Chapitre 9 : Le bouton rouge

 

I

 

— Bienvenue à la Tour Saadi, siège des institutions de la Grande Entreprise. Entrez et attendez à l’accueil, un de nos fonctionnaires arrivera dans quelques instants.

Tous aussi surpris les uns que les autres, les quatre explorateurs commencèrent, timidement d’abord, puis d’un pas plus assuré ensuite, à se diriger vers l’entrée proprement dite. Passée cette dernière, ils débouchèrent dans une salle complètement vide et tout aussi sale que dans le dernier bâtiment. Le sol en carrelage était maculé de poussière et jonché de débris, et il y avait, sur la gauche, un comptoir derrière lequel se trouvait une porte fermée. Akept s’y dirigea le premier, se pencha, enjamba le comptoir et tenta de l’ouvrir.

— Eh oh ! Y a quelqu’un ? appela-t-il.

Il y avait bien une légère vibration, aisément perceptible dès que l’on arrêtait de bouger, mais aucun autre signe de présence humaine que la voix qu’ils venaient d’entendre. Cret dépassa ledit accueil et progressa plus avant dans l’édifice. Quelques bancs installés contre un mur, en bois bouffé par les mites, plusieurs portes, certaines ouvertes, d’autres fermées, menant sur des bureaux eux aussi vides.

— Un fonctionnaire arrivera dans approximativement trois minutes.

Tous levèrent alors les yeux vers ce qui semblait être un vieux haut-parleur encore fonctionnel. C’était de là que provenait la voix.

— Doit y avoir quelqu’un, sinon ça fait longtemps qu’il y aurait plus d’électricité, en déduisit Clara.

— En tout cas, on devrait pas tarder à savoir, répondit l’aîné des deux historiens en jetant un regard désabusé à la porte derrière le comptoir, qui demeurait résolument fermée, avant de conclure : c’est verrouillé, mais de l’intérieur.

En effet, il y avait bien une poignée, mais aucune serrure de ce côté-ci.

Ils se contentèrent donc d’attendre. Ils n’étaient de toute façon pas à cinq minutes près et auraient tout le loisir d’explorer le reste du bâtiment ensuite. Le temps passa néanmoins extrêmement lentement pendant ces trois minutes. Cret sentait la pression lui monter à la tête. Ils avaient désormais l’assurance d’être au bon endroit, mais encore aucun indice sur ce qu’ils cherchaient à faire, aucune preuve qu’ils pouvaient y trouver un gros bouton rouge qui leur permettrait de désactiver tous les Coffres.

Et les désactiver était une chose, mais comment pourraient-ils convaincre les habitants des villages de s’en détourner ? Tant qu’ils seraient encore là, rien ne serait possible. Et comme ils ignoraient de quelle manière les Coffres entraient en combustion, ils ne pourraient pas y toucher.

Une question lui traversa soudain l’esprit : et si désactiver les Coffres entraînait leur explosion ? Une déflagration généralisée à tout un pays, détruisant les villages et ne laissant plus que les quelques villes habitées survivantes de la catastrophe. Peut-être se faisait-il des idées, mais comment en être sûr ? Oserait-il appuyer sur le bouton ? Pourrait-il assumer s’il commettait une erreur irréparable ? S’il conduisait, même involontairement, à la mort de tous ses proches ?

 

Un bip court mais strident avertit soudain le groupe que les trois minutes étaient écoulées. La porte derrière le comptoir s’ouvrit automatiquement, laissant entrevoir le début d’une salle sans aucun éclairage. Aucune fenêtre, et l’ampoule devait avoir cessé de fonctionner depuis bien longtemps. En outre, aucun fonctionnaire ne montrait le bout de son nez. À bout de patience, Akept enjamba de nouveau le comptoir, sortit la lampe torche de son sac et l’alluma. Éclairant autour de lui quelques secondes, il se retourna vers ses compagnons pour donner son verdict.

— Y a personne là-dedans. Ça devait être un message préenregistré, et il nous a détectés au mouvement. On a perdu du temps pour rien.

Il soupira pour appuyer son mécontentement, et attendit la suite. Cret comprit que c’était à lui de prendre l’initiative.

— Bon, ben, on explore le coin maintenant, décida-t-il. On a que ça à faire.

La pointe d’ironie dans sa dernière phrase détendit légèrement l’atmosphère mais n’était pas suffisante pour faire diminuer l’appréhension qui augmentait de plus en plus chez les quatre explorateurs.

Ils se dirigèrent vers une première porte, la plus proche de l’entrée, voulant s’atteler à une vérification méthodique. La première pièce était carrée et toute petite, et il n’y avait plus rien à l’intérieur. Une chose commençait, pour eux, à devenir de plus en plus évidente : ils n’étaient pas les premiers à venir ici, et les farfouilleurs s’étaient déjà servis de tout ce qui avait de la valeur. Poussant un peu plus au fond, ils finirent par déboucher sur une salle plus grande que les autres bien qu’étant limitée par la faible largeur de la tour. La vibration sur le sol y était légèrement plus forte, mais il n’y avait pas grand-chose de plus : des tables, certaines retournées, quelques chaises vétustes qui avaient plus ou moins résisté aux décennies d’abandon et, au fond, des ossements sur une étagère. En les apercevant, les explorateurs firent mine de paniquer un peu, avant que Marta n’éclate de rire.

— Du poulet. C’était de la bouffe.

Cette découverte eut un effet plutôt positif sur leur moral. Ils se fustigèrent de broyer du noir alors qu’ils étaient aussi près de leur but et, de légers sourires aux lèvres, ressortirent du self abandonné pour retourner au niveau de l’accueil. Cret eut un petit rire nerveux : il s’attendait presque à y trouver quelqu’un, leur demandant où ils étaient partis et pourquoi on le dérangeait pour rien. Cela correspondait au comportement de Dalétic, la tenancière de l’auberge d’Inith, quand elle se retrouvait face à quelqu’un qui refusait de payer. La dernière salle du rez-de-chaussée qu’ils n’avaient pas visitée était fermée, mais elle n’était pas verrouillée et, même si les gonds rechignaient à faire leur office après une si longue période d’inactivité, ils finirent par les laisser entrer. Mais il n’y avait rien non plus ici, seulement une rangée de petits bureaux sommaires et, évidemment, complètement vides. Il y avait bien un tiroir en métal dévoré par la rouille, mais son contenu avait lui aussi disparu depuis longtemps. Ils poussèrent un petit soupir collectif et revinrent à l’accueil, avant de se décider à monter.

 

Ils gravirent ainsi, lentement mais sûrement, les différents étages de la Tour Saadi. Les premiers se révélèrent aussi infructueux que le rez-de-chaussée. Des open spaces abandonnés et entièrement vidés de leur contenu, des salles de conférence, des couloirs dont la peinture blanche disparaissait peu à peu. Au bout du quatrième étage, leur patience avait de nouveau atteint ses limites. Akept proposa alors de monter au dernier étage.

— Au pire, si on y trouve rien, on refera tout dans le sens inverse.

Tout le monde acquiesça, et ils évitèrent les niveaux suivants pour se focaliser immédiatement sur le sommet. Cret ne voyait pas trop en quoi ce dernier allait les aider beaucoup plus que le reste, mais il brûlait d’envie d’y monter. C’était l’attrait de l’altitude : il y avait, à la Ville, quelques édifices aussi hauts, voire encore plus élevés, mais il n’avait jamais ressenti le besoin de les gravir. Maintenant qu’il était à l’intérieur d’un lieu comparable, ses résistances s’étaient amenuisées. Il voulait voir ce que cela faisait d’être deux cents mètres au-dessus du sol. Il se demanda à quoi ressemblerait la ville depuis ce point d’observation, si du moins il y avait des fenêtres là où ils se rendaient.

L’escalier était large et les marches courtes, mais monter jusque tout en haut ne tarda pas à devenir de plus en plus dur. Le cadet des deux historiens commençait, en vérité, à avoir le sentiment qu’il était sans fin. Et à voir l’expression des visages de ceux qui l’accompagnaient, ils devaient penser à peu près la même chose. Jamais de sa vie il n’avait gravi autant de marches. À Inith, il n’y avait que la descente de la colline du Coffre vers le village, et à la Ville, le bureau du maire et l’étage de la Grande Bibliothèque n’étaient que des broutilles en comparaison du marathon qu’ils étaient tous les quatre en train d’endurer. Mais Cret s’interdisait de faire une pause, et personne ne semblait vouloir parler, chacun se concentrant sur son effort.

 

Quand enfin ils arrivèrent au sommet, ils eurent du mal à y croire, et Cret avait tellement intégré dans son esprit la montée une marche après l’autre dans une obscurité presque totale qu’il manqua de tomber à la renverse. Se rattrapant de justesse, il avisa ce qui se trouvait devant eux : une large porte en bois qui, elle, semblait être demeurée fermée depuis bien longtemps.

— On va peut-être finir par trouver quelqu’un ici, plaisanta Akept.

Mais il y avait dans sa voix une once d’espoir.

Cette porte était elle aussi verrouillée, mais Clara, à bout de patience, fit sauter le verrou avec son fusil de précision. La détonation résonna dans tout l’escalier, créant un écho qui dura plusieurs secondes. Et ils poussèrent la dernière porte de la tour.

Il y avait, de l’autre côté, une grande pièce au sol en parquet, dont les hautes fenêtres laissaient largement passer la lumière du soleil. Contrairement au reste de la tour, ce lieu ne baignait pas dans la pénombre, et la vue était incroyable : la ville s’étendait comme une gigantesque toile d’araignée tissée au milieu de la verdure.

Au centre de la pièce trônait un long bureau stratifié construit dans un bois sombre. Et juste au-dessus était couché le haut d’un corps humain. Cette vision d’effroi poussa les deux historiens à reculer instinctivement. Ce furent donc les gardes du corps qui, les premières, s’avancèrent vers les restes de ce cadavre.

Lorsque Cret s’approcha à son tour, il constata que dans sa main droite, le mort tenait un revolver. Qui que ce fût, cet individu avait mis fin à ces jours.

— C’est elle…

La voix d’Akept, légèrement perceptible, le troubla. Son ami regardait une photographie encadrée et accrochée au mur derrière le bureau. C’était le portrait d’une femme à la peau mâte et aux longs cheveux bruns parfaitement coiffés. Elle semblait dominer la pièce d’un regard hypnotisant qui auréolait son visage d’une aura de grâce et d’autorité. En bas de la photo était inscrit en lettres d’or le nom de Téodora Saadi.

 

II

 

C’était donc tout ce qu’il restait du corps de la personne qui avait créé les Coffres et mis en place une nouvelle société : un portrait et un corps désseché au sommet d’un immeuble en ruines. Ici, contrairement à la Ville, les ressources s’étaient tant amenuisées que tous les habitants avaient fini par partir, et les fonctionnaires de la Tour avaient suivi également. Seule Téodora Saadi était restée, comme pour s’accrocher de toutes ses forces à son héritage. Et elle était désormais à tout jamais souveraine dans un royaume de débris. L’ironie du sort avait fait son travail avec beaucoup de zèle.

— Cret, me dis pas qu’on est venus jusqu’ici juste pour ça.

Une fois de plus, la voix de son aîné fit revenir le jeune homme à la réalité. Akept était adossé contre un mur et il semblait qu’il avait la nausée. Les deux gardes du corps, elles, restaient en place, l’une à côté de l’autre, ne semblant pas savoir quelle réaction elles étaient censées adopter face à cette vision. Forcément, dans la Ville, beaucoup d’hommes et de femmes avaient été prénommés en l’honneur de la personne dont elles avaient le cadavre devant elles. Sans doute leur serait-il désormais difficile de regarder lesdites personnes sans penser à ce qu’ils avaient trouvé dans cette pièce.

— Non, non, attends, temporisa Cret. Y a personne qu’est venu ici depuis qu’elle est morte. On va forcément trouver un truc qui nous servira à quelque chose…

Comme soudain libérées d’une prison invisible, Marta et Clara s’avancèrent de concert et se dirigèrent vers le bureau. Cret fit de même, et Akept, malgré quelques réticences, ne tarda pas à se joindre au groupe pour commencer à le fouiller. Contrairement à tous ceux qu’ils avaient vus jusqu’à présent, celui-ci comprenait un grand nombre de tiroirs, et eux étaient remplis à ras-bord de dossiers divers. Le cadet des deux historiens dut mobiliser une bonne partie de ses forces pour résister à l’envie de tout fourrer dans sa besace. Mais il devait rester concentré sur l’essentiel ; il aurait toujours la possibilité de venir les rechercher plus tard.

— Ah, venez voir.

Tout le monde se rassembla autour de Clara, qui venait visiblement de trouver quelque chose d’utile. En effet, elle tenait dans sa main une petite carte sur laquelle une photo de la défunte était visible. Un peu plus bas était inscrit « Badge d’accès ».

— C’est une clé magnétique, expliqua-t-elle. Le Parlement de Kaptal, ils en utilisent toujours, je crois.

— Mais ça peut pas être pour sa porte, la serrure était normale, il fallait une clé, renchérit son amie. Ça ouvre forcément autre chose.

Cret soupira.

— Bon, bah au moins on a progressé. On a qu’à chercher dans cette pièce-là, voir si elle ouvre pas un truc important.

Les paroles firent donc de nouveau place au bruit du parquet qui craquait sous les pas, des masses de papier que l’on bougeait et des tiroirs que l’on ouvrait. Mais ils ne trouvèrent rien de plus qu’une antique carte d’identité au nom de Téodora Saadi. Rien n’était verrouillé dans ce bureau, et rien n’aurait nécessité l’usage d’une clé magnétique. À tout hasard, Cret souleva même la photographie de la défunte, mais il n’y avait que la prolongation d’un mur blanc et uni.

— On a plus qu’à redescendre, maintenant…

Un soupir collectif se fit entendre dans la salle. Ils y avaient récupéré tout ce qui pourrait potentiellement se monter utile plus tard, mais il fallait maintenant qu’ils prennent le chemin de la sortie. L’étape la plus longue était encore devant eux : ils devaient vérifier les quarante étages de cette tour de fond en comble, pour s’assurer de ne rien manquer.

 

Ouvrant la porte d’un coup presque rageur, Akept se laissa ensuite tomber, à bout de forces, contre le mur. Ils étaient revenus au rez-de-chaussée, complètement bredouilles. Les étages n’étaient pas tous vides mais ne contenaient rien d’utile. Et plus ils progressaient, moins il y avait de documents. Pour autant, cette vérification leur avait pris des heures et l’on arrivait en fin d’après-midi. Ils n’en pouvaient plus.

Cret était presque désespéré. Ils n’avaient rien trouvé ici qui puisse leur indiquer comment ils pouvaient désactiver les Coffres. Mais en soi, cela allait complètement dans le sens de l’idéologie de Téodora Saadi : elle avait mis en place sa « société parfaite » et n’avait aucune raison d’y mettre un terme, d’aucune façon. Un bouton rouge… et puis quoi encore ?

— On a plus qu’à retourner à la Ville, lâcha Akept avec énervement. Merci pour rien.

Son cadet ne voulut pas répondre : il n’avait rien à opposer à cela. Même leurs deux gardes du corps, qui les avaient suivis en connaissance de cause, ne cachaient plus leur déception sur leurs visages. Elles avaient cru en eux pour ne trouver qu’une tour vide et un cadavre. En pensant cela, Cret ne s’était pas rendu compte qu’il se fourvoyait complètement. Alors qu’il étouffait un sanglot, Marta prit la parole :

— Dis pas n’importe quoi. Les bibliothécaires vont vous acclamer pour tout ce qu’on a découvert. On a pas réussi à faire ce qu’on voulait, mais on a pas fait tout ça pour rien non plus.

N’espérant même pas une réponse, elle sortit une barre nutritive de son propre sac et entreprit de la mastiquer. Cret, rasséréné, fit de même. Mieux valait l’échec d’une entreprise bonne que la réussite d’une mauvaise. Tout le monde cessa donc de parler et se concentra sur son repas, qui avait déjà été suffisamment retardé par leurs recherches infructueuses.

Le silence qui se fit alors était toujours troublé par la légère vibration du sol, qui se muait presque en un bourdonnement à leurs oreilles. Au bout d’un quart d’heure, Cret eut l’impression de ne plus entendre que ça. Il jeta un regard à ses compagnons et tous semblaient avoir fait le même constat : il y avait quelque chose d’anormal.

— C’était plus fort là-bas, vous vous souvenez ? murmura le cadet des deux historiens, comme s’il avait peur que le fait de parler fît disparaître l’indice.

Ayant de toute façon fini de manger, ils se levèrent tous bon gré mal gré et se dirigèrent à nouveau vers le self. En effet, maintenant qu’ils y faisaient attention, il y avait quelque chose d’aisément perceptible. Mais d’où cela pouvait-il venir ? Ils parcoururent la salle, longeant les murs pour trouver la source du bruit. Akept s’arrêta soudain.

— Ici.

Tous se tournèrent vers lui. Il était juste en face d’un très léger renfoncement, à peine visible sous la couche de peinture, mais qu’ils distinguaient désormais facilement du reste. L’aîné des historiens entreprit d’arracher le papier peint, rapidement aidé par les autres explorateurs. Ils dévoilèrent ainsi une grande porte métallique blindée. C’était bel et bien de là que la vibration venait. Et en guise de serrure se trouvait une petite fente dans laquelle ils passèrent immédiatement la clé magnétique. La porte s’ouvrit dans un grondement.

 

— Bonjour ! Contrôle d’identité obligatoire. Veuillez me présenter votre carte.

La personne qui se tenait debout devant eux n’avait pas grand-chose d’une personne, en-dehors de ses formes vaguement humanoïdes. Elle semblait faite d’un ensemble d’alliages de métal et de câbles recouvert à la va-vite d’une paroi translucide. Cret, la bouche entrouverte devant ce stupéfiant spectacle, n’osait dire un mot.

— … Qui êtes-vous ? demanda finalement Marta, risquant un pas en avant.

— Je suis le Gardien de l’Usine de la Grande Entreprise. Veuillez me présenter votre carte d’identité, s’il vous plaît. Ou vous ne pourrez pas rentrer.

Cret mit la carte au nom de Téodora Saadi dans la main de la jeune femme qui la tendit à l’humanoïde de métal, qui l’examina quelques instants avant de lever sa tête vers le groupe.

— Vol de carte d’identité détecté. Veuillez attendre l’arrivée des agents de sécurité sans montrer de résistance.

Il fut abattu par une rafale de fusil mitrailleur et tomba à la renverse. Abasourdi quelques instants, Cret reprit la carte et la rangea dans son sac. Puis, non sans continuer à regarder l’étrange être mécanique couché au sol, une fumée grisâtre sortant de son corps robotique, ils s’enfoncèrent dans un couloir souterrain peu avenant et aux murs circulaires qui déboucha, une dizaine de mètres plus loin, sur une passerelle surplombant une gigantesque salle aux parois grossièrement taillées dans la roche et où régnait un prodigieux vacarme amplifié par l’écho. Des centaines de machines s’y affairaient à récupérer, trier, poser une multitude d’objets qui défilaient sur des tapis roulants sortant des trous des murs. Sur leur gauche, une autre grande porte métallique blindée, similaire à la première, attirait l’œil par la légère luminosité qui s’en dégageait.

— C’est là qu’ils réceptionnent tout ce qui vient des Coffres… murmura Cret.

Cette caverne aux trésors était si immense qu’ils ne distinguaient même pas le fond, noyé dans l’obscurité. En outre, de gigantesques amas d’objets divers parsemaient les lieux. Certains atteignaient plusieurs mètres et on ne distinguait même plus le sol sous leur présence. Akept ne put s’empêcher de verbaliser ce que les deux historiens pensaient déjà :

— Ils ont l’air de se faire une belle marge.

 

III

 

Lentement mais sûrement, ils descendirent l’escalier métallique et commencèrent à s’avancer dans ce nouveau lieu, lampe torche en main. Une faible lumière provenait en effet des machines mais n’était pas suffisante ; les robots n’avaient pas besoin de voir quoi que ce fût pour savoir où aller. Un humanoïde semblable au précédent s’activa alors à une dizaine de mètres de leur position et se dirigea vers eux. Il semblait éprouver de grandes difficultés à marcher ; il était d’ailleurs assez étonnant qu’il fonctionne encore, après des décennies de sommeil.

— Vol de carte d’identité détecté. Veuillez attendre l’arrivée des agents de sécurité sans montrer de résistance.

Il fut abattu à son tour et retomba sur le sol. Mais cette fois-ci, les choses allaient être moins simples que prévu. Une alarme stridente recouvrit le bruit déjà insupportable des machines, et les explorateurs purent apercevoir, du fond de la salle, des silhouettes se préciser. De nouveaux humanoïdes s’avançaient, armés de fusils mitrailleurs semblables à celui de Marta. Poussés par leurs deux gardes du corps, Cret et Akept se plaquèrent contre un pilier de soutènement et entendirent des tirs claquer. Les deux jeunes femmes les rejoignirent rapidement, Marta ne sortant que sporadiquement pour arroser leurs ennemis d’une petite volée de balles. Clara, elle, préparait son fusil de précision. D’un mouvement rapide et sec, elle se releva tout en se tournant vers les sentinelles et pressa la détente. Le bruit de l’impact sur le métal suivi d’une chute lourde confirma au groupe qu’elle avait abattu une unité, mais les bruits de pas ne cessaient de s’amplifier. Le contingent de fer s’avançait vers eux, réduisant inexorablement l’écart. Et les jeunes femmes n’auraient pas le temps de tous les abattre avant qu’ils ne les aient atteints.

— La porte, là-bas ! s’écria Cret.

Et sans attendre, comme mus par l’énergie du désespoir, ils se jetèrent à corps perdu, complètement à découvert, vers leur seule planche de salut. Les robots mirent quelques secondes à réagir, mais arrosèrent de nouveau les intrus de balles de plomb. Ces derniers avaient atteint la porte et se baissèrent de justesse pour éviter les tirs meurtriers. Cret passa la clé magnétique dans la fente prévue et ils entrèrent au moment où la deuxième salve allait les atteindre. Le cadet des deux historiens entendit un cri à moitié étouffé derrière lui, et la porte se referma. Ils étaient tous là, mais Clara s’effondra soudain devant eux. Une balle s’était fichée dans son dos et une autre lui avait entaillé le crâne. La douleur, la pression et le choc avaient été amplement suffisants pour lui faire perdre connaissance. Marta se jeta sur elle les larmes aux yeux et la releva pour l’aider à se traîner jusqu’à un mur. Mais déjà, les sentinelles avaient atteint la porte et cherchaient à l’ouvrir. Elles disposaient elles aussi d’un accès prioritaire et les explorateurs ne pourraient pas s’y barricader longtemps. Akept, boosté par l’adrénaline, arracha la clé des mains de son cadet et referma la porte avant de chercher une option de verrouillage. Cret, lui, scrutait les alentours. La petite salle était presque entièrement vide et précédait un long couloir sombre. Ici, en revanche, la lumière avait survécu, même si l’ampoule vétuste clignotait par moments.

— Ils essaient toujours d’ouvrir, lâcha son aîné. Si on réactive pas le verrouillage régulièrement, ils vont finir par rentrer.

Le jeune homme était occupé à remettre la carte dans la fente à chaque fois qu’un voyant situé juste au-dessus passait du rouge au vert. À ce rythme, ils n’allaient pas tenir bien longtemps. Ils finiraient par avoir un moment de faiblesse et les sentinelles en profiteraient pour rentrer et tous les abattre à bout portant.

— Continuez, dit alors Marta. Je vais rester ici et réactiver le verrouillage à chaque fois qu’ils le désactivent. Comme ça je veille sur mon amie. Vous inquiétez pas pour moi.

Elle esquissa un sourire espiègle, mais il était évident qu’elle n’était pas sereine. Cependant, ils n’avaient pour le moment aucune autre option.

— On revient dès qu’on trouve quelque chose ! dit Cret.

Et les deux historiens pénétrèrent dans le tunnel.

 

Quelques secondes plus tard, ils entrèrent dans une nouvelle salle. La lumière s’y alluma automatiquement, ainsi qu’une énorme machine munie d’un écran. Cret se souvint des liseuses électroniques qu’ils avaient trouvées lors de leur premier jour à la Ville. Cet écran-là était encore bien vivant, et bien plus grand. Juste en-dessous, un étrange objet rectangulaire de cinquante centimètres sur dix, muni de dizaines de touches sur lesquelles des lettres avaient été inscrites. Et juste à côté, une petite boîte noire fendue de tout son long. Les mots « Insérer carte » s’affichèrent sur l’écran, et Cret voulut passer sans attendre la clé électronique dans la fente avant de se rappeler qu’ils l’avaient laissée derrière eux. Il ressortit donc la carte d’identité de Téodora Saadi en priant pour qu’elle fonctionne. Un doute l’envahit soudain. Et si l’ordinateur les identifiait comme des intrus ? Si c’était le cas, ils étaient condamnés. Il n’y avait aucune autre issue à cet endroit, et ils n’auraient plus qu’à attendre leur mort derrière cette porte blindée. Il pria de toute son âme et répéta le mouvement. Cette fois-ci, les choses changèrent et une nouvelle voix se fit entendre.

— Veuillez formuler votre requête à l’aide du clavier mécanique.

 

Le jeune homme lâcha un long soupir de soulagement.

— Faut faire quoi ? demanda Akept en regardant son cadet avec circonspection.

Cret se pencha sur l’objet rectangulaire, et posa sa main sur les touches. Celles-ci s’enfonçaient. Il retira vivement sa paume, puis s’approcha lentement des lettres. Précautionneusement, il entra le mot « coffre ».

— Je n’ai pas compris votre requête. Veuillez reformuler.

Le cadet étouffa son envie de taper rageusement du poing sur le clavier, et essaya « structures d imposition ». Il ne trouvait pas l’apostrophe.

— Voici toutes les données que je possède sur les Structures d’Imposition. Veuillez sélectionner votre catégorie via l’écran tactile.

Au loin, derrière eux, on entendit un grand roulement, quelques tirs, puis à nouveau le silence. Visiblement, Marta avait manqué de se faire avoir mais était parvenue à verrouiller la porte à nouveau.

L’image d’un Coffre s’afficha sur l’écran, accompagnée de deux titres lumineux :

 

FONCTIONNEMENT DES STRUCTURES DE PERCEPTION

 

FONCTIONNEMENT DES STRUCTURES DE RÉCEPTION

 

Cret ne savait trop que faire et, dans le doute, appuya de l’index sur la première option. L’écran changea alors et plusieurs pavés de texte apparurent.

 

I. 1. Principe fondateur

 

Les structures de perception prennent la forme de coffres à la forme cubique munis d’une bouche d’entrée et d’une bouche de sortie. La première permettant la perception de l’impôt basique, et la seconde l’envoi d’outils de compensation. Voir la requête Outils de compensation.

 

Cret effleura du doigt les trois derniers mots, et sans qu’il ne l’eût voulu, de nouvelles images s’affichèrent. Il eut la surprise de reconnaître, parmi elles, les stylos et les faux électroniques qu’ils utilisaient à Inith depuis leur plus tendre enfance. Il y avait aussi des carnets aux couvertures de cuir, des plumes, de grosses jumelles, des lunettes de vue… Tout ce qui était fourni par les Coffres à travers le pays était détaillé ici.

— C’est quoi ce bordel… murmura Akept.

— C’est… C’est ça, répondit son cadet en touchant frénétiquement les endroits soulignés, les images, s’habituant de plus en plus rapidement au fonctionnement de la machine. C’est comme ça qu’ils nous tiennent en laisse.

Revenant à la page précédente en appuyant sur une petite flèche, Cret s’attarda sur la carte qui accompagnait les textes. Vraisemblablement celle du pays entier, tant elle ressemblait à s’y méprendre à celle que le jeune homme avait étudiée une semaine plus tôt, à la différence que des centaines de points, rouges, jaunes et verts, la recouvraient d’un bout à l’autre. Une légende se trouvait en bas à droite de la carte.

 

Vert – Villages initiaux.

Rouge – Villages perturbateurs.

Jaune – Villages péri-urbains.

 

Inith. Perteb. Peripith. Il ouvrit grand les yeux, incapable de bouger. Puis, reprenant ses esprits, il entra une nouvelle requête : « composantes des structures d imposition », et une vue en coupe de l’un des Coffres s’afficha.

 

Chaque structure d’imposition contient une ogive explosive dont le rayon d’action s’étend sur cinq kilomètres de diamètre. Si l’impôt n’est plus perçu, toute la zone est déclarée abandonnée et la charge s’active.

 

— Ils sont complètement tarés…

Cret ne comprenait pas comment l’installation des Coffres avait pu être possible sans que personne ne s’y oppose fermement. Jusqu’ici, il n’avait simplement pas pu y croire, mais désormais, tout était clair à ses yeux. Tout prenait sens, et en même temps, cela n’en avait aucun. Cela n’obéissait à aucune raison. Il tapa le mot « désactivation » sur le clavier.

— Là… Regarde, dit-il à son aîné. Ça dit qu’on peut entrer une commande pour désactiver la charge. Ça divise l’ogive en deux et tous les Coffres deviennent inactifs. C’est ça qu’on doit faire.

Il allait taper « désactiver les structures d imposition », mais il hésita quelques secondes, et finit par entrer à la place : « détruire les structures d imposition ».

Quelque chose s’afficha bel et bien. L’écran se recouvrit de noir, puis le noir laissa place à une image très nette, et, à la grande surprise de Cret et Akept, en mouvement. Quelqu’un bougeait dans l’écran. Un homme, dans la soixantaine, le crâne dégarni, vêtu d’une blouse blanche ouverte sur une redingote de laine.

— Bilan final du Plan Structures d’Imposition, à l’intention de madame Saadi. Moi et mes coll… une partie de mes collègues ne pouvons cautionner ce que vous comptez faire. Ce n’est pas seulement amoral : c’est aussi bien trop risqué pour l’avenir de notre pays. Nous ne pouvons pas nous y résoudre pleinement. Alors nous avons mis en place un élément qui pourra vous permettre de faire marche arrière. J’espère sincèrement que vous verrez ce message. Nous avons implanté une solution acide dans tous les Coffres. La production a déjà été lancée, vous ne pouvez plus l’annuler. Elle est programmée pour s’activer à votre commande, et modifiera la réaction de l’ogive explosive. Si vous considérez, et je vous en prie, considérez-le… si jamais vous considérez, que vous envisagez de revenir en arrière, il vous suffira d’appuyer sur un bouton. Les Coffres se désintégreront d’eux-mêmes, et tout sera terminé. Nous avons contribué à la mise en place des coffres car nous tous, ici présents, croyons toujours aussi fermement en votre projet. Mais cette fois-ci, nous avons conscience d’être allés trop loin. En souhaitant à nouveau, de tout mon cœur, que vous tomberez sur ce message. Au revoir, madame Saadi.

Le blanc revint alors, et un texte s’afficha, en rouge désormais :

 

CONFIRMER LA PROCÉDURE DE DESTRUCTION

 

Un silence de mort s’abattit sur la pièce. Cret déglutit, et serra les points, puis fit un pas en avant. Son aîné lui prit alors la main, le regard empli de détresse, en faisant non de la tête. Il tremblait de tout son corps.

— Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ?

Akept soutint le regard de son cadet et lui dit :

— On peut pas faire ça. Et encore moins comme ça.

— Tu plaisantes ? Tu te fous de ma gueule ?

Il ne s’était jamais énervé ainsi sur son aîné, mais au vu des circonstances, c’était tout le stress des quinze dernières minutes qui se déversait.

— On a la possibilité de mettre fin à tout cette merde ! cria-t-il. Pas de demi-mesure, Akept. On peut pas, pas faire ça.

— Si, on peut, répliqua son ami en lui saisissant les poignets. Imagine le bordel que ça va être si tous les Coffres disparaissent, d’un coup, comme ça ! Rappelle-toi des gens à Inith, putain ! Tu crois qu’ils pourraient continuer à vivre sans les Coffres ? Ils en sont complètement dépendants ! Si on les sèvre maintenant, ça va devenir une révolution ! C’est ce que tu veux ?

— Si c’est le prix pour que la société se remette en marche… oui. Je veux ça.

Cret serrait les dents, désormais. Il ne pouvait pas croire que son meilleur ami, l’épaule sur laquelle il s’était reposé toute sa vie, pût le trahir au dernier moment.

— Non… Non. On désactive les Coffres. On les désactive juste.

Une seconde s’écoula. Elle sembla en durer mille. Puis Cret reporta sa main sur l’écran et lâcha :

— Va te faire foutre.

Il n’eut pas le temps de confirmer. Le poing de son aîné heurta son visage de plein fouet et il tomba à la renverse, les yeux embués de larmes.

— Reprends tes esprits, putain ! Les conneries des Belvilois te sont vraiment rentrées dans le cerveau ou quoi ? Tu crois quoi ? Que t’es un élu, ou un truc du genre ? Je vais te dire un truc, Cret : t’es pas meilleur que les deux filles qui sont en train de nous protéger, là-bas. T’es pas meilleur que le Présidore, t’es pas meilleur que Dalétic, t’es pas meilleur que Friid. On est juste arrivés au bon moment. Et là on peut changer les choses, alors il faut qu’on le fasse bien.

— TA GUEULE !

Cret, les yeux fous, se jeta sur son ami de toutes ses forces et le poussa en arrière. Akept perdit l’équilibre et sa tête heurta le mur. Il laissa échapper un gémissement et sembla s’évanouir. Son cadet émit un rire nerveux, puis, comme libéré d’un sortilège, prit soudainement conscience de ce qu’il venait de faire.

— Je… Je suis désolé, Akept… J’ai… J’ai pas le choix. Je peux pas laisser le monde stagner. Faut que l’histoire de l’humanité reprenne son cours, et c’est le seul moyen pour le faire…

Il n’avait même pas terminé sa phrase que déjà son aîné s’était relevé, le saisissait par le col et cherchait à l’arracher du sol. Cret se débattit comme un beau diable, et attrapa les bras de son ami.

— T’es devenu complètement aveugle ! dit ce dernier. La société continue de bouger, que tu veuilles regarder ou non ! L’engrais spécial qui suffit plus aux cultures, Perteb qui envahit notre village, nous qui arrivons à la Ville, tu crois que c’est des erreurs de parcours ou quoi ? C’est juste l’histoire qui continue ! Et on peut pas décider pour tout le monde de lancer une révolution.

— Si, Akept ! On l’a déjà fait !

Cret leva le poing, et son aîné fit de même. Chacun chercha à esquiver le coup de l’autre, mais ils se frappèrent mutuellement le ventre. Cret eut le souffle coupé sous l’impact, et s’effondra sur le sol, de même que son aîné. Ils restèrent ainsi là, prostrés, incapables de bouger. Et l’icône de confirmation ne bougeait pas.

De nouveaux coups de feu se firent alors entendre. Un crissement de métal. Puis un hurlement désespéré, suivi d’un bruit spongieux, puis celui de la chute d’un corps.

Tandis que les sentinelles se rapprochaient de leur pièce, Akept fut le premier à se relever. En s’appuyant sur le mur, il jeta à Cret un regard désabusé et se dirigea vers l’écran. Avant d’y appuyer sa paume, il murmura :

— T’as intérêt à assumer.