Chapitre 8 : L’approche

I

Depuis le grand pigeonnier de la capitale de la République de Mahery, le vieux Kaika regardait partir la première division de l’Armée Républicaine. Un grand groupe composé d’un mélange d’humains et d’androïdes. Même si à Mahery les androïdes étaient pratiquement considérés comme les égaux des humains, dans les forces armées, ils étaient placés en première ligne, comme si leur vie avait moins de valeur.

Il y avait également quelques Tarana, mais leur rôle était marginal. Il ne s’agissait que d’une cinquantaine d’unités, qui serviraient de chair à canon en cas d’attaque. Dans la mesure où l’armée comptait attaquer la ville dans un assaut surprise, il y avait peu de chances que cela se produise.

Kaika ne s’intéressait guère à l’armée, étant de nature pacifique. Mais il était également un partisan du progrès technologique, et l’utilisation d’un nouveau produit du génie maheri l’intéressait au plus haut point. Les Conseillers avaient finalement décidé à la majorité d’utiliser le Transporteur, un appareil colossal fonctionnant à partir d’ambre aquatique et aérienne.

Il n’avait jamais véritablement compris comment tout cela pouvait bien fonctionner. Lui qui était pourtant une sommité dans le monde scientifique maheri, ne parvenait pas à saisir les rouages d’un tel monstre. Depuis une dizaine d’années, il s’était un peu laissé aller vis à vis des progrès de la physique et de l’ambrologie.

La République devait une partie de son existence à sa position dans le continent. Elle avait un accès à la mer, mais les terres étaient peu fertiles, et la plus grande partie de la population se trouvait sur les cotes. Elle avait toujours été la province la moins peuplée et la moins développée de l’Empire de Kalom, même si elle était le berceau de la civilisation ogbonne.

Ainsi, le régime sécessionniste n’avait pas eu à craindre la répression sanglante des nouvelles monarchies qui se considéraient encore comme faisant partie de l’Empire, dont elles tiraient leur légitimité. Et Mahery avait su grandir en secret, produisant de la technologie, poussant toujours plus loin ce que l’on était capable de faire avec l’ambre élémentaire, mais ne dévoilant les bases de ces nouvelles connaissances que lorsqu’elle avait atteint l’étape supérieure.

Mahery était en apparence fragile et faible, mais son potentiel militaire était gigantesque, et il avait fallu trois conflits face aux Quatre Royaumes pour dissuader ces derniers de l’attaquer. Cependant, cela faisait déjà quarante ans que la deuxième passe d’armes s’était achevée de manière spectaculaire. Kaika avait dix-huit ans, et était déjà dans l’armée à l’époque. Il avait réalisé alors à quel point ce qui était acquis pour certains ne l’était pas pour d’autres, et l’avance considérable que Mahery avait obtenue sur de nombreux points, profitant de sa petite taille, un inconvénient qui avait fini par devenir un avantage.

Et l’armée repartait en guerre, poussant une nouvelle fois encore plus loin les limites du savoir militaire. Ce qui désolait Kaika, c’était que la guerre avait finalement été la première raison des innovations technologiques. La République s’était armée pour se défendre, puis avait noté que les nouvelles connaissances pouvaient être utilisées pour améliorer la vie de la population. Le cycle était toujours le même.

La foule, en bas du pigeonnier, ne se souciait pas de tout cela. Elle était occupée à accompagner les hommes, les femmes et les androïdes qui s’en allaient en guerre, la fleur au fusil. Les parades militaires étaient un événement important pour le peuple maheri, qui s’en délectait comme d’une représentation théâtrale. Après tout, la vie était dure et les divertissements peu nombreux. Étant jeune, il s’était souvent demandé comment avaient pu faire ses ancêtres pour ne pas mourir d’ennui, dans l’Empire.

– Ça commence, dit le jeune androïde qui était à son service, et qui observait la scène à côté de lui.

– Merci, murmura Kaika.

Entre les remparts de la capitale et les premières habitations faites de marbre blanc presque immaculé, il y avait un grand vide couvert par une gigantesque trappe en fer, qui mesurait au moins vingt mètres de long pour quinze mètres de large. Le métal était désormais sombre et usé, mais lorsqu’il avait été installé, plusieurs décennies auparavant, le vieil homme se rappelait qu’il était brillant en été, quand il réfléchissait la lumière du soleil.

La trappe s’ouvrit lentement dans un bruit mécanique assourdissant qui arriva même à leurs oreilles, eux qui se trouvaient à au moins cinq cents mètres du tumulte, et en hauteur. Commença alors à monter de sous terre un objet lui aussi métallique, qui se révéla peu à peu être une gigantesque sphère, d’une vingtaine de mètres de hauteur. Jusqu’ici, tout ce que Kaika avait jamais su du Transporteur était qu’il s’agissait de la nouvelle invention des ingénieurs maheris. Il ressemblait ni plus ni moins à une boule géante.

Le Transporteur s’ouvrit et il apparut qu’il était creux. Une gigantesque sphère creuse. Les soldats commencèrent à s’entasser à l’intérieur, sur plusieurs niveaux dont le sol était à peine visible. Du verre, ou du métal transparent. La scène était impressionnante, à peine croyable.

Après que tous les soldats furent entrés à l’intérieur, le Transporteur se referma. On entendit un claquement. Puis un grand silence. Tout le monde dans l’expectative. Kaika était persuadé qu’il en allait de même pour ceux qui se trouvaient à l’intérieur.

Alors soudain, la sphère s’entoura d’un éclat métallique, et un étrange bruit, presque sourd, très désagréable, se fit entendre. Et alors, sans prévenir, très lentement, elle commença à s’élever dans les airs. Une clameur s’éleva de la foule. Kaika lui-même était circonspect. L’androïde aussi.

Le Transporteur commença à prendre de la vitesse. Son ombre diminua peu à peu. L’appareil s’éleva à la hauteur d’une petite montagne. On eût dit qu’un deuxième soleil venait d’apparaître dans le ciel. Il s’immobilisa à nouveau, quelques secondes, avant de se remettre à bouger. Bientôt, il filait tout droit – vers l’est.

Et soudain, comme libérée d’une entrave, la foule exulta. Des milliers de personnes se mirent à crier leur joie devant la puissance et l’ingéniosité dont la République de Mahery venait une nouvelle fois de faire preuve. Kaika lui-même, malgré tout ce qu’il n’aimait pas dans le régime dont il était l’un des éminents personnages, éprouva une certaine fierté nationaliste. Savoir qu’on était en avance sur le reste du monde, cela avait quelque chose de rassurant.

 

II

 

L’espionne du Royaume Conservateur d’Hazo venait d’abandonner son cheval. Elle avait rejoint les environs de la capitale du Royaume de Firenea le plus vite possible, mais elle devait désormais se faire discrète. Il était évident que si sa Majesté avait pris la décision de l’envoyer elle, d’autres auraient tout-à-fait pu faire de même. Sans compter les agents des Anciens Nobles, acquis à la cause de Minahi.

Le Royaume Conservateur d’Hazo était réputé pour son industrie du textile. Les meilleurs couturiers se trouvaient dans ce pays du nord du continent, et ils étaient également à même d’importer des matériaux issus de l’autre côté. Le vêtement qu'elle portait n’avait pas de propriété particulière, du moins au sens propre où on l’entendait, mais il était fait d’une sorte d’amas de taches allant du gris au vert, et ces dernières la rendaient bien plus discrète et indétectable dans la végétation. Dans la mesure où Tavanà était entourée par de nombreuses forêts, cet habit était parfaitement adapté.

L’espionne se trouvait alors dans l’une des grandes forêts du nord-est de Firenea. Elle était très dense et aucune route ne la traversait, ce qui en faisait une zone presque inconnue de l’homme, et dans laquelle bien peu de gens osaient s’aventurer. Si l’être humain aimait contrôler l’espace autour de lui, il n’avait pas les moyens de le faire partout.

Elle fut soudainement saisie par un bras sorti des fougères, sans avoir le temps ne fût-ce que de réaliser ce qui lui arrivait, et se retrouva immédiatement plaquée au sol. Deux mains la maintenaient fermement tandis qu'elle était à peine capable de seulement respirer. Ses yeux étaient embués et elle avait du mal à voir la personne qui se trouvait au-dessus d'elle.

Inspirer, expirer.

Au vu de son physique, c'était un homme, de grande taille et à la musculature importante. Tout le contraire d'un espion. Lui n'était pas le genre de personne que l'on aurait envoyée là pour ne pas être repérée, et pourtant, elle ne l'avait pas détectée.

Comment est-ce possible ?

Elle n'eut jamais de réponse à sa question. La mort la transperça à travers la brillante et fine lame qui traversa son visage. Elle en ressortit brunie par le sang, et ce fut la dernière chose que l'espionne vit. Sa conscience s'effaça, ses pensées se disloquèrent, et elle perdit connaissance avant de rendre son dernier soupir.

 

Son méfait accompli, Riaru considéra pendant quelques instants la pointe ensanglantée de son fleuret. Il ne savait pas d'où venait cette personne, mais il ne devait pas prendre le moindre risque. Qui savait où se terraient les espions des Anciens Nobles ? Ce n'était de toute façon pas la première fois qu'il faisait cela. Il avait déjà occis ceux qui avaient tenté de se balader autour de Kely, le jour de leur rencontre. Une dizaine d'individus, généralement vêtus de vert, sans doute envoyés par divers autres pays ou organisations, comme lui, pour surveiller les faits et gestes du messager, ou même pour tenter de le dépouiller.

Lui, sa mission avait été de prendre avec lui l'androïde en plus de ce qu'il transportait. Cela avait constitué sa nouvelle mission, peu après le coup d’État de Tavanà. Trouver et infiltrer la Résistance n'avait pas été difficile au vu du prestige dont le nom « Hafestani » jouissait. Néanmoins, il avait dû être plus rusé afin de gagner le droit d'être le garde du corps du messager. Il lui avait fallu pour cela éliminer méthodiquement les autres résistants susceptibles de remplir ce rôle, en les attirant dans des pièges pour ensuite mettre la responsabilité sur le dos des Tarana. Pour ne pas paraître trop suspect, il ne les tuait pas dès leur première mission, et parfois s'automutilait pour donner l'impression de s'en être lui-même sorti de peu.

Il s'était par la suite imposé, presque par défaut, comme la personne la plus apte à aller chercher le messager. Néanmoins, il s'était donné beaucoup de mal. Tout cela ne devait pas tomber à l'eau à cause d'une simple maladresse. Il ne pourrait sans doute pas rattraper Kely avant que ce dernier ne pénètre dans la ville, mais il pourrait le stopper avant qu'il n'entre en contact avec la Résistance, ou pire, avec les Anciens Nobles.

 

III

 

Les murailles de la capitale du Royaume de Firenea se rapprochaient, et Kely, Tsyza et Tsivao pouvaient désormais clairement percevoir les bruits d'une bataille en cours. Des hommes criaient, des robots cliquetaient, des coups de feu et d'épée partaient. Difficile de dire exactement ce qui se tramait à l'intérieur de la cité, mais au vu du désordre ambiant, il n'allait pas être difficile de rentrer dedans.

Il restait encore un kilomètre entier à parcourir pour les trois androïdes. Aucun d'entre eux n'était fatigué, mais Kely pouvait percevoir chez ses camarades ce qui s'apparentait à de l'appréhension. Il renouvela alors sa proposition :

– Si vous voulez partir, vous pouvez encore le faire.

Immédiatement, ils se tournèrent vers lui et Tsyza secoua la tête.

– Nous avons déjà fait notre choix, dit-elle.

Tsivao appuya cette réponse en acquiesçant, et Kely n'insista pas. Il fallait vraiment qu'il en apprenne plus sur eux, à l'avenir.

Ils continuèrent à avancer à cheval jusqu'à arriver aux pieds du grand mur de grès d'une dizaine de mètres qui se dressait devant eux. Ces remparts avaient été construits à l'époque de la Grande Guerre Défensive, dans les dernières années de l'Empire, pour résister aux assauts des envahisseurs novaliens sur les grandes agglomérations du continent. Toutes les villes qui avaient déjà eu une importance au siècle précédent faisaient figure de forteresses imprenables, et Tavanà en faisait partie.

Ils choisirent ce moment pour descendre de leurs montures, qu’ils poussèrent ensuite à repartir, avec des coups secs sur leurs flancs. Ils ne devaient pas se faire repérer, et les équidés étaient bruyants. L'un des androïdes tapota alors l'épaule de Kely, qui s’était mis à considérer le mur d'un œil impressionné. Il se retourna. C'était Tsivao qui lui indiquait une direction du doigt.

– Je vois une porte par là.

Le messager acquiesça, et détacha ses yeux de la muraille. Ils débutèrent leur marche. Selon son accompagnateur, quelques centaines de mètres les séparaient de l'entrée. En espérant qu'ils puissent la franchir. Mais en cet endroit-là, la rumeur des combats qui se déroulaient à l'intérieur était moins omniprésente. Ils s'éloignaient sans doute de son épicentre.

Quelques minutes plus tard, ils arrivaient devant une grande entrée dans les murailles de la ville, qui mesurait facilement cinq mètres de hauteur. En temps normal, elle aurait sans aucun doute dû être gardée, que ce soit par des humains ou par des machines, mais ces derniers avaient selon toute vraisemblance délaissé leur poste pour aller se joindre aux affrontements: il s’agissait de défendre non plus l’entrée dans la cité, mais l’entrée du palais royal.

Les trois androïdes entrèrent donc dans la capitale sans la moindre difficulté, et tous trois observèrent avec un grand intérêt le monde urbain où ils venaient de pénétrer. L’esthétique de cette ville ressemblait à celle dans laquelle Kely avait rencontré Tsyza et Tsivao, Foyben, mais tout était plus grand. Ils marchaient dans une rue bordée de maisons à colombages, et l’on pouvait voir deux grands édifices de loin : le premier était une cathédrale de pierre aux courbures magnifiques, et le deuxième était le palais royal, construit sur le haut de la colline à l'aspect bruni par les toits des bâtiments.

Kely savait que Tavanà était à l’heure actuelle la plus puissante cité du continent. Elle avait été construite plusieurs siècles auparavant comme une cité minière à proximité des exploitations dans lesquelles on trouvait certains types d’ambre élémentaire, puis l’utilisation religieuse de ces dernières en avait fait une place spirituelle forte. Cela expliquait la présence de l’immense édifice, d’une centaine de mètres de hauteur, qu’ils pouvaient voir sur leur gauche. Il s’agissait de la plus grande cathédrale de tout le continent.

Alors qu’ils s’apprêtaient à rentrer dans une nouvelle rue, cherchant à se rapprocher du centre de la ville tout en évitant les combats, ils tombèrent nez à nez avec une patrouille de Tarana. Kely en avait déjà vus là d’où il venait. Mais dans la République de Mahery, ces robots de combats n’étaient presque plus utilisés, et ne constituaient que de la chair à canon pour l’armée, ou des reliques que l’on exposait au Musée de la Guerre. Par une précieuse victoire militaire, la patrie technologique avait prouvé l’efficacité de ces robots, qui s’étaient ensuite répandus sur tout le continent. Mais tout en laissant ses rivaux bénéficier des miettes, Mahery préparait immédiatement l’avenir. Et Kely ne le savait que trop bien, le futur de la robotique appartenait aux androïdes.

– Courez !!

À peine le corps d'armée ennemi les eût-il vus qu'il ouvrit le feu dans leur direction. Les trois androïdes bifurquèrent violemment et repartirent en courant dans la direction opposée. Il s'en était fallu de peu pour qu'ils ne soient touchés, mais ils n'étaient pas hors de danger pour autant. Derrière lui, Kely pouvait percevoir les cliquetis de leurs mouvements alors qu'ils arrivaient dans leur direction. Les fléchettes métalliques tirées par les Tarana pouvaient percer leur peau synthétique et de même que les humains, l'altération d'un point vital pouvait signifier la mort.

Alors que les robots venaient d'entrer dans une grande avenue, ils tournèrent à droite dans l'une des rues adjacentes. Cette voie était étroite, et la proximité des toits des maisons la rendait assez sombre. Il n'y avait toujours pas âme qui vive, et il était plus difficile de s'y repérer. Néanmoins, ils se souvenaient assez bien de la direction dans laquelle ils devaient aller pour l'instant.

On avait confié à Kely la charge de se rendre à un point de rendez-vous situé dans les égouts de la ville, entre midi et vingt-trois heures au dernier jour de voyage. Il fit signe à ses compagnons de ralentir un peu leur course, jusqu'à s'arrêter complètement. Cela fait, il sortit de la petite poche de sa toge, accrochée à la ceinture qui la maintenait, la carte qu'il gardait précieusement depuis le début de ce périple. Il déplia le papier et révéla un plan sur deux faces. D'un côté, les rues et les établissements de Tavanà. De l'autre, les égouts de la capitale.

 

– Ils sont en train de nous rattraper, l'alerta Tsyza, qui observait les environs depuis qu'ils s'étaient arrêtés.

La fille androïde pouvait entendre distinctement les bruits des pas des machines à tuer de l'armée firenéenne. Ils devaient partir d'ici, et vite. Mais elle se figea soudain. Ses deux compagnons avaient fait de même.

– Ils arrivent des deux côtés.

Ils étaient encerclés.

 

Kely regarda autour de lui. Il y avait des maisons alentour. Il fallait qu'ils entrent. Il fit signe aux deux autres de le suivre, et ils se dirigèrent vers la porte la plus proche. Le messager y frappa. Mais quelques secondes plus tard, il n'y avait toujours aucune réponse. Les gens à l'intérieur, si tant est qu'il y en eût, devaient être trop effrayés pour leur ouvrir, et attendaient l'issue de la scène. Il jeta de nouveau un regard, de l'autre côté cette fois-ci. Il distingua, à travers une fenêtre, le visage abstrait d'un humain qui le regardait. Il pouvait difficilement reconnaître l'expression affichée par ce dernier, mais la raison pour laquelle on ne leur ouvrait pas lui apparut toute simple. Sous l'effet du stress, la mydriase de leurs yeux s'était tellement agrandie que le noir avait dépassé la surface visible de leurs pupilles. Ces paires d'yeux n'avaient plus grand-chose d'humain. Leur nature d'androïdes avait été percée à jour, et dans la capitale du royaume de Firenea, cette condition n'était pas appréciée. Alors que les Tarana entraient dans la rue des deux côtés et les avaient aperçus, Kely remarqua une bouche d'égout, à dix mètres. Ils n'avaient plus le choix.

– Par là ! cria-t-il aux deux autres androïdes.

Tous trois coururent dans la direction de leur porte de sortie improvisée alors que les premières fléchettes partaient dans leur direction. Kely entendit un bruit sourd, suivi d'un inquiétant grésillement. Il n'avait pas encore le loisir de s'en soucier. Il s'engouffra dans la bouche, et chuta sur plusieurs mètres avant de se réceptionner, tant bien que mal, sur le sol humide, s'éclaboussant au passage d'une eau verdâtre. Il s'écarta expressément avant que le premier de ses deux compagnons ne fasse de même. Tsyza se releva et tituba sur quelques mètres, avant de s'immobiliser et de fixer le trou par lequel ils étaient arrivés. Kely fit de même, redoutant la conclusion avec une grande inquiétude. Mais Tsivao finit par se montrer lui aussi, chutant et atterrissant de la même façon que les deux autres. Son bras avait été atteint par l'une des fléchettes, et il ne semblait plus fonctionnel, mais il était vivant.

Kely savait que les Tarana étaient capables de les suivre, et il leur intima de continuer. Alors qu'ils débutaient leur progression dans ce dédale souterrain, il reprit la carte des égouts en main. Au vu de leur position, il leur faudrait courir pendant une dizaine de minutes pour atteindre le point de rendez-vous. Derrière eux, ils entendaient des sons métalliques mêlés à de nouveaux cliquetis. Les Tarana avaient commencé leur descente en s'agrippant à l'échelle de fer qu'ils avaient évitée. D'ici peu, tout le contingent à leur poursuite aurait fini de descendre. Sans plus tarder, ils reprirent leur course. Il leur fallut encore moins de temps qu'escompté pour arriver à leur point de rendez-vous.

Ils y étaient attendus. Trois individus, deux hommes et une femme, vêtus d'uniformes militaires probablement liés à leurs grades respectifs. Un homme à la carrure imposante et une femme de modeste taille aux longs cheveux en bataille, dans des habits de soldats firenéens, des tuniques vert foncé renforcées avec du cuir. Mais celle qui en imposait le plus, bien qu'elle fût paradoxalement la plus petite, était cette femme aux cheveux bruns bien coiffés et ramenés en arrière, au visage sérieux et inquisiteur, vêtue d'un vêtement noir de préfet de ville. Les deux soldats s'avancèrent avec une certaine méfiance, tous deux prêts à défendre leur supérieure. Mais cette dernière s'approcha elle aussi, en levant les deux bras pour leur intimer de se tenir légèrement en retrait. Elle s'adressa alors aux trois androïdes :

– Je suis la préfète Tarehy, numéro 4 de la Résistance. Lequel d'entre vous est le messager envoyé depuis le pays de Fiaama ?

Kely se désigna, et entreprit immédiatement de sortir la carte dont il s'était servi pour arriver ici. C'était la première indication servant à prouver son identité. Mais avant de donner la plus importante, il voulut s'assurer de la légitimité de celle qui se tenait devant lui.

– Je voudrais d'abord savoir vers qui va votre allégeance.

La préfète ne se fit pas attendre pour donner une réponse claire :

– Elle va vers les dirigeants du Royaume de Firenea qui ont été nommés de manière légitime par le précédent souverain. En l’occurrence, son Altesse Soan.

Kely le fixa encore quelques secondes avant de se détendre. Tarehy ne mentait pas.

– Maintenant, dit-elle, montrez-nous la preuve concrète de votre propre identité.

Le messager acquiesça, puis entreprit de remonter le tissu de sa toge par-dessus son épaule, dévoilant un tatouage. Une série de nombres, qui lui avait été attribuée lorsqu'il avait quitté la République de Mahery :

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Tarehy regarda, compara avec ses propres notes, et acquiesça à son tour.

– Vous voir ici est un vrai soulagement. Suivez-nous, nous allons vous conduire au nouveau siège de la Résistance.

De nouveaux sons se firent alors entendre derrière eux. Les Tarana se rapprochaient. Ce n'était plus qu'une question de secondes avant qu'ils n'entrent dans la salle. Le visage de Tarehy se durcit.

– Il ne faut plus traîner ici. Suivez-nous !

Les six individus commencèrent alors à courir dans la direction opposée à celle des robots combattants obéissant aux ordres de Minahi. Ils bifurquèrent à de nombreuses reprises, probablement pour perdre ces machines aux raisonnements simples, mais même après plusieurs minutes de course dans les égouts de la ville, ils n'avaient pas ralenti l'allure. Ils ne couraient pas à perdre haleine, mais avançaient au contraire de manière méthodique. Kely comprit ainsi qu'il y avait probablement d'autres groupes de Tarana dans les environs.

Bientôt, ils aperçurent un faisceau de lumière au bout d'un couloir au sol humide, et s'y dirigèrent. Il y avait bien une échelle et une nouvelle bouche d'égout. Ils se dépêchèrent de la monter, le grand homme en premier, et la jeune femme fermant la marche derrière la préfète et les trois androïdes. Lorsqu'ils revinrent à la surface, c'était dans une rue absolument vide. Mais les combats, eux, ne se déroulaient pas très loin. Ils s'étaient également rapprochés de la cathédrale.

Ils n'eurent pas la paix bien longtemps. Ils virent en effet bientôt un autre petit groupe, constitué à première vue d'humains. Les trois androïdes purent cependant remarquer, à ses yeux, la présence de l'un des leurs. Ils étaient au nombre de quatre, et à l'expression à la fois perplexe et inquiète des trois résistants, ils étaient connus.

– Votre Altesse ! cria l'imposant soldat.

Alors qu'il allait se précipiter dans la direction de son futur souverain, Tarehy l'arrêta.

– Jaka. Du calme.

La préfète elle-même avait vraisemblablement du mal à garder sa propre contenance. Kely pouvait voir de la sueur perler à son front. Mais plus que tout, il y avait là un jeune adolescent, accompagné d'un androïde lui ressemblant comme deux gouttes d'eau, gravement blessé au ventre. Du sang s'écoulait de la plaie, et le bandage sommaire qui avait été apposé ne suffisait pas à l'empêcher de s'échapper. Derrière eux avançait un vieil homme au visage marqué par le temps, et dont le visage contracté par l'inquiétude lui donnait l'air encore plus vieux.

– Que s'est-il passé, général ? l'interrogea Tarehy.

– Nous n'avons pas le temps ! Nous n'allons pas tarder à être pris en chasse ! Il faut mettre son Altesse en sécurité !

Tarehy acquiesça, et fit signe à la cohorte qui le suivait. Tout le groupe se remit en mouvement, à la suite de la préfète de la ville. Ils ne recroisèrent heureusement pas de troupes de Tarana, ceux qui étaient à la surface se concentrant autour du palais et dans la bataille, et arrivèrent bientôt devant une maison semblable à toutes les autres, dont le toit était en chaume et les murs en bois et en pierre grossièrement taillée. Après avoir refermé la porte derrière eux, le gradé et la jeune femme montèrent les escaliers, pour aller mettre le prince blessé dans un lit.

Lehibe, dont l'attention avait jusqu'ici été concentrée sur l'héritier de la couronne, la reporta alors sur les trois androïdes.

– Qui êtes-vous, exactement ?

Kely, qui était à l'avant, enjoignit ses deux camarades à se placer à son niveau.

– Je suis l'androïde chargé d'apporter le message d'une importance capitale pour l'avenir de votre pays. Eux sont mes accompagnateurs.

– Hafestani a disparu ?

 

La question venait de Sokrata, qui redescendait à ce moment précis.

– Riaru, ou Hafestani, peu importe comment vous l'appelez, a tenté de me livrer à l'organisation des Maquisards.

 

Un grand silence accueillit cette révélation. Dans les yeux des membres de l'État-major, Kely put voir un mélange de colère et de remords.

 

Hafestani avait été l'un des membres les plus importants de la Résistance dans ses premières heures. L'organisation nouvellement créée lui avait alors dû la cartographie de tous les accès potentiels au palais royal, des informations qui allaient désormais leur être très précieuses dans ce moment crucial. Une nouvelle fois apparaissait devant eux une preuve de l'impuissance qui les avait caractérisés dans les premiers jours du couvre-feu.

– Nous n'avons pas le temps de nous apitoyer sur notre sort, déclara le vieil homme, avant de se tourner vers Kely : je suis le général Lehibe, et dans l'état actuel de notre prince, je suis également le destinataire légal de ce message.

Il se tourna vers Jaka, et lui intima de quitter la pièce. L'intéressé hocha la tête et monta rejoindre l'autre résistante en haut. Il se reporta ensuite vers les deux androïdes accompagnant Kely, qui attendirent le signal du messager pour aller le rejoindre. Seuls les membres les plus importants de l’État-major de la Résistance étaient autorisés à rester. Il n’y avait donc plus que Lehibe, Sokrata, Tarehy, Tovy, et le messager lui-même.

Kely plongea la main dans un pan de sa toge, au niveau de sa poitrine, et en ressortit une enveloppe blanche de vingt centimètres sur dix. Elle était légèrement froissée, mais n'avait subi aucun autre dommage particulier, preuve qu'il lui avait porté une grande attention. Il ouvrit l'enveloppe, et en sortit une petite feuille de papier pliée en quatre, qu'il défit rapidement, avant de dévoiler son contenu à l'assistance.

 

 

Mes chers amis,

 

J'ose espérer que la lettre qui vous était destinée est arrivée à destination. Dans le cas contraire, j'avais donné l'ordre au messager de la détruire. Toujours est-il que je connais la situation critique dans laquelle se trouve le Royaume de Firenea à l'heure actuelle, et je voudrais vous aider à y remédier.

Comme vous l'avez sans doute remarqué, j'ai disparu peu après le coup d’État orchestré par Minahi. Vous penserez sans aucun doute qu'il s'agit de lâcheté, mais je voulais avant tout ne pas être capturé par Minahi ou par les Anciens Nobles qui sont à sa solde. Les informations que je possédais étaient trop importantes pour tomber entre leurs mains. Si je n'ai pas envoyé ce message via un oiseau voyageur, comme le veut l'usage le plus fréquent, c'est tout simplement pour éviter qu'il ne soit intercepté. Mais entrons dans le vif du sujet.

La cité de Tavanà constituait, durant la Grande Guerre Défensive, un point stratégique important pour nous comme pour les Novaliens. Malgré leur mauvaise connaissance du terrain, ces derniers savaient que la prise de la ville permettrait derrière celle de la capitale Picesa, et donc notre défaite. Ce fut d'ailleurs la seule concordance entre les princes durant le conflit. Ces derniers décidèrent alors de mettre en place un piège en exploitant les dernières connaissances obtenues sur l'ambre.

On savait depuis longtemps que l’ambre infernale et l’ambre aquatique ne pouvaient aller ensemble, et que tenter de les faire fusionner les rendaient instables, et provoquait des réactions dangereuses. Les savants maheris avaient alors trouvé la solution pour retirer de l’ambre élémentaire tous les éléments étrangers et impurs. La bombe à ambre est faite d'une masse d'ambre infernale surplombant une masse d'ambre aquatique, toutes deux extrêmement concentrées. Ainsi, si les Novaliens assiégeaient la ville, ils seraient défaits instantanément par la déflagration provoquée. Mais la ville de Tavanà et une partie de la région alentour seraient détruites également.

Fort heureusement pour nous tous, les Novaliens n'atteignirent jamais Tavanà, et il fut décidé par les princes que l'arme resterait secrète, et que son existence ne serait transmise qu'aux héritiers et aux maires du palais de Tavanà, fonction que j'occupais jusqu'à l'arrivée de Minahi. En effet, on jugea que cette arme ne devait pas être détruite, car elle pourrait avoir une grande importance si les Novaliens nous envahissaient à nouveau.

La bombe est réutilisable. En effet, l'explosion provoquée ne fera que légèrement abîmer les deux masses d'ambre, mais la déflagration sera immédiatement stoppée par la remise en place de la couche de pierre les séparant. Dans le cas contraire, le mélange en fusion le resterait jusqu'à ce que toute l’ambre ait été brûlée, ce qui prendrait des siècles au vu de leur densité – qui explique au passage qu'elle soit impossible à transporter. Néanmoins, plus longtemps la bombe reste au repos, plus elle prend de temps pour être utilisable.

Si je vous ai envoyé cette lettre, c'est que tout porte à croire que Minahi est entré, je ne sais comment, en connaissance de ces informations. S'il était en mesure d'activer cette bombe, il pourrait s'en servir pour installer un régime de terreur dans tout le continent. Pour cela, il a simplement besoin de sa clé, qui se trouve dans la salle d’archives du palais royal. Les Anciens Nobles le savent certainement, et voudront la récupérer. Pour la trouver, vous n’aurez pas de difficulté. Sur l’une de ses faces se situent les indications : Oza, chini, lokat. Néanmoins, je sais de source sûre qu’ils ne font pas confiance à Minahi, aussi ils ne la lui donneront sans doute pas immédiatement, et certainement pas gratuitement. Vous êtes les seuls à pouvoir les empêcher de commettre l’irréparable.

Je vous souhaite bonne chance.

 

Handraka, maire du palais de Firenea.