Chapitre 7 : La flèche

I

Alors que les oiseaux nocturnes se mouvaient tout autour d'eux en battant rapidement des ailes, Kely et les deux androïdes qui l'accompagnaient continuaient à progresser à dos de chevaux dans la grande plaine de Tavanà à une allure régulière. Au loin, les remparts de la capitale du Royaume de Firenea commençaient à se préciser, mais il leur faudrait encore une bonne heure avant de les atteindre, en admettant qu'ils ne rencontrent aucun obstacle en route.

Kely s'était familiarisé avec ses deux nouveaux compagnons de route. L'androïde-fille s'appelait Tsyza, et l'androïde-garçon, Tsivao. Tous deux avaient été construits, comme la plus grande partie des androïdes, dans la République de Mahery, qui avait, jusqu'à un an auparavant, jalousement gardé son secret de fabrication, faisant ainsi monter les enchères des nations désireuses de le connaître.

Tsyza avait été conçue quatre années plus tôt et avait été envoyée dans une famille riche de Vorona. Mais cette dernière avait été ruinée, et avait dû vendre la plupart de ses biens, dont certains au marché noir, comme Tsyza. Elle avait alors été rachetée par une filiale des Maquisards et envoyée dans ce laboratoire. Quant à Tsivao, il était passé par un noble secrètement allié à cette même organisation, et qui lui fournissait de la main d’œuvre.

L'un comme l'autre avaient passé de longs et pénibles mois enfermés dans un laboratoire, forcés de travailler pour le compte de gens dont ils ne connaissaient même pas les noms. Les Maquisards n'avaient pas d'avis particulier en ce qui concernait les androïdes, mais ils étaient probablement tombés entre les mains de gens qui les considéraient comme inférieurs aux humains. Ce qui, en Firenea comme en Vorona, n'était pas une chose si rare.

Les androïdes avaient été créés avec des émotions. Ils avaient été conçus ainsi par leur créateur original, selon une idée simple : comment créer une machine capable de ne pas tomber entre de mauvaises mains. Malheureusement, bien qu'ils fussent à même de penser, ils étaient, tout comme les humains, capables d'être manipulés à des fins mauvaises, même si cela se faisait contre leur gré. Ne connaissant que peu de choses du monde qui les entourait – aucun d'entre eux n'avait jamais quitté sa première demeure avant leur seconde vente –, ils n'avaient pas pu imaginer un monde meilleur pour eux-mêmes.

Ainsi l'arrivée de Kely leur avait-elle apporté l'espoir dont ils manquaient. Il n'avait pas été difficile pour lui de les convaincre de sa bonne foi. Et lui-même espérait pouvoir tenir sa promesse auprès d'eux, même si pour l'heure, il ne les connaissait pas vraiment au-delà de ce qu'ils lui avaient raconté. Ils lui apparaissaient encore comme des enfants venant de naître et qui ne comprenaient encore rien au monde qui les entourait. Car le monde réel, lui, n'avait rien à voir avec les cartes qu'ils connaissaient par cœur.

Kely ressentait cependant une certaine culpabilité vis à vis des deux androïdes. Car il était en train de les conduire en direction d'un endroit dangereux dont lui-même ignorait tout. Il ne savait rien de la capitale de Firenea en dehors de sa prestigieuse histoire, en tant que pôle religieux et commercial de l'ancien empire, puis de capitale d'un royaume puissant, et du coup d’État de Minahi dont Riaru lui avait très vaguement parlé. Mais ses camarades nouvellement acquis agissaient en connaissance de cause. Il les avait informés des risques encourus, et ils avaient quand même accepté de le suivre. Probablement parce qu'ils en savaient trop peu. Et il n'avait pas le pouvoir d'interférer avec leur jugement. De toute façon, ils n'avaient, l'un comme l'autre, nulle part où aller.

Alors qu'ils se rapprochaient de plus en plus, d'étranges sons parvinrent à leurs oreilles, en provenance de la cité. Ils se regardèrent, et Tsivao déclara :

– Des cris humains.

Kely acquiesça avec gravité. Que pouvait-il bien se passer dans cette ville où un couvre-feu était censé empêcher les habitants de sortir ?

 

II

 

Il avait suffit de deux jours pour que la cité de Tavanà s'embrase complètement. Désormais, le soulèvement populaire orchestré par la Résistance battait son plein. Des centaines d'habitants excédés avaient déferlé dans les rues et s'acharnaient à détruire les robots qui leur avaient servi de geôliers. Des pièces métalliques volaient en tous sens alors que la furie populaire mettait à mal le blocus de Minahi et des Anciens Nobles.

– Il y a beaucoup moins de monde que prévu, non ? cracha Sokrata en constatant ce qui se déroulait sous ses yeux.

Le caporal venait à peine de sortir des égouts dont la Résistance s'était échappée. Tous les membres avaient été équipés d'armes et combattaient aux côtés des civils, à l'exception de ceux qui étaient chargés de profiter de l'agitation créée pour entrer dans le palais. Si Minahi venait à mourir, alors la victoire était assurée.

À côté du haut-gradé firenéen se trouvait un jeune homme aux cheveux bruns en bataille, dont le corps était couvert de plaques de fer. C'était l'un des messagers désignés pour transmettre les ordres ou faire le point sur la situation. Notant la pointe de déception présente dans les mots de son supérieur hiérarchique, il répondit par l'affirmative.

– Il semblerait que la nouvelle de la mort du roi ait… fuité. De ce fait, nombre de citoyens se sont comme qui dirait résignés. Nous ne savons pas si cela provient de nos rangs ou de Minahi lui-même. Il est possible que cela soit les deux, car apparemment, certains ont argué que sa Majesté s’était suicidée.

Comprenant ce qui se déroulait sous ses yeux, Sokrata claqua la langue. C'était ce qu'il craignait, et il se demanda quel membre de la Résistance avait pu être assez idiot pour propager l'information qu'il fallait garder secrète. Peut-être était-ce par volonté de rétablir la vérité, ou alors s'agissait-il de la fameuse taupe, dont il n'avait toujours aucune nouvelle. Le décès d'Afolkah IV, couplé à la jeunesse de son unique héritier, avait poussé certains à rester chez eux, à cause de l'absence d'issue simple face à la situation actuelle. Mais comme le disait son messager lui-même, peut-être l’information venait-elle de l’autre camp. « Certains ont argué que sa Majesté s’était suicidée. » Il n’en fallait pas moins pour mettre à mal la popularité du roi.

Malgré tout, pour l'heure, les choses avançaient comme prévu. Le travail de sape qu'il avait mené avait permis de réduire le nombre de Roasai, facilitant ainsi la progression des insurgés. Il avait gardé une quinzaine de ses soldats improvisés en réserve dans l'attente de la réponse qu'offrirait Minahi. Il y avait plusieurs possibilités. La plus simple était d'envoyer des Tarana par derrière pour prendre les insurgés à revers. Ils en profiteraient ainsi pour créer la panique et les amener à se disperser. Ce n'étaient, après tout, que des gens du peuple. Mais tout dépendrait du nombre de robots combattants envoyés par les ennemis. Il avait une idée précise de la répartition de leur effectif total, et les seuls qui pourraient passer derrière eux sans se faire repérer étaient ceux qui gardaient les entrées des égouts. Ce faisant, les rebelles restés là-bas allaient pouvoir entrer dans le palais.

Il y avait bien sûr d'autres hypothèses et possibilités pour Minahi, mais il savait que les Anciens Nobles étaient une variable à prendre en compte, car aussi vénaux qu'ils puissent être, tirer sur la foule n'était clairement pas à leur avantage. S'ils le faisaient, ils s'aliéneraient définitivement le peuple qui ne le leur pardonnerait pas. Dans l'hypothèse où les Tarana passeraient par derrière, les Anciens Nobles chercheraient surtout à effrayer en faisant tirer dans les airs de manière à impressionner la foule. Le but de Minahi était beaucoup plus flou, dans la mesure où il n'avait pas hésité à tuer le roi, pourtant descendant de la famille impériale de Kalom. Il semblait beaucoup moins se préoccuper de la Restauration.

Autour de lui, le peuple progressait, lentement mais sûrement. Les Roasai n'avaient de menaçant que leur allure, et face à des hommes et des femmes eux aussi armés et bien plus vifs que de simples robots ménagers, ils n'avaient que peu de chances de l'emporter. Il avait juste suffit d'une étincelle. Le véritable défi se ferait lorsqu'ils entreraient en contact avec les Tarana. Étant moins nombreux que prévu, il allait être plus compliqué de forcer la barrière du palais et d’entrer dans les jardins royaux.

Sokrata était un caporal, et bien que n’étant qu’un simple militaire du rang, un général en devenir ; il avait étudié de nombreuses batailles mais n'avait jamais participé à la guerre de son vivant. Il savait que jamais un conflit en ce monde ne s'était déroulé comme les chefs l'avaient prévu. Pour autant, tout ça le faisait grincer des dents. Laisser le hasard décider de son sort… cela lui laissait un goût amer dans la bouche.

 

III

 

La grande cathédrale de Tavanà était le lieu religieux le plus important de Firenea, et l'un des principaux de la région qui avait autrefois formé l'Empire de Kalom. En outre, il s'agissait de l'un des points culminants de la ville, et en se plaçant en dessous de son clocher, on pouvait avoir une vue imprenable sur ce versant de la grande colline sur laquelle la capitale du royaume avait été construite. De même, la hauteur de ce dernier était en dehors de la portée des projectiles, ce qui en faisait un poste d'observation de choix lors d'une guérilla urbaine. C'était bien pour cette raison que le prince et l'androïde Tovy avaient été envoyés ici, en compagnie du vieux général Lehibe.

Même si le caporal Sokrata avait été désigné pour diriger les opérations, c'était bien Lehibe qui avait conçu la stratégie grâce à sa longue expérience militaire. Il était, de fait, le seul membre restant de l’État-major firenéen qui avait déjà combattu avant la Démobilisation. D'autres étaient encore vivants, bien entendu, mais ils avaient tous pris leur retraite et ne résidaient plus dans la capitale. Grâce à sa dévotion sans faille à la couronne de Firenea, il était depuis maintenant quinze ans en charge de la protection de la ville. Cela faisait bien longtemps qu'il n'avait pas assisté à une véritable bataille, et étrangement, il rayonnait de voir de nouveau de véritables êtres humains en armes, et pas ces carcasses de métal qu'on appelait Tarana, et dont sa Majesté Afolkah IV avait eu la folie de faire remplacer les vrais soldats.

 

Soan observait le déroulement des affrontements de loin avec appréhension. Lui n'avait jamais rien vu de tel au cours de sa vie, isolé qu'il était au sein du cocon protecteur de la famille royale. Mais cela ne lui faisait plus peur, après tout ce qu'il avait vu au cours des derniers jours. Il avait désormais compris qu'il s'agissait en quelque sorte d'une étape nécessaire pour un retour à l'ordre, et que Minahi devait être vaincu par la force, car ses intentions étaient mauvaises. Cependant…

– Lehibe, puis-je te poser une question ? demanda-t-il.

Le vieil homme le regarda avec curiosité.

– Bien évidemment, votre Altesse.

Le prince prit une inspiration. Il chercha encore un peu ses mots, puis vida finalement son sac :

– La cause des Anciens Nobles n'est-elle pas louable ? Pourquoi sont-ils ainsi perçus ?

 

Lehibe le dévisagea à nouveau. Il afficha un air étonné, puis se dit que finalement, cette question, venant du prince, était pertinente. Il entreprit alors de lui expliquer, de manière condensée, de quoi il retournait :

– En effet, les Anciens Nobles poursuivent un but qui, en apparence, paraît honorable. Mais en ce qui me concerne, je ne pense pas qu'il soit possible de restaurer l'Empire de Kalom. Même si sa culture a traversé le temps, les velléités d’indépendance des peuples qui le composent sont devenues très fortes. Bien que ce fût sous une autre forme, sachez que Firenea existait avant Kalom.

– … Je vois.

Firenea avait bien existé avant l'hégémonie de l'Empire sur le continent. Mais il s'agissait simplement d'un regroupement de cités situées en bordure de l'océan et qui ne vivaient que de la pêche. Le Royaume de Firenea qui existait aujourd'hui n'avait plus grand-chose à voir, et il tenait presque tout de l'ancien empire.

Au final, Lehibe n'avait fait que donner son avis. Aux yeux de Soan, la Confrérie des Anciens Nobles de Kalom était toujours un mystère. Bien qu'ils fussent ici dans le camp des ennemis, il ne parvenait pourtant pas à les détester. Son véritable ennemi était Minahi, l’assassin de son père, mais dont les objectifs étaient encore plus flous.

Il regarda Tovy dans lequel il chercha un peu de réconfort. L'androïde qui l'accompagnait depuis si longtemps lui adressa un sourire rassurant. Un peu comme s'il lui disait de ne pas s'en faire, car tout allait bien se passer. Soan lui sourit en retour. Il n'y avait pas de raison, après tout, que l'offensive échoue. Il avait, derrière lui, les stratèges les plus talentueux du Royaume de Firenea. La Résistance l'emporterait, et la paix et la stabilité reviendraient dans le pays.

Des bruits de pas précipités dans l’unique escalier du clocher sortirent le prince de ses pensées. Bientôt, la porte s’ouvrit et un des hommes qui avaient été désignés pour défendre l’entrée apparut. Il était complètement essoufflé et son genou était blessé et saignait. Il prit un air grave au moment de délivrer son message :

– Des Tarana à l’entrée de la tour ! Nous sommes en train de les repousser mais… ils risquent de bientôt rentrer à l’intérieur. Vous devez fuir, votre Altesse, général !

 

Le vieil homme aux côtés de Soan ne se décomposa pas, et conserva son tempérament calme et digne, tout en s’adressant au résistant :

– Mmh, c’est plus tôt que nous ne l’escomptions… Combien d’unités ? Avons-nous un plan d’extraction complet ?

L’intéressé resta immobile un instant, avant de secouer la tête avec gêne. Lehibe soupira. Ils étaient peut-être braves et courageux, mais deux semaines étaient loin d’être suffisantes pour en faire de vrais militaires. Il réfléchit quelques instants à la situation qui se présentait à eux. Il y avait trente soldats pour protéger la tour. Connaissant à peu près le rapport de force, les Tarana devaient être au moins vingt, peut-être plus en considérant l’importance de leur objectif.

– Les robots sont-ils entrés en contact avec nos frappeurs, ou sont-ils encore à plus de vingt mètres de la cathédrale ? demanda-t-il.

– Lorsque je suis parti, ils venaient de tirer une salve. J’ai pris une flèche dans la jambe… Je pense que oui.

Lehibe se tint le menton, tout en établissant le plan de repli qui serait le plus adapté. Les frappeurs étaient au nombre de quinze. Si les Tarana étaient bien équipés de leurs matraques en plus de leurs lanceurs de fléchettes métalliques, ils l’emporteraient en quelques minutes seulement. Ensuite, tout dépendrait du point auquel Minahi et les Anciens Nobles tenaient à l’armée qu’ils s’étaient appropriée. Les Tarana n’ayant aucune conscience, il leur suffirait de les faire foncer vers la cathédrale, et même si les tireurs étaient capables d’en abattre quelques uns, cela n’empêcherait pas au moins un tiers d’entre eux de pénétrer dans l’édifice. Et les intentions de leurs maîtres à l’égard de lui et de Soan ne laissaient que peu de doutes.

– Redescendez en premier et ordonnez aux frappeurs de reculer. Puis les tireurs devront faire leur travail pour en abattre un maximum à mesure qu’ils approcheront. Pendant ce temps, les frappeurs contourneront et attaqueront leurs flancs. Par ce moyen, nous devrions être capables de les retenir un certain temps. Dès que le prince, son androïde et moi-même serons sortis de la tour, préparez-vous au repli, selon la stratégie commune.

– B… bien, mon général ! cria le résistant avant de se retourner et d’expressément emprunter l’escalier à nouveau.

Lehibe se tourna vers Soan et Tovy.

– Dans deux minutes, le temps qu’il devrait idéalement leur falloir pour appliquer le plan convenu, nous allons à notre tour descendre et sortir de la tour. Ensuite, nous nous dirigerons vers les égouts.

Malheureusement, il était impossible de tromper la vigilance des Tarana avec leurs Perturbateurs tout en étant en mouvement. Leur niveau de réactivité était bien supérieur à celui des Roasai, qui n’étaient pas des soldats.

Cependant, les Tarana avaient une faiblesse qui était facilement exploitable : il leur fallait deux secondes pour changer d’objectif à attaquer. Dès que les frappeurs allaient faire retraite, il y aurait donc un laps du temps durant lequel les machines passeraient de l’action « Attaquer à la matraque » à celle « Tirer au lance-flèches », qui permettrait aux combattants de la Résistance de se repositionner.

 

Les deux minutes prescrites par Lehibe passèrent avec une extrême lenteur. Toutes sortes de pensées se bousculaient dans l’esprit de Soan, tandis que Tovy, lui, affichait un air déterminé. Les androïdes n’avaient pas vraiment peur de ce concept purement humain qu’était la mort. De plus, il ne s’intéressait pas tant au sort du Royaume de Firenea qu’à celui de son maître. Tout ce qu’il voulait, c’était voir Soan en sécurité. Ce n’était pas seulement par reconnaissance pour la seule personne qui l’avait jamais estimé, mais aussi parce qu’il avait été programmé ainsi. Les androïdes n’étaient jamais que des robots. Même s’ils avaient une conscience, cette dernière ne restait qu’un ensemble de circuits électriques et de codes.

 

– Maintenant ! ordonna Lehibe.

Comme si une alarme venait de résonner dans leurs têtes, ils entrèrent précipitamment dans l’escalier en colimaçon, Tovy en premier, Soan en deuxième, et le vieux général en troisième. Il leur fallut une minute pour arriver jusqu’au rez-de-chaussée de la cathédrale, une grande voûte aux murs couverts de peintures représentant les dieux en lesquels croyaient les hommes. De fiers guerriers et guerrières armés de lances et de boucliers sertis de pierres d’ambre aquatique, des sages vêtus de longues toges blanches tendant les mains avec assurance, des musiciens jouant de leur musique à la harpe ou au violon, et des scribes aux cheveux courts et à la peau claire, retranscrivant l’histoire de l’humanité qu’ils observaient depuis des siècles. Ces créatures surhumaines étaient les représentants et les garants de la culture du peuple de l’ancien empire.

Ils coururent à travers les trente mètres qui les séparaient encore de la sortie, le bruit de leurs pas résonnant contre les parois de l’édifice religieux. Puis ils sortirent, par la grande porte en bois de l’entrée, qui mesurait plus de trois mètres de hauteur et qui était très lourde à pousser, ce qui expliquait pourquoi les résistants l’avaient entrouverte au préalable.

En arrivant à l’extérieur, ils purent voir de bien plus près le chaos dans lequel se trouvait la cité. Les résistants avaient formé une solide barricade avec des sacs de sable – Soan s’était demandé, quelques jours plus tôt, ce que ces sacs faisaient dans leur quartier général des égouts, et comprenait à présent leur utilité. On entendait les bruits sourds des tirs des Tarana, sans les voir. Les frappeurs venaient de se replier, et reprenaient leur souffle. Les tireurs étaient au nombre de neuf, et se relevaient sporadiquement pour tirer une rafale de billes d’ambre sur les robots avant que ces derniers ne répliquent. L’un d’entre eux était tombé et gisait, mort, aux pieds de ses camarades, un filet de sang s’échappant du trou que la fléchette de métal avait formé dans son front. Aux sons métalliques provenant de l’autre côté de la barricade, ils se rapprochaient dangereusement.

– Vite !

 

Obéissant à l’injonction de Lehibe, Soan et Tovy suivirent le général en s’apprêtant à bifurquer à droite de l’édifice. Tovy, qui réfléchissait à toute vitesse tout en courant, réalisa alors quelque chose. Lehibe continuait de courir à un rythme soutenu malgré son vieil âge, et il avait environ deux secondes d’avance sur le prince, et lui se maintenait une seconde derrière. Et lorsqu’ils cesseraient de longer le long du mur de la cathédrale, ils se retrouveraient, l’espace d’un instant, à découvert, car la barricade, elle, n’allait pas aussi loin.

Les Tarana ont un angle de vue à 180°…

Il lui restait une demi-seconde avant que ce qu’il redoutait ne se produise. Il prit appui sur son pied droit, et sauta en avant, le plus fort possible, pour éviter à Soan… trop tard. Il y eut d’abord le bruit sourd du tir, que seul lui entendit. Puis celui d’un projectile touchant sa cible.

 

Soan ne cria pas. Il sentit soudain une très forte douleur dans son abdomen. Comme une déchirante brûlure. L’instant d’après, Tovy l’attrapait par la taille et il prenait de la vitesse, pour arriver de l’autre côté de la rue qu’ils venaient de traverser.

 

Lehibe freina, et comprit rapidement ce qu’il venait de se passer. Il s’en voulut immédiatement de ne pas avoir été assez prévoyant. Cette fois, il n’avait pas examiné le terrain à la perfection. Les résistants n’étaient pas de véritables soldats, ainsi, quand il leur avait parlé d’ériger une barricade parfaite, son ordre n’allait pas forcément être respecté à la lettre. Et cela avait résulté en ce qu’ils auraient dû éviter à tout prix : que la vie de l’héritier de la couronne soit mise en danger.

Les paroles glaciales qu’il reçut de la part de Tovy alors qu’il s’approchait ne firent que le conforter dans ce qu’il pensait déjà :

– C’est de votre faute.

Il soupira, puis répondit :

– Je sais.

Lehibe s’agenouilla au chevet du prince.

 

Soan avait les yeux grands ouverts, et embués de larmes. La douleur était presque insoutenable. Pris de spasmes, il hoqueta violemment. Du sang s’échappa de sa bouche.

– Il faut lui retirer la fléchette, dit-il. Découpe une partie de ta tunique, Tovy.

 

Retroussant les manches de son long manteau noir, il se frotta les mains pour en retirer la poussière. Ils n’étaient absolument pas en condition pour une opération, mais il n’avait pas le choix. Il ne fallait surtout pas attendre que la blessure s’infecte. Il repéra rapidement le projectile, bien encastré dans le ventre du prince, et le saisit délicatement, avant de le retirer d’un coup sec. Il attrapa immédiatement la bande de tissu que l’androïde venait d’arracher, et la pressa sur la blessure au moment où plus de sang continuait de s’écouler. Il noua le tout pour former un bandage sommaire. C’était tout ce qu’il pouvait faire pour le moment.

– Maintenant, il faut l’aider à se relever.

Le général et l’androïde prirent chacun un bras du prince, qui émit un gémissement. Puis ils commencèrent à avancer.

 

Tovy jeta un coup d’œil à la barricade. Le sable s’écoulait des sacs troués, de plus en plus nombreux, et deux autres tireurs étaient morts. Il croisa le regard de l’un des frappeurs. Il était désespéré. La cohésion de ce petit groupe, en l’absence de leur chef, n’était que temporaire. Ils n’allaient plus tarder à fuir, et il fallait mettre Soan à l’abri avant que cela ne se produise.

Mais à ce moment les Tarana arrivèrent au niveau de la barricade. Les frappeurs, comme sortis d’une torpeur passagère, se levèrent d’un bond, et dans un mouvement uni, recommencèrent à user de leurs épées. Mais ils n’avaient pas suivi la directive imposée par le général Lehibe, et les robots ne furent pas désorientés comme il l’avait prévu.

Alors qu’ils avançaient, l’un d’eux reconnut Soan. Quelques instants plus tard, il commença à tirer. Juste à temps, Tovy l’avait poussé contre le mur et les premiers tirs passèrent à cinquante centimètres d’eux. Avant que le robot n’ait eu le temps de recharger, les trois individus étaient déjà sortis de son champ de vision.

 

Soan se sentit plus faible qu’il ne l’avait jamais été. La fléchette était partie, mais la douleur qu’il ressentait était toujours là. Il avait l’impression qu’à travers ce coup, c’était Minahi qui l’avait poignardé. Et désormais, le trône qu’il voyait dans son avenir avait laissé sa place à un grand vide.