Chapitre 7 : Les réponses

 

I

 

Lorsque Cret releva finalement les yeux du livre, il chercha, hébété, le regard de son aîné. Ce dernier avait visiblement lui aussi sauté de nombreuses pages et s’approchait de la fin. Il semblait à la fois fasciné et effaré par ce qu’il lisait, ou alors était-ce la transcription par son cadet de sa propre réaction. Leurs histoires de postanthropocène n’avaient plus vraiment de sens désormais, et la guerre n’avait pas signé la fin de la civilisation précédente : les structures étatiques s’étaient simplement effondrées derrière les entreprises, et peu à peu, les entreprises elles-mêmes avaient périclité. Les Coffres étaient l’idée de celle qui avait obtenu un monopole sur toutes les autres : un outil installé partout et autour duquel s’organiseraient les communautés humaines, les forçant à le nourrir sous peine de voir leur village brûler, permettant ainsi à l’entreprise en question de posséder le capital, et donc les gens. Les régimes issus de la Ville étaient tout ce qu’il restait des structures étatiques en question. Le Parlement de Kaptal, la République de Belvil, le Royaume de Sinlanber, tous étaient issus du schisme de la Grande République. Mais de même que l’endroit où ils se trouvaient alors, la Grande Entreprise, elle, existait toujours, et perdurait sur le dos d’une société qu’elle avait forcée à stagner.

Akept se redressa soudain à son tour avec une intense détresse dans le regard. Ses yeux étaient humides et il semblait qu’il allait éclater en sanglots d’une seconde à l’autre. Son cadet ne l’aurait jamais cru si fragile juste en lisant un livre, lui qui paraissait habituellement si fort et directif. Après tout, c’était lui qui avait poussé Cret à partir pour de bon, et à commencer leurs préparatifs, quelques semaines avant que les Pertebiens n’attaquent le village d’Inith. Pour l’heure, il était comme un bambin effrayé par un bruit inhabituel, et son cadet comprit qu’ils avaient tous les deux la même sensation : ils étaient déçus. Pourtant, tout ce qui se tenait dans ce livre tenait la route, et il n’était pas difficile pour eux de mettre la main sur les quelques zones d’ombre. La Dernière Guerre ne s’était pas déroulée plusieurs siècles auparavant : elle avait même moins de cent ans. Bien qu’ils n’eussent jamais utilisé de calendrier pour eux-mêmes, la dernière page du livre d’histoire mentionnait l’an 110. Et en plus d’être bien plus récent qu’ils n’avaient pu l’escompter, ce conflit n’avait au final pas le moindre intérêt. Il n’était devenu qu’une légende ayant pour but de combler le vide d’une histoire qui s’était comme arrêtée car on avait fait en sorte qu’elle s’arrête : c’était la volonté de cette Téodora Saadi, l’apôtre d’une doctrine au nom farfelu qui avait plus ou moins fusionné avec une autre pour donner leur monde actuel, stagnant et morne. Tout ce dont ils avaient désormais besoin était de localiser l’autre ville, celle dans laquelle s’était installée la Grande Entreprise, pour y trouver un moyen de désactiver les Coffres. Cret ne savait ni comment tout cela fonctionnait ni si l’on pouvait le stopper, mais il n’y avait pas de raison du contraire. À l’inverse, mettre un terme à tout cela lui paraissait nécessaire : l’histoire de l’humanité devait reprendre son cours, tout du moins l’histoire de leur pays. Il fallait faire quelque chose.

 

Tous deux, assis à même le sol, reposèrent les livres à leurs pieds et se levèrent. Ayant visiblement entendu le bruit, Apti et Focs entrèrent dans la pièce.

— Alors ? demanda le jeune garçon.

Cret chercha ses mots quelques instants. Avec un sourire presque triste, il dit :

— Je crois qu’on s’attendait pas tellement à ça…

Les deux enfants les regardèrent avec circonspection. Pour eux qui avaient probablement été au courant de ce fait depuis leur plus jeune âge, comme ils le laissaient en tout cas entendre, tout cela n’avait rien de surprenant. C’était le monde dans lequel ils vivaient, et ils s’y étaient habitués, tout comme les deux historiens avaient grandi parmi les Coffres. Ces Coffres, Apti et Focs ne pouvaient les craindre vu qu’ils n’avaient jamais été placés dans la Ville. Et à en croire la source dont ils tiraient leur savoir, ils n’étaient pas au courant du danger qui accompagnait ce qu’ils appelaient des « Structures d’Imposition ».

— Vous savez où il est, Troy ? demanda alors Akept. Je pense qu’on doit lui parler.

— Euh… Ouais… Il doit être pas loin de l’entrée.

Suivant les enfants, les deux historiens sortirent de la pièce sacrée pour se rediriger vers l’escalier permettant de redescendre au rez-de-chaussée de la Grande Bibliothèque. Là, comme prévu, ils trouvèrent le vieil homme assis sur une chaise en bois et consultant un ouvrage au contenu visiblement très intéressant tant il semblait pris dans sa lecture. Néanmoins, il devait aussi les attendre car il releva la tête presque immédiatement après qu’ils eurent posé le pied sur le sol carrelé du hall d’entrée.

— Je suis heureux de vous revoir. Qu’avez-vous pensé de ce que vous avez appris ?

— Euh, en fait, répondit Cret, j’aimerais savoir ce que vous, vous en pensez.

— Que voulez-vous dire ? demanda Troy en se levant.

Le cadet des historiens inspira longuement, puis adressa un regard appuyé à Focs et Apti. Comprenant ce qu’ils souhaitaient, Troy leur intima de sortir, et ils s’exécutèrent sans discuter. Le conservateur devait avoir une influence importante auprès d’eux pour qu’ils lui obéissent aussi facilement.

— Allez-y, dit-il.

— Tout ce que vous savez sur les Coffres, c’est ce qu’y a dans le Livre ?

Il sourit.

— Non. Nos suppositions tendent à indiquer que les Structures d’Imposition, comme elles sont appelées officiellement, peuvent entrer en combustion si l’impôt demandé n’est pas fourni, provoquant une déflagration dangereuse pour l’homme.

— C’est vrai, asséna Akept. On vivait dans un village, on peut témoigner.

Le visage du vieil homme s’illumina.

— C’est pour cela que votre contribution est si importante ! Vous êtes les premiers individus extérieurs à la capitale à venir nous rendre visite ! Avec vos témoignages, nous pourrons compléter le Livre.

— Oui, mais… vous êtes au courant et vous faites rien ? interrogea Cret.

Troy les regarda sans comprendre.

— Si vous savez que ces Coffres peuvent nous péter à la gueule, explicita son aîné, pourquoi vous essayez pas, je sais pas, de monter une expédition pour aller les désactiver, ou quelque chose ?

— Et pourquoi voudriez-vous que nous fassions cela ?

Les deux historiens le regardèrent, de nouveau effarés. Sans réponse de leur part, il continua :

— Je suis spécialisé dans la géopolitique, vous savez. L’histoire a été traversée par nombre de systèmes politiques et sociaux. Celui-ci n’en est qu’un de plus, et a l’avantage d’être stable depuis suffisamment de décennies pour que vous-mêmes ne soyez pas au courant de ce qu’il y avait avant. De ce que j’en sais grâce à mes études, les humains n’ont de cesse de chercher à se battre, et s’ils ne sont pas cloisonnés, ils finiront par détruire le monde. Les Structures d’Imposition portent ainsi bien leur nom : elles ne font qu’encadrer des structures sociales définies, dans un monde pétri de déterminismes. Ici, je ne suis qu’un observateur, et c’est le cas de tous les historiens de la Grande Bibliothèque. N’allez pas croire les élucubrations pseudo-religieuses de la République de Belvil ; eux aimeraient voir en vous des élus. Enfin, ce n’est pas à moi de décider de votre futur : je réitère ma proposition pour que vous puissiez intégrer la Grande Bibliothèque. Elle restera toujours ouverte tant que vous ne nous mettrez pas en danger.

 

Il sourit et se rassit sur son siège pour reprendre sa lecture. Cret et Akept se regardèrent ; ils ne savaient plus quoi penser. D’un signe de tête entendu, ils sortirent de l’édifice principal et s’assirent sur les marches du petit escalier qui devançait son entrée. Cret posa ses coudes sur ses cuisses, et appuya son menton sur ses mains jointes.

— Je suis tellement crevé…

— Moi aussi.

Akept lui adressa un léger sourire, que son cadet lui rendit. Deux sourires las et fatigués. Pour la première fois, Cret avait envie de rentrer chez lui.

— Tu crois qu’il a raison, le vieux ? lâcha-t-il, les yeux mi-clos.

— Aucune idée.

La réponse était ferme et indiquait que son aîné n’avait pas envie de discuter. Cret, vexé, tourna la tête et fit la moue. Peut-être que Troy avait raison, finalement. D’autant plus que contrairement à Inith, ils avaient un avenir ici : un passeport de la République de Belvil et un travail dans la Grande Bibliothèque. Il y avait moins prestigieux.

— Non, dit-il soudain. J’ai une meilleure idée.

Akept se tourna vers lui, sans comprendre. Son cadet réalisa alors qu’il venait de penser tout haut. Mais il n’avait aucune raison de cacher ses conclusions à son ami. Il se tourna donc vers lui et, le regard empli d’une détermination nouvelle, lui déclara :

— On va travailler dans cette Bibliothèque jusqu’à ce qu’on trouve où est la ville de la Grande Entreprise. On va aller à Belvil et monter une expédition, ou un truc du genre. Et on va trouver un moyen de désactiver tous les Coffres. Maintenant, je me dis qu’on peut pas avoir fait tout ce chemin juste pour lire des livres si on a l’occasion de faire plus.

 

II

 

Après avoir accepté l’offre de Troy, les deux historiens retournèrent à la République de Belvil, où ils furent reçus le soir même par le maire au dernier étage d’un grand immeuble de construction ancienne, au sein d’une pièce large et bien éclairée, aux murs frais et au parquet stratifié. Le maire en question était un homme de haute stature au bouc bien taillé et au crâne dégarni, qui les traita comme de véritables héros. À cette occasion, ils apprirent enfin pourquoi ils avaient été sauvés de leur procès. Des soldats du Royaume de Sinlanber en faction à la porte de la Ville, surveillant les alentours, les avaient vu entrer et avaient entrepris de les suivre pour voir où ils allaient. Apparemment, ils n’en avaient pas cru leurs yeux. Néanmoins, quand ils les avaient vu traverser le pont menant au Parlement de Kaptal, ils avaient tout de suite senti que les deux hommes finiraient par être arrêtés à moins de trouver naturellement le chemin de la Bibliothèque. Ils étaient immédiatement partis avertir leurs supérieurs qui, ne disposant pas des capacités à intervenir, en avaient avisé l’autorité de la République. Cette dernière avait passé plusieurs jours à débattre avant de lancer son opération. Maintenant qu’ils avaient été sauvés, ils avaient reçu la citoyenneté honoraire de la République de Belvil et seraient autorisés à siéger à la prochaine session du Conseil Restreint afin d’en éclairer les membres sur la situation à l’extérieur de la Ville : en effet, les dirigeants belvilois se considéraient toujours, eux aussi, comme les représentants légitimes du pouvoir en place dans tout le pays. Cret se demanda même à cette occasion s’ils savaient que tout le monde les avait oubliés.

Ils retournèrent à la Bibliothèque dès le lendemain pour commencer leurs recherches. S’ils étaient autorisés à participer à une assemblée officielle, et donc à avoir leur mot à dire, ils devaient trouver ce qu’ils cherchaient le plus vite possible avant de proposer de monter une expédition. Tout ce qu’ils savaient était que l’autre ville était au sud, et les bibliothécaires eux-mêmes ne s’étaient pas trop penchés sur le sujet. Ce qu’ils avaient récupéré des archives de la Grande République ne donnait pas plus d’indices : encore une chose qui semblait avoir été effacée des registres. Ils n’avaient en effet pas tardé à comprendre que l’intégralité des noms de pays, de villes et de territoires antérieurs au schisme de la Grande République avaient disparu, et très peu d’entre eux avaient été retrouvés. Une conséquence de cette fameuse idéologie qui voulait la disparition des structures étatiques. Tout effacer pour tout reconstruire derrière. En l’occurrence, cela ne faisait que compliquer leur tâche. Même les noms des trois régimes qui dirigeaient la Ville avaient perdu leur syntaxe et leur sens originels depuis bien longtemps. Lorsque la réunion du Conseil Restreint de la République de Belvil eut lieu, à la fin de la semaine de leur arrivée, ils n’avaient toujours pas l’ombre d’un indice, et durent s’y rendre les mains dans les poches. Ce même conseil était constitué d’hommes et de femmes élus par les citoyens de la République pour un mandat renouvelable de dix ans, et certains en étaient membres depuis des décennies. Surprenamment, les deux historiens n’eurent aucun mal à se faire entendre, et c’était comme si tout le monde ici buvait leurs paroles. Quand ils annoncèrent qu’ils souhaitaient monter leur expédition, les membres du Conseil leur donnèrent leur bénédiction, et leur assurèrent que dès qu’ils en auraient besoin, ils n’auraient aucun mal à trouver des volontaires pour les aider dans leur croisade.

 

La vie des historiens de la Grande Bibliothèque était extrêmement bien réglée. Tous devaient être sur le pied de guerre à huit heures du matin et s’atteler à vérifier que les différents ouvrages n’étaient pas trop abîmés. Lorsque l’on considérait que tel ou tel livre nécessitait une réparation, voire une transcription immédiate dans le cas d’une œuvre trop détériorée, il fallait s’en occuper immédiatement et sans perdre de temps. Généralement, ces vérifications prenaient toute la matinée. À midi, chacun s’attelait dans une grande cuisine à élaborer son propre repas selon ses envies. Les ingrédients étaient offerts par la République de Belvil et par le Parlement de Kaptal, en vertu des anciennes lois de la Grande République toujours en application. L’après-midi, elle, était entièrement consacrée à l’étude et à la rédaction proprement dites, et la Grande Bibliothèque devenait alors presque complètement silencieuse, uniquement troublée par les crissements des télésièges. Le soir, tous devaient à nouveau reprendre des tâches ingrates et nettoyer le sol avant de rentrer chez eux, sauf pour les quelques-uns qui gardaient l’édifice de nuit, et étaient tirés au sort à une semaine d’intervalle.

Deux semaines de ce train de vie eurent tôt fait de donner l’impression à Cret que le mois passé n’avait été qu’un interlude et que sa vie avait repris là où elle s’était arrêtée. Ce mode de vie ressemblait à bien des égards à celui qu’il possédait à Inith, à ceci près que les échanges entre historiens étaient réduits au strict minimum, mais que ceux-ci étaient véritablement révérés par les habitants. C’était encore plus vrai pour lui et Akept, que la religion des citoyens belvilois semblait associer à cette histoire de prophétie. Tout cela n’avait pas vraiment de sens mais ils s’en accommodaient. Ils avaient tenté de trouver l’autre ville sur quelques vieilles cartes du pays mais ces dernières indiquaient au moins une vingtaine de gros points blanc sur noir espacés, en se fiant à l’échelle, de plusieurs centaines de kilomètres. S’ils vérifiaient toutes ces agglomérations une par une, cette quête leur prendrait des années, et peut-être même ne la mèneraient-ils jamais à bien. Ce n’était pas envisageable. Le temps passant, ils commencèrent cependant à prendre moins de temps à chercher la situation de l’autre ville dans l’ensemble des savoirs de la Bibliothèque. L’idée qu’il était impossible de la trouver commençait peu à peu à s’insinuer dans leurs esprits, jusqu’à ce qu’ils la verbalisent au détour d’une discussion. Ils ne perdaient pas espoir, non : ils s’habituaient petit à petit à leur quotidien et commençaient à trop l’apprécier pour en sortir.

 

Il fallut un mois supplémentaire à Cret pour prendre véritablement conscience de ce qu’il se passait : il était en train d’oublier son ancienne vie, lui préférant la nouvelle, tout aussi bien réglée mais plus vénérable, moins effrayante. Mais s’il devait finir ses jours ici sans jamais avoir tenté de rien changer à la situation de ceux qui vivaient en-dehors de la Ville, il savait qu’il mourrait dans la honte de lui-même. Ce n’était pas comme si tout à Inith avait été horrible. Il y était né, y avait grandi. Il y avait eu des parents et y avait toujours des amis. Il ne pouvait pas les laisser trimer si tout cela n’était fait que pour satisfaire les idéaux d’une personne née à la Ville et qui regardait son monde idéal depuis un îlot de tranquillité. En somme, il devait agir. Et même s’il pouvait paraître moins enthousiaste que son cadet, Akept ne comptait pas le laisser tomber. C’était à deux qu’ils avaient découvert la vérité sur leurs origines et c’était à deux qu’ils auraient le pouvoir de changer le monde. Et même plus si le Conseil de la République de Belvil tenait parole et leur trouvait des coéquipiers.

Un soir, alors qu’il s’apprêtait à éteindre la lumière dans la petite chambre qui lui avait été octroyée au sein de la République, il eut un moment d’hésitation et attrapa dans son sac le livre qu’il avait récupéré lors de leur premier jour, et dont il avait seulement lu la quatrième de couverture. La nuit a dévoré le monde de Pit Agarmen. Maintenant qu’il était habitué à farfouiller dans des ouvrages anciens, les tournures de phrase ne rendraient plus les choses aussi compliquées que deux mois plus tôt. C’était la première fois de sa vie qu’il lisait une de ces fameuses autobiographies, mais il ne comprenait pas pourquoi le nom d’Antoine Vernay indiqué par la quatrième de couverture différait de celui de l’auteur.

 

« 8 mars.

 

Tout a commencé le 1er mars dernier. Je me trouvais dans une soirée à Pigalle où, excepté Stella, la maîtresse des lieux, je ne connaissais personne. Je traînais entre les invités et les petites tables pleines de boissons et d’amuse-gueules. L’endroit était idéal pour une crise d’agoraphobie. »

 

— Et merde, se lamenta Cret à haute voix.

Même en ayant passé toutes ces années à étudier les livres de Décovarr en long, en large et en travers, il manquait cruellement de vocabulaire pour comprendre le contexte de celui-là. Il faudrait peut-être qu’il emprunte un dictionnaire à la Grande Bibliothèque pour en savoir plus. Mais pour l’heure, la curiosité avait chassé la fatigue, et il continua.

 

« J’ai porté mon regard sur le sol, les murs : du rouge, du rouge, du rouge. Je ne comprenais pas. J’étais hébété, perplexe, perdu. La réalité de ce que je voyais n’a pas tardé à me sauter au visage : c’était du sang. À son odeur se mêlaient des relents d’excréments et de sucs gastriques. »

 

La nausée monta à la gorge du jeune historien. Mais il persista. Cela s’annonçait horrible, mais il ne pouvait pas s’arrêter.

 

« Dès ces premières secondes, j’ai su que ce n’étaient pas des psychopathes ou des terroristes, mais des créatures d’une tout autre nature. Comment appelle-t-on des êtres qui ne s’arrêtent pas après avoir pris une dizaine de balles dans le corps et qui confondent les gens avec des sandwiches ? La réponse est évidente. »

 

Cret referma le livre. Il était en sueur. Il regarda autour de lui, laissa le silence s’installer dans son esprit, puis se leva et ouvrit la petite fenêtre de son abri, qui donnait sur la rue. Il était vingt heures et les Belvilois étaient, pour nombre d’entre eux, encore occupés à diverses activités, bien souvent divertissantes. Rien à voir avec Inith, où à cette heure-ci, plus personne ou presque n’était dehors. Le jeune homme referma l’interstice et se rassit sur son lit, assourdi par ce qu’il venait de découvrir.

— C’est pas vrai… C’est pas vrai… murmura-t-il.

Le monde décrit par cet ouvrage était trop horrible, trop infâme, trop affreux pour être réel. Mais après tout, les êtres humains n’en étaient-ils pas capables ? Qui lui disait que les Pertebiens n’avaient pas fait subir exactement la même chose à ses amis ? Il chassa cette pensée de son esprit : ce n’était pas possible. Après tout, rien n’empêchait de coucher n’importe quoi sur papier. C’était la même chose que les contes dont se servaient ses parents pour l’endormir lorsqu’il était enfant. Exactement pareil, en plus adulte, plus… mature ? À cette idée, il rouvrit le livre et le reprit là où il l’avait arrêté.

 

« Un nouveau monde commence. Une nouvelle Amérique est née, et nous en sommes les Indiens. »

 

La nuit allait être longue.

 

III

 

— C’est bon, je sais où faut qu’on aille, annonça fièrement le jeune homme le lendemain en face de son aîné.

Celui-ci regarda d’un air médusé Cret qui fanfaronnait avec deux gros classeurs entre les bras. On était au début de l’après-midi et quelques oiseaux chantaient à l’extérieur de la Bibliothèque. La fin de l’été approchait et les températures commençaient à redescendre, mais le cadet des deux historiens avait l’impression de bouillir suite à sa découverte.

Devant la demande d’explications d’Akept, il plaqua un premier classeur contre la table, laquelle se trouvait légèrement à l’écart dans la salle principale de la Grande Bibliothèque, et l’ouvrit, dévoilant d’étranges couvertures.

— Ça s’appelle de la presse, dit-il avec un air savant. Hier, je me suis rendu compte que le nom de la Ville, en vrai, c’était Paris. Du coup aujourd’hui, je suis allé chercher à P dans la section « Documents d’époque » et j’ai trouvé ça.

Il s’en voulait d’ailleurs un peu d’avoir passé tant de temps à fouiner au mauvais endroit. S’il avait su que le concept de journaux existait, il aurait immédiatement commencé par là. À l’intérieur de l’un des magazines reliés dans le classeur se trouvait une carte complète du pays avec ses différentes villes, datée de l’an 2097 à l’ancien calendrier. Et la deuxième plus grande ville du pays à cette date, et qui se trouvait bien plus proche de son centre que sa capitale, s’appelait Lyon.

— Du coup, pour étayer, j’ai poussé un peu plus loin, continua Cret, et à P-L, j’ai trouvé plein de journaux consacrés à cette ville. Et là, ils parlent de la « multinationale Chanciel dirigée par Jasper Saadi ». Ça doit être le père de l’autre, Téodora. C’est ça, la fameuse « Entreprise au nom inconnu ».

Akept hocha la tête, signe qu’il était impressionné par le raisonnement, mais mit rapidement le doigt sur un élément important :

— Ça paraît quand même vachement simple. Comment ça se fait que les historiens le savent pas ?

Cret, pris au dépourvu un court instant, se ressaisit sans tarder et répondit :

— Peut-être qu’ils y ont juste pas pensé. Ou alors ils ont fait exprès de pas mentionner les noms dans leur bouquin. Ils ont pas l’air de beaucoup aimer les noms, ici.

— Peut-être qu’on devrait leur dire… ?

— On fera ça au retour. Vu qu’ils veulent rien changer, j’aurais pas envie qu’ils nous empêchent de partir.

— Tu crois qu’ils le feraient ?

— Va savoir… Faut qu’on avertisse le conseil de Belvil tout de suite pour qu’ils montent notre expédition.

— Et ils vont vraiment nous aider, d’après toi ? Eux non plus, ils ont pas trop l’air de vouloir que ça change.

— Je sais pas… Imagine on arrive là-bas et c’est gardé, on peut pas rentrer. On fait pas tout ça pour rien, il nous faut de l’aide.

 

— Donc vous voulez vraiment monter une expédition ? dit le maire avec un soupir.

Il n’avait pas du tout l’air convaincu.

— On avait votre accord, non ? insista Cret. Vous avez dit que vous alliez nous aider.

Le vieil homme acquiesça et passa une main sur son front légèrement humide. Cette journée était très chaude, et la pression ressentie ne devait pas aider.

— Ça va être difficile parce qu’à cause de la guerre avec le Parlement de Kaptal, nous devons rester sur nos gardes pour pas nous retrouver en désavantage. Si on laisse rien que quatre ou cinq types partir avec vous avec des armes, ça peut nous porter préjudice.

— Comment quatre types peuvent vous mettre mal ? Vous avez pas des centaines de soldats ?

— Des dizaines seulement. On a qu’une petite armée, vous croyez quoi ? Qu’on a une Union totale comme ces foutues structures étatiques ?

Cret leva les yeux au ciel. Ce n’était pas faux, mais tout de même, la cause qu’il défendait lui paraissait plus importante que le conflit stérile entre deux parties d’une ville.

— Je vais vous convoquer deux gardes du corps, lâcha finalement le maire. Je peux pas faire plus, mais ils vous accompagneront où que vous alliez. Je pense qu’on trouvera bien deux gusses assez croyants pour ça.

Le cadet des deux historiens sentait qu’il ne serait pas à l’aise à côté de deux individus armés et fanatiques, mais après tout, eux ne risqueraient rien, et il y avait plus important. Il constata en outre que le maire ne comptait pas reculer de sa position. C’était à prendre où à laisser, et c’était mieux qu’eux deux tout seuls.

— D’accord, ça nous va, dit-il finalement en esquissant un sourire crispé. On veut partir demain.

— Très bien. Je leur dirai d’aller à vos portes à huit heures.

Inutile de réclamer des cartes. Tout ce qui était en papier ici était entreposé à la Grande Bibliothèque, et le jeune homme y avait déjà emprunté le nécessaire. L’avantage était qu’ici, on ne demandait rien en échange – il fallait juste revenir et rendre.

Les deux amis sortirent du bureau du maire et descendirent les escaliers du vieil immeuble. Tout en se dirigeant vers l’extérieur, ils discutèrent de ce qu’ils avaient obtenu.

— C’est déjà ça, dit l’aîné.

La pression du début d’après-midi était peu à peu redescendue, et Cret se sentait désormais quelque peu las. Aussi était-il moyennement convaincu, même s’il avait obtenu à peu près ce qu’il désirait. Cela étant, sa détermination, elle, restait intacte, et demain serait le début d’un nouveau voyage, d’un nouveau changement. Il risquait de ne pas beaucoup dormir cette nuit non plus.

 

Effectivement, cette nuit-là, il eut toutes les peines du monde à trouver le sommeil. Comme il s’y attendait, la lassitude ne s’était pas transformée en fatigue, mais seulement en ennui. Il avait envie de faire quelque chose, mais ne savait pas trop quoi. Pourtant, il devait dormir ; deux jours de suite sans un bon sommeil risquaient d’altérer le début de sa marche. Finissant par se dire que la lecture atténuerait ses pensées et l’aiderait à trouver un peu de paix, il reprit le livre qu’il avait lu d’une traite la veille, et le recommença du début. Ç’avait été son premier contact avec une véritable fiction couchée sur papier et il voulait en saisir les moindres détails comme il avait pu le faire avec les livres d’histoire de son village. Le récit était aussi beau qu’atroce : un jeune homme parisien se réveillait alors même que toute la ville était envahie par des créatures mangeant la chair des humains. Il se barricadait dans un appartement et passait des mois tout seul tout en écrivant ce qu’il vivait sur du papier. Mais à sa deuxième lecture, Cret commença à y voir plus qu’un simple récit imaginaire. Il y avait bien un sens à tout cela. Antoine Vernay avait été sauvé de l’apocalypse car il était à la marge de la société, à l’écart des autres individus. Ainsi, il avait été miraculeusement épargné, et pouvait survivre longtemps seul sans devenir fou, du moins l’espérait-il. Mais Cret poussa le raisonnement encore plus loin. Le récit d’Antoine Vernay était une métaphore de la déprime : il allait et venait, seul chez lui, cherchant désespérément à s’occuper et à survivre psychologiquement ; les morts-vivants étaient le monde extérieur, étranger et hostile aux yeux du personnage. Lui, peu à peu, pas à pas, voulait juste remonter la pente…

Cret fut dérangé par des coups frappés à la porte. Il se rendit compte à cet instant qu’il s’était endormi au milieu de sa lecture, et que sa tête et son torse reposaient contre le mur, résultant en un petit mal de dos. Il s’étira douloureusement puis alla à la porte, qui s’ouvrit sur une jeune femme aux cheveux bruns enroulés en chignon et aux traits anguleux accompagnant un regard froid. Ce dernier s’illumina à la vue du jeune homme et elle sourit.

— Bonjour. Moi, c’est Marta. Je vais être votre garde du corps.

— Euh… Bonjour. Désolé, je viens de me réveiller.

— Aucun souci. Mon amie est allée réveiller le tien. Cloé, elle s’appelle. On va d’abord préparer le voyage pour voir par où on passe, et ensuite, on y va direct. Ça te va ?

— O… Oui, c’est bon. Deux secondes, j’arrive.

Il referma la porte et secoua la tête pour clarifier son esprit. Il n’avait pas bien dormi et pas longtemps, mais le jour s’était levé. Il était huit heures et leur second périple commençait maintenant.