Chapitre 8 : L’autre ville

 

I

 

Alors que les commerces de la République de Belvil ouvraient peu à peu et que leurs tenanciers fatigués s’affairaient à mettre en place leurs étals, quatre personnes s’installèrent à une table publique et commencèrent à préparer leur voyage. Akept dressa la carte que lui et son cadet avaient empruntée à la Grande Bibliothèque, et qui représentait les différents reliefs du pays. Cret ouvrit une feuille détachée d’un classeur représentant la situation des différentes villes. Comparant ainsi, ils situèrent l’endroit où ils devaient se rendre, puis l’aîné des deux historiens, s’aidant de leur propre carte, celle qui leur avait permis d’arriver jusqu’à la capitale, insista sur la zone radioactive à éviter à tout prix.

— On va commencer par marcher deux à trois jours jusqu’à Peripith, dit-il. C’est un grand village et on va pouvoir s’y ravitailler. Faudra aussi qu’on rende notre matériel. Puis on repartira et on marchera encore deux à trois jours supplémentaires jusqu’à ce qu’on arrive à la deuxième ville.

— On avisera là-bas, reprit Cret, mais faudra sans doute être discrets. Si la capitale est habitée, y a aucune raison que cette ville-là le soit pas.

Les deux gardes du corps, Marta et Cloé, acquiescèrent en cœur, et la première étape débuta alors qu’ils quittaient la République. Contrairement à l’arrivée des deux historiens, le groupe passerait cette fois-ci directement par le Royaume de Sinlanber, allié pacifique, avant de sortir par la porte ouest pour se diriger vers le village de Peripith en contournant le plus possible le foyer de radiations contenu.

La zone habitée du Royaume se trouvait être très similaire à celle de son voisin. Tout d’un coup, on passait de lieux mornes et sans vie à un territoire enjoué et peuplé. Des rues colorées et décorées de multiples façons, des dizaines de personnes plus ou moins affairées qui allaient d’un point à un autre, des vendeurs devant leurs magasins faisant la promotion de leurs produits et des immeubles aux parois artistiquement sculptées et dont les fenêtres ouvertes laissaient pendre des fils le long desquels on avait étendu du linge. Nombre d’habitants portaient des croix en signe d’appartenance religieuse autour du cou. Les treillis noirs des deux soldates détonnaient et attiraient l’œil, mais les historiens avaient fini par y être habitués eux aussi dans la mesure où leur provenance avait suscité autant de curiosité dans les premières semaines ayant suivi leur arrivée à Belvil. Ils quittèrent finalement l’endroit et se dirigèrent vers la sortie est, en longeant un grand boulevard à l’abandon.

Les « murs » de la Ville, qui consistaient surtout en un amas de roches, de débris et de bâtiments effondrés, avaient été mis en place après le schisme par les trois différents régimes dans le but de se protéger des attaques en tenaille, mais avec le temps, ils avaient fini par devenir un rempart protégeant la capitale de presque toute intrusion, raison pour laquelle tous les précédents farfouilleurs s’étaient contentés de récupérer ce qu’ils pouvaient dans l’Autour. Ainsi la Ville s’était-elle retrouvée presque complètement isolée du monde extérieur. Quand ils commencèrent à gravir l’escalier de pierre sommairement aménagé, Marta et Cloé jetèrent un regard chargé d’appréhension à ce qu’elles laissaient derrière elles.

— Vous inquiétez pas, tint à les rassurer Cret. On risque pas grand-chose dans l’Autour. Et pareil, si on entre pas dans une forêt et qu’on évite les endroits irradiés, on devrait pas avoir de problèmes.

Les deux amies acquiescèrent pour signifier qu’elles avaient compris, et le groupe quitta enfin la Ville.

 

Ce fut à la fin du deuxième jour d’un voyage pour le moins calme qu’ils commencèrent à apercevoir les premiers toits du village de Peripith. Rien ne semblait avoir changé en deux mois jusqu’à ce qu’ils réalisent que l’entrée était gardée par des hommes en armes.

— Ah bah ils ont suivi notre conseil, on dirait ! s’exclama Akept.

Ces sentinelles ne payaient pas de mine en comparaison des deux gardes du corps et après tout ce que Cret et Akept avaient subi, ces deux lances sommaires faisaient plus penser à des ustensiles de jardinage qu’à des moyens de défense. Forcément, les Coffres n’allaient pas fournir les outils de leur propre destruction, et il avait fallu que les Peripithiens les fabriquent eux-mêmes.

Constatant l’approche de ces quatre individus suspects, les gardes les arrêtèrent et déclamèrent une tirade qu’ils avaient, visiblement, apprise par cœur :

— Ce village est sous la protection de Perteb. Pour passer, il faut payer.

Les deux historiens se regardèrent avec étonnement, puis se tournèrent vers le garde qui venait de parler.

— Vous êtes sérieux ?

L’intéressé acquiesça et Cret se mordit la lèvre. Peripith était donc également tombé, et ce n’était pas faute de les avoir prévenus – soit ils avaient pris la menace trop à la légère, soit ils n’étaient simplement pas de taille. En tout cas, en s’appropriant la plaque tournante du commerce de la région, Perteb se constituait une véritable manne, et peut-être même que ses habitants n’auraient plus à travailler pour nourrir leur Coffre, surtout s’ils faisaient payer un droit de passage, ce que Peripith n’avait jamais fait avant pour promouvoir le libre échange et défier toute concurrence.

— Vous avez un cahier d’équivalences ? demanda Akept.

Après un signe de tête entendu, la deuxième sentinelle sortit de sa poche une feuille de papier pliée en quatre et la leur tendit. Cret la déplia et la montra à son ami, et après s’être décidé, l’aîné ouvrit sa besace et en sortit quelques couverts en plastique, des babioles qui avaient miraculeusement survécu au temps et qu’ils avaient trouvées à la Ville. D’un point de vue pratique, elles ne servaient pas à grand-chose, mais c’était suffisant pour faire passer quatre personnes.

— On a bien fait de prendre un excédent, soupira Akept alors qu’ils se dirigeaient droit vers l’échoppe où ils étaient passés deux mois plus tôt.

 

Le vendeur, lui, était toujours là, et leur adressa quand il les vit un regard courroucé.

— Vous avez mis le temps, les gars !

Mais après ce qui lui était arrivé, Cret ne comptait pas se confondre en excuses. Attrapant le havresac de son cadet et le sien, Akept les jeta sur le comptoir sans aucune délicatesse.

— Ton contrat est honoré. La prochaine fois que tu nous vends des combis déchirées, on te fait foutre en taule. En plus, j’ai pas l’impression que les nouveaux dirigeants soient super amicaux.

L’homme d’âge mûr pâlit mais se garda de toute réplique. De toute façon, ils avaient rempli plus que leur part. Il emporta les deux sacs à dos dans son arrière-boutique, puis reparut les mains vides quelques minutes plus tard.

— Vous voulez autre chose ? leur demanda-t-il.

— Exactement la même chose plus une carte des foyers radioactifs dans le pays. On va à une autre ville, celle du sud. Pas de contrat, considère ça comme des réparations.

Akept était implacable mais son interlocuteur était en faute et n’avait d’autre choix que d’obtempérer. Lorsqu’ils ressortirent du village de Peripith, une demi-heure après y être entrés, ils avaient suffisamment de nourriture pour tenir deux semaines et des havresacs dont ils étaient désormais propriétaires. Cret se fit la réflexion qu’avoir manqué de mourir pouvait offrir des avantages.

 

II

 

La seconde étape du voyage fut tout aussi calme que la première et les deux historiens en profitèrent pour ouvrir la conversation avec leurs gardes du corps. Elles se connaissaient visiblement depuis leur enfance et avaient pris fait et cause pour les valeurs et les croyances de la République de Belvil. Elles avaient fait partie du contingent qui avait libéré Cret et Akept de leur parodie de procès et en tiraient une fierté aisément perceptible. Pour elles, les deux historiens étaient presque comme des élus – ils avaient été destinés à venir à la Ville et ne seraient que les premiers d’une longue série. Malgré tout ça, elles ne se montrèrent pas particulièrement déçues lorsque les intéressés leur racontèrent comment ils vivaient à Inith. Leurs yeux s’ouvrirent toutefois plus grands quand ils en vinrent aux circonstances de leur départ.

— Maintenant je comprends la tête que vous avez tirée en face du garde devant le village, hier, conclut Marta.

 

La pluie tombait dru lorsqu’au milieu de leur cinquième jour de voyage, ils commencèrent à se rendre compte d’une augmentation de la densité urbaine. Les bâtiments étaient de plus en plus nombreux, et bien que la pluie les empêchât d’y voir plus clair, il semblait que les constructions qu’ils apercevaient au loin étaient plus imposantes. Cet endroit ressemblait comme deux gouttes d’eau à l’Autour, mais en plus petit.

— Doit bien y avoir des gens là-bas, lâcha pensivement Cloé.

— On fait quoi s’ils protègent l’Entreprise ? demanda Akept.

— On les accueille, ironisa la jeune femme en réponse, en touchant son fusil de précision du doigt.

La veille, les deux historiens lui avaient demandé pourquoi elle portait cette arme sur elle, et elle leur en avait expliqué le fonctionnement – il s’avérait que dans les rues sinueuses bordées de hauts immeubles de la Ville, un fusil permettant d’abattre un individu tout en restant hors de portée d’autres ennemis était bien pratique. Néanmoins, l’engin s’était depuis longtemps démocratisé et les méthodes associées étaient connues. Si elle devait s’en servir prochainement, il fallait espérer que ce ne fût pas le cas dans l’autre ville.

Contrairement à la capitale, ce centre n’était pas protégé par un long mur de débris, et il était aisé d’y entrer. Il y avait ainsi fort à parier qu’ils n’étaient pas les premiers à venir. Les habitants allaient sans doute adopter une réaction bien différente de celle des Parlementaires et des Républicains. Malgré tout, il n’y avait rien pour les accueillir à l’entrée, cette dernière étant marquée par un fleuve que le groupe dut traverser en empruntant un pont à moitié effondré. Les immeubles de cette ville étaient assez similaires à ceux de la capitale, à la différence que leurs toits tendaient beaucoup plus vers des tuiles rouges en terre cuite que vers du métal gris. Ils semblaient aussi avoir beaucoup moins bien résisté à l’épreuve du temps et un grand nombre de ces tuiles jonchaient, brisées, les trottoirs des rues désertes. Cret jetait des regards furtifs de tous les côtés pour essayer de capter le moindre bruit, le moindre signe d’une présence humaine. Mais ici, il n’y avait rien. Et au bout de sept heures de marche, d’abord en ligne droite, puis aléatoire, Akept formula l’évidence :

— Y a plus personne ici.

— C’est pas dit, tempéra son cadet. Dans le quartier général de la Grande Entreprise, ça risque de pas être la même chose.

— D’ailleurs, vous avez une idée d’où il est ?

 

La question formulée par Marta trouva un écho chez les deux historiens, qui répondirent par la négative.

— Fin je pense que ça doit être un des plus grands bâtiments de la ville. Faut qu’on se dirige vers quelque chose d’énorme et on finira par trouver.

Joignant le geste à la parole, il détailla les immeubles qui dépassaient des autres toits, au loin. Mais sa proposition n’avait pas l’air très convaincante, et Akept proposa dans la foulée de simplement chercher une carte de la Ville, arguant que même si les lieux avaient été pillés par les farfouilleurs, il devait bien rester quelque chose quelque part.

Tout en essayant donc de repérer, parmi toutes les échoppes en ruines, les restes d’une boutique où ils trouveraient leur bonheur, ils entreprirent de se rapprocher de ce qui s’apparentait à un ancien centre d’affaires. Contournant par la gauche un large tunnel depuis longtemps effondré, ils traversèrent un deuxième fleuve, plus large que le premier, pour se retrouver dans un nouveau quartier, puis longèrent une antique voie de chemin de fer, délabrée mais impressionnante. Continuant leur progression, guidés qu’ils étaient par la grande tour au sommet pointu dominant l’espace, ils passèrent à proximité d’un large cimetière à la construction étrangement circulaire. Cret et Akept n’en avaient jamais vu d’aussi grand.

Quand ils arrivèrent aux abords du bâtiment à la forme d’un cylindre de deux cents mètres de haut surmonté d’une pyramide, rien ne sembla leur indiquer qu’il y avait quoi que ce fût à trouver à l’intérieur. Ils se risquèrent toujours, l’air de rien, à y entrer, et n’eurent aucune difficulté à le faire vu que le verre des parois des portes avait été brisé. Mais à l’intérieur, il n’y avait plus rien d’aucune valeur. Il leur fallut se rendre à l’évidence : le siège de la Grande Entreprise n’était pas ici. Et ils n’avaient toujours pas croisé âme qui vive.

 

III

 

Trempé jusqu’aux os par la pluie qui ne cessait de se déverser à l’extérieur, le groupe finit par décider de rester derrière l’entrée du bâtiment jusqu’à ce qu’elle se calme. Ils s’installèrent donc à quelques mètres de la porte et s’aménagèrent un espace en en dégageant les débris de verre, de bois et de métal. La poussière qui s’était accumulée avait formé une couche épaisse et il était impossible pour eux de savoir si quelqu’un était un jour venu ici depuis la chute des structures étatiques. Le jour commençait à s’assombrir et ils allumèrent des lampes de poche pour conserver une luminosité sommaire et pouvoir manger leurs barres nutritives. Ces dernières n’avaient définitivement pas manqué aux palais des deux historiens, et lorsqu’elles avaient dû y goûter pour la première fois, quelques jours plus tôt, leurs gardes du corps avaient fait de leur mieux pour ne rien montrer de leur dégoût face à la fadeur de l’aliment. Éreintés par leur semaine de marche, ils s’endormirent rapidement, presque sans avoir discuté.

— Regardez ce que j’ai trouvé !

L’exclamation, qui appartenait indubitablement à la voix de Marta, réveilla Cret en sursaut, et il constata que le soleil était déjà levé depuis un bon moment. On devait être en fin de matinée et la jeune femme s’en revenait des tréfonds du bâtiment où ils avaient passé la nuit, un étrange objet dans les mains. Elle s’approcha du reste du groupe et le posa à même le sol avant de le déplier : c’était une carte ; une grande carte topographique datant sans doute de plusieurs décennies.

— C’est le plan de la ville, annonça fièrement Marta. Du coup si on regarde bien, on va bien trouver ce qu’on cherche dessus.

Les félicitations passées, ils s’attelèrent tous ensemble à cette tâche. Tout était couvert d’indications et de tracés aux couleurs diverses et variées qui ne permettaient pas de comprendre clairement de quoi il retournait. Ils commencèrent par identifier la tour où ils avaient passé la nuit pour partir de ce point. Et n’étant pas trop de quatre pour réussir à trouver leur chemin sur une seule carte, il ne fallut que deux minutes supplémentaires avant qu’Akept ne mette son doigt sur un point particulier.

— Regardez là. Y a marqué « Tour Saadi ». Ce serait pas ça ?

Ils se penchèrent tous sur l’endroit indiqué par l’aîné des historiens, puis tournèrent la tête vers l’extérieur. La pluie s’était calmée, et ils apercevaient maintenant, à quelques cinq cents mètres, une autre tour, plus petite, construite en verre et en métal et à l’étrange architecture en spirale. Le siège de la Grande Entreprise devait être là-bas.

 

Ils remballèrent rapidement leurs paquetages et se dirigèrent vers la sortie de l’édifice. Comparé à l’odeur rance de peinture défraîchie et d’humidité qui y régnait, l’air frais de l’extérieur était bien plus agréable et Cret le respira à pleins poumons. Ils commencèrent alors une nouvelle marche en direction du second bâtiment, qui apparaissait comme tout aussi majestueux que le premier. Mais Cret ne pouvait pas s’empêcher de penser à ce qui se trouvait à l’intérieur. Étant la structure qui protégeait depuis presque un siècle une société où la vie était dirigée par les Coffres, il ne serait définitivement pas facile à pénétrer.

Peut-être devraient-ils essayer de parlementer avec les gardiens. Après tout, ces derniers ne connaissaient rien de la situation dans laquelle se trouvaient les campagnes. Mais peut-être au contraire qu’ils étaient parfaitement au courant, et trouvaient tout cela très bien ? Si c’était le cas, les explorateurs devraient essayer de rentrer par la force. Mais qu’avaient-ils comme garantie de pouvoir faire une chose pareille ? Plus ils se rapprochaient de la dénommée Tour Saadi, plus cette dernière prenait des allures imposantes. Au final, tout cela était étrangement conforme à l’idée que Cret s’était faite de ce bâtiment : trônant au-dessus du reste du monde, comme pour l’observer et le mépriser depuis un piédestal.

 

Plongé dans ses pensées, il ne réalisa pas immédiatement qu’ils venaient d’arriver au-devant d’un mur de pierre de deux mètres de hauteur. De l’autre côté, il semblait y avoir du mouvement. Quelque chose qui, au son, ressemblait à des bruits de pas. Un oiseau s’envola à cet instant et les quatre explorateurs se regardèrent avec une appréhension partagée avant de commencer à longer le mur en se faisant les plus discrets possible. Longeant la paroi qui s’inclinait vers la gauche à mesure qu’ils progressaient, ils finirent par apercevoir les portes en métal grillagé et grandes ouvertes menant à la cour d’entrée de l’édifice. Cret et Akept se plaquèrent contre le mur, Marta fermant la marche pendant que Cloé, plus téméraire, contournait la grille et passait un œil de l’autre côté. Puis, en soupirant, elle les invita à la suivre d’un signe de la main.

En entrant à leur tour dans la cour intérieure, ils constatèrent que le bruit était juste celui d’un chat qui déambulait dans l’enceinte, et avait simplement tenté de récupérer un potentiel repas. Il n’y avait absolument personne d’autre, et pas le moindre signe d’un système de sécurité. Et les portes en verre de la Tour étaient grandes ouvertes, comme pour les inviter à entrer à l’intérieur.

Une voix humaine se fit alors entendre.