République de Mahery. Dire que c’était lui qu’ils avaient combattu, quelques instants plus tôt… Elle allait de surprise en surprise. Mais également, elle ressentait une pointe de fierté. Rencontrer le soldat le plus fort du continent, et se mesurer à lui, ce n’était pas donné à tout le monde.

V

 

À la grande surprise de Sokrata, la bataille n’avait pas pris la tournure désordonnée à laquelle il s’attendait. Les membres de la Résistance encadraient bien ce qui ne semblait pas vraiment lié à la guerre telle qu’il l’avait vue dans les livres. Et depuis son retour, l’insurrection s’était transformée en une sorte de manifestation débordante. Ses subordonnés venaient vers lui à intervalles réguliers pour lui indiquer les mouvements ennemis, mais jusqu’ici, les robots n’avaient rien fait qui sorte de l’ordinaire.

 

– Nous sommes encerclés.

L’information fut donnée avec gravité par une jeune fille à l’air inquiet, armée d’un fusil vétuste de petite taille, qui n’était peut-être pas tant un don de la Résistance qu’une relique familiale.

– Qu’en est-il de nos forces ? demanda Sokrata.

– Cinq des nôtres ont été attrapés par les Tarana, mais nous continuons à protéger le peuple.

– Très bien. Poussez-les à courir. Nous devons profiter de leur tentative de tenaille pour forcer l’entrée. Nous n’avons que peu de temps.

– Très bien !

Elle fit une petite révérence avant de repartir en courant.

C’était le moment de vérité. Sokrata savait qu’ils prenaient un risque, mais vu de ce qu’il avait appris, il n’avait pas le choix. La guerre d’usure n’était plus une option. Il fallait arrêter Minahi le plus vite possible, et cette action lui apparaissait comme le moyen le plus sûr d’y parvenir, bien qu’il s’agisse d’un gros risque. Depuis le toit de maison sur lequel il se trouvait, il se tourna de nouveau vers les affrontements.

Il sentit que l’excitation de la foule atteignait son comble au même instant, sous l’action des résistants. Ils n’étaient plus qu’à trois cents mètres du palais. À l’avant-garde, le nombre de Tarana était assez important, mais serait-ce suffisant pour les empêcher d’avancer ? Il y eut alors un grand bruit, causé par de nouveaux heurts. Les agents des Anciens Nobles, des humains portant d’archaïques armures de fer, avaient à nouveau ouvert le feu, mais les projectiles avaient été arrêtées par les boucliers fournis aux résistants en première ligne. Ces innovations technologiques venues tout droit de Mahery n’étaient disponibles qu’en très petites quantités, car l’armée humaine avait été dissoute avant que Firenea n’en achète plus. Mais Tarehy avait réussi à les faire récupérer grâce à sa bonne connaissance de leur situation, en même temps que les autres armes.

À ce moment cependant, il y eut un changement de comportement de la part des robots soldats. Ils se préparèrent, puis commencèrent à avancer vers la Résistance, en courant tout en ayant dégainé leurs armes blanches. Et lorsque le nouveau choc eut lieu, il fut accompagné de bruits spongieux. Du sang avait coulé. Un homme s’écroula. Puis un deuxième.

Au même moment, les robots soldats qui avaient entouré les insurgés commençaient à se rapprocher dangereusement, et ils étaient désormais visibles de ceux qui se trouvaient sur les côtés. Un mouvement de panique était en train de commencer.

 

Un vrombissement venu de derrière se fit alors entendre. De nombreuses têtes se retournèrent. Il se passait quelque chose à proximité des portes. Des bruits de pas. Très nombreux. De son observatoire, Sokrata pouvait déjà voir de quoi il s’agissait, et il en restait bouche bée.

– Une armée…

Alors ils avaient fini par répondre à leur appel. Il ne pouvait s’agir que de l’armée de Fiaama. C’étaient les premiers auxquels ils avaient demandé de l’aide, après l’instauration du couvre-feu. Mais ils n’avaient reçu aucune réponse. Les autorités royales avaient enfin décidé d’agir pour venir à leur secours. Ils étaient là.

Fiaama avait conservé son armée humaine, et leur cavalerie était extrêmement réputée. Les échecs militaires répétés contre Mahery tout au long du siècle n’avaient encore jamais réussi à entacher sa réputation, tant elle avait mené la vie dure aux soldats républicains par sa rapidité d’exécution et son excellente organisation. Et c’était cette même cavalerie qui s’apprêtait à charger de manière implacable. La foule se trouvait sur leur chemin.

– Je… Écartez-vous ! hurla le caporal.

Mais les Tarana arrivèrent en même temps. Une gigantesque bousculade s’ensuivit alors, puis la cavalerie fiaamande se montra. Plusieurs lignes de chevaux hennissant avec puissance, surmontés d’hommes et de femmes en armures de plate et tenant à leurs mains des lances de bois à la pointe en acier trempé, qui vinrent bientôt se planter dans les cuirasses des gardes robotiques du palais, qui tombèrent dans de monstrueux sons métalliques semblables à des râles d’agonie.

Puis ce fut l’infanterie. Il y avait là un millier de soldats qui constituaient l’avant-garde. Ils portaient les mêmes armures que les cavaliers mais elles semblaient plus imposantes et plus lourdes. Des épées pendaient à leurs ceintures. On entendait parfois des cris, issus des civils, mais aussi des ordres criés par les généraux, qui étaient reconnaissables de par les capes rouges situées dans leurs dos, frappées du blason de Fiaama.

Sokrata, d’abord abasourdi face au spectacle qui se déroulait devant lui, reprit rapidement ses esprits et se pressa de descendre du toit de la maison où il se trouvait. Il vérifia au passage que son uniforme militaire firenéen était bien ajusté et visible, car il allait devoir parler au nom de la Résistance.

Il sortit de l’habitation par la porte d’entrée, et se dirigea vers l’un des supérieurs, qui ne fut pas difficile à approcher car l’armée avançait lentement, d’autant plus qu’il ne prenait pas un air menaçant. Voyant cependant les soldats adopter une posture défensive à son arrivée, il héla le haut-gradé qui le remarqua et s’approcha de lui.

C’était un homme d’une quarantaine d’années, les cheveux longs et grisonnants retombant jusque sur ses épaules et à la barbe tressée, dont le visage serein témoignait de la confiance qu’il avait dans sa manœuvre. C’était somme toute assez logique, au vu de l’entrée fracassante de la grande cohorte.

– Bonjour à vous. Vous êtes un des meneurs de tout cela ? dit-il en pointant du doigt les insurgés, qui, protégés autant que possible par les Résistants, cherchaient à repousser les escadrons de Tarana qui continuaient d’affluer vers eux.

– En effet. Je suis le caporal Sokrata de l’armée de Firenea, et accessoirement troisième homme de la Résistance. Je dirige les opérations de cette dernière sous la délégation du général Lehibe.

À la mention de son supérieur, il aperçut ce qui lui sembla être de l’admiration de la part du dignitaire fiaamand. La renommée du vieux général était présente même dans les corps d’armée étrangers.

– Je vois. Je suis moi-même le capitaine Lana, sous les ordres du commandant Avona de la cinquième division de l’Armée Royale de Fiaama. Nous sommes en train d’encercler le Palais Royal, mais vos robots nous donnent du fil à retordre. Enfin, nous devrions quand même en venir à bout, malgré tout.

– Nous vous avons mâché le travail, nuança Sokrata.

– Ahahah ! Je ne le nie pas ! s’amusa le dénommé Lana en levant les bras comme pour apaiser les esprits. En tout cas, si vous cherchez à être reçu par le commandant, je ne peux rien vous promettre mais il se situe en arrière-garde. Vous ne devriez pas avoir de mal à le retrouver.

Sokrata remercia son vis à vis, puis s’éloigna dans la direction qui lui avait été indiquée, en se faisant la réflexion qu’il était assez étrange que ces généraux puissent vivre aussi vieux en s’affichant aussi distinctement au sein de leur armée. Ils devaient être en totale confiance, ce qui risquait de se retourner contre eux, un jour ou l’autre.

 

VI

 

Au fond du palais royal, les Anciens Nobles étaient occupés à préparer un mouvement de fuite. Un grand nombre d'hommes et quelques femmes se pressaient face à des portes dérobées par lesquelles ils étaient entrés deux semaines plus tôt, et par lesquelles ils pourraient partir si la Résistance parvenait à investir les lieux.

Kizay avait réussi à se tirer de là. Il les avait un temps observés de loin, non sans exprimer une certaine honte à l'égard de sa propre faction, une bande d'opportunistes qui ne pensaient qu'à leurs intérêts. Une nouvelle fois, ils avaient tenté de prendre le contrôle, et une nouvelle fois, le contrôle leur avait échappé. Kizay et son père, eux, avaient choisi de rester ici malgré les circonstances.

Si Lijep se faisait appréhender par les résistants, il serait sans doute condamné à mort. Après tout, il était le ministre des affaires étrangères du Royaume de Firenea, et l'on finirait bien par faire le lien avec l'entrée de Minahi dans le palais. Il deviendrait vite évident qu'il en était responsable. Kizay, en revanche, n'était que son fils, et s'il se contentait de faire profil bas, il ne lui arriverait rien. C'était en tout cas ce que son père lui avait affirmé.

Mais Kizay n'allait pas faire profil bas. Il savait que l'entrée de la Résistance dans le palais, grâce à celle des insurgés de la population de la capitale, n'était plus qu'une question de temps. Sans doute avait-elle été retardée grâce à la rumeur que les agents des Anciens Nobles avaient lancée, laissant entendre que le roi Afolkah IV avait fui le palais, laissant Minahi aux commandes. Mais cela n'avait pas permis de mettre les Nobles en position de force. Leur plan tout entier reposait là-dessus, et il avait échoué.

Il restait à Kizay une chose à faire : continuer de faciliter la tâche de la Résistance pour arrêter Minahi le plus vite possible. Il s'y était appliqué en leur transmettant l'enveloppe récupérée par son père par l'intermédiaire de Mogura, mais ce n'était pas suffisant.

Lijep était membre du gouvernement du royaume, aussi son fils avait-il en partie grandi au palais. Il en connaissait très bien les recoins, et durant ces deux semaines, ses investigations lui avaient permis de repérer un lieu en particulier. Une petite salle dans laquelle se trouvaient un grand nombre de machines. Non pas des Roasai ni des Tarana, mais des ordinateurs Raka. C'était là qu'il se rendait.

Quand il y entra, il se fit la réflexion que son père et Minahi avaient foulé ce sol il n'y avait pas si longtemps, pour mener à bien leur machination. Et il était sans doute le premier à y retourner depuis le début du couvre-feu.

Normalement, pour pénétrer ici, il aurait fallu une clé spéciale, qui n'était en la possession que du roi et du maire du palais. Mais Lijep, Kizay le savait, avait réussi à voler celle d'Handraka, lorsque ce dernier avait pris la fuite au moment du coup d'État. Puis il avait délibérément laissé la salle ouverte. Sans doute pour permettre à son fils de faire ce qu'il s'apprêtait à faire.

De son père, Kizay avait hérité d'énormes ambitions – et de l'ego qui allait avec. Ses projets se dessinaient parfaitement dans sa tête. Il souhaitait prendre la tête des Anciens Nobles, et en faire ce que la Confrérie méritait d'être : une organisation puissante, rivalisant au moins avec les Maquisards, capable de mener à bien ses objectifs de restauration.

Il s'approcha des Raka devant lui, et commença à appuyer sur divers boutons. Un écran digital s'alluma alors et des informations s'affichèrent. Kizay pianota de ses doigts sur la lucarne, et sélectionna plusieurs options. Les mots Roasai et Tarana s'affichèrent sur l'écran. Ils étaient encadrés de rouge. Lorsque le jeune Noble tapa dessus, ces rectangles virèrent au gris.

C'est fait, pensa Kizay.

Sa besogne accomplie, il ressortit de la pièce. C'était tout ce qu'il pouvait faire pour l'instant. Il laisserait à la Résistance le soin de se charger du reste.

VII

 

Soan était allongé au fond du lit du premier étage de la maison de Tyvyys. À son chevet se trouvait Tovy, son ami de toujours, ainsi que les deux autres androïdes qui avaient accompagné Kely, et dont il ne connaissait pas les noms. Derrière eux, le général Lehibe, qui se voulait bienveillant mais dont le regard trahissait son inquiétude.

Le prince avait été bandé et pansé, mais il ne sentait pas réellement ce que l’on eût pu considérer comme une amélioration de son état. En vérité, plus le temps passait, moins il était à même de ressentir quelque chose. C’était comme si peu à peu les parties de son corps disparaissaient ou cessaient de lui signaler leur existence. La douleur n’avait, du reste, pas disparu, et continuait de tirailler ses entrailles. Il l’avait vu lui-même après avoir été touché : l’ouverture était très profonde, presque béante.

Je vais mourir.

C’était la première fois qu’il se faisait une telle réflexion. Mais il n’avait jusqu’ici jamais été véritablement menacé. Même lorsque, deux semaines auparavant, Minahi avait fait irruption dans le palais royal, accompagné des Anciens Nobles et d’une escadre de Tarana, il avait pu survivre grâce à son garde du corps puis s’enfuir très rapidement grâce à la présence d’esprit de Tovy, qui avait su rapidement analyser la situation et prendre des décisions en conséquence.

Je dois faire quelque chose… Il y a… quelque chose d'important. Assurer… la suite.

– Monsieur Lehibe…

Le vieux général releva les yeux et le fixa, la bouche entrouverte. Il devait être particulièrement fatigué. Soan continua :

– Est-il certain que votre parole ne peut pas être mise en doute… ?

Lehibe fronça les sourcils. Il ne comprenait visiblement pas ce que le prince cherchait à lui faire comprendre.

– … Oui, c'est le cas, répondit-il.

Soan esquissa un sourire.

– Dans ce cas… Écoutez ce qui va suivre…

Dans un effort qui lui parut surhumain, il se redressa, ce qui lui prit plusieurs secondes. Tovy chercha à le maintenir couché.

– Attends, tu ne dois pas…

– C'est trop tard, l'interrompit le prince. Laisse-moi au moins faire cela, s'il te plaît.

Les androïdes étaient bien plus compréhensifs que les humains. Son ami sembla immédiatement saisir où il voulait en venir, et s'interrompit comme s'il s'était résigné. Il se contenta alors de l'observer avec toujours une certaine perplexité dans ses yeux. Ses pupilles déjà bien grandes s'étaient encore élargies.

– Lehibe… Intronisez-moi… En tant que nouveau souverain du royaume.

– Je… que voulez-vous…

– Allez-y, insista-t-il. C'est un… ordre…

– Votre Altesse, enfin, vous ne pouvez pas…

Soan inspira alors profondément avant de répondre, d'une traite :

– Je suis en pleine possession de mes moyens intellectuels, et je vous le répète : c'est un ordre.

Lehibe était totalement déconcerté. Bien sûr, cette cérémonie était très simple, car elle était héritée des intronisations des chefs de la cité de Picesa, d'où l'Empire de Kalom, et par extension les origines des institutions du royaume actuel, étaient issus. Et parce que l'usage du papier était à l'époque bien moins répandu, elle se faisait par voix orale. Mais elle aurait dû être faite en présence au moins de tous les hauts dignitaires du royaume, et du peuple lui-même. Cependant, l'héritier de la couronne avait l'air parfaitement sérieux.

– Je… Très bien.

Lehibe se redressa complètement, s'éclaircit la gorge, prit une grande inspiration, puis énonça le principe qu'il connaissait par cœur, cette tâche lui revenant de droit.

– Moi, Lehibe, régent de droit du Royaume de Firenea en raison du décès de son monarque légitime, sa Majesté Afolkah IV, je proclame son fils, Soan, Roi de Firenea, jusqu'à sa mort ou son abdication. Il lui appartiendra de régner sur tous les citoyens du Royaume de Firenea, avec toute la droiture, la partialité et la sagesse qui lui sont échues, ainsi que de désigner celui qui sera son héritier lors de sa mort ou de son abdication propre, au nom des dieux qui gouvernent notre monde.

L'atmosphère sembla soudainement se relâcher lorsque le silence revint. C'était fait. Soan eut un sourire amer. Il n'était plus le prince, il était le Roi. Il sentit alors un regain de douleur à son ventre. La plaie avait recommencé à saigner. Il avait de toute façon à n'en point douter perdu bien trop de sang. Puisant dans les dernières ressources de son pauvre corps, il se releva.

– Votre Alt… votre Majesté ! voulut protester Lehibe.

Mais personne ne bougea.

Derrière, les deux autres androïdes restaient stoïques. Mais à la forme qu'avaient pris leurs yeux, ils devaient être abasourdis, jugea Soan.

Ce n'est pas le moment de me préoccuper de ça.

Des larmes commencèrent à perler à ses joues. Il ne voulait pas mourir. Pas maintenant. C'était bien trop tôt. Mais il n'avait pas le choix. À son tour, il prit la parole :

– Moi, Soan Ier, Roi de Firenea, je désigne la personne de Tovy comme mon héritier légitime. À ma mort ou à mon abdication, c'est à lui qu'échoira la tâche de prendre ma place en tant que souverain du royaume.

Et sans laisser le temps au vieux général d'émettre la moindre objection, il enchaîna.

– Et maintenant… Moi, Soan Ier, Roi de Firenea, je proclame mon héritier, Tovy, Roi de Firenea lui-même, jusqu'à sa mort ou son abdication.

– Mais enfin, votre… voulut protester Lehibe.

Mais Soan le coupa, en parlant plus fort et plus rapidement.

– Il lui appartiendra de régner sur tous les citoyens du Royaume de Firenea, avec la droiture, la partialité et toute la sagesse qui lui sont échues, ainsi que de désigner celui qui sera son héritier lors de sa mort ou de son abdication propre, au nom des dieux qui gouvernent notre monde.

Cette fois-ci, ce fut véritablement comme si la bombe à ambre venait d'exploser dans cette chambre. Lehibe eut quasiment l'impression que l'onde de choc avait traversé les murs pour retentir dans toute la capitale.

Les mots avaient force de loi. Personne ne le savait, mais le pouvoir spirituel du monarque de Firenea avait changé de mains. Le vieux général ne voulait pas y croire.

Cette fois-ci… c'est fini.

Les jambes de Soan se dérobèrent, et il manqua de s'effondrer sur le sol en bois. Tovy, qui était le plus proche de lui, vint le rattraper.

– Non… Tu ne peux pas partir comme ça…

L'ex-roi avait cessé de sourire. Il pleurait désormais pour de bon.

– Je voulais… Je ne veux…

Les mots ne venaient plus à lui.

Je ne veux pas…

Ce fut la vue qui disparut en premier. Puis l'ouïe. Il ne perçut bientôt plus les lamentations de ceux qui allaient continuer.

Je ne veux pas… partir… pitié… Je…

Puis sa conscience s'effaça. Soan mourut.