Chapitre 6 : Les Maquisards

I

Durant deux heures, Kely fut comme anesthésié. Il ne ressentait plus rien, n'entendait qu'un vague bourdonnement et n'avait qu'un fond gris comme champ de vision. Ainsi, il ne pouvait pas avoir la sensation de voyager, et ne se rendit pas compte de la distance parcourue par son garde du corps, alors que ce dernier l'avait porté sur son dos. Lorsqu'il reprit connaissance, en ouvrant progressivement les yeux, il réalisa que le décor avait complètement changé. Il ne se trouvait plus en plein air, à la sortie d'une dense forêt et face à de nouvelles collines vertes, avec au loin, à peine perceptibles, les remparts de la capitale qui commençaient à apparaître. Ce qu'il avait devant lui maintenant était comme l'intérieur d'une coupole creuse. Une petite voûte circulaire, aux murs parfaitement lisses. On aurait dit du verre, mais il était blanc, et le reflet de l’androïde ne se dessinait pas dessus. Une porte était également visible. Un regard lui suffit pour affirmer que c'était de l'ambre. De l'ambre concentré, plus précisément.

Fidèle à son tempérament, Kely se reprit avec force. Il distingua, en face de lui, un léger tracé contre le mur, qui avait la forme d'une porte, et en déduisit qu'il en s'agissait bien d'une. Il se leva – sa tête atteignait presque le plafond – et toucha la zone de sa main. Rien ne se produisit. Il effleura alors de l'autre paume le holster à peu près camouflé dans lequel se trouvait son arme. Elle y était. Il la prit et visa la prétendue porte, avant de s'arrêter et de regarder à sa droite. Il y avait là son bâton, son arme de défense privilégiée, bien qu'il n'eût pas eu l'occasion de s'en servir grâce à l'efficacité de Riaru. Si son bâton se trouvait là, cela signifiait soit qu'il ne représentait pas une menace pour ses geôliers, soit que ceux-ci ne lui voulaient aucun mal, ou tout du moins voulaient gagner sa confiance.

Mais dans ce cas, pourquoi la porte ne s'ouvrait-elle pas ? Il tenta bien de pousser, mais cela ne donna aucun résultat probant non plus. Il se posa alors un instant et réfléchit. Sachant qu'il n'avait probablement pas été réveillé par un événement brusque, il avait dû dormir dix heures, temps nécessaire à sa recharge complète. D'ailleurs, il se sentait en pleine forme. Ainsi, il devait être environ quatre heures du matin, à l'aube du sixième jour de voyage.

Tant pis, se dit-il.

Il n’était pas du genre à tirer des conclusions hâtives d’une situation, mais celle-ci était urgente. Il ne savait pas si Riaru l’avait trahi, ou s’il avait tenté de le sauver. Il lui manquait des éléments, mais il avait déjà les grandes lignes de celui qu’était réellement son garde du corps.

Il sortit de nouveau son pistolet, régla la puissance au maximum, visa la porte, chargea son tir. Le projectile lumineux partit avec un bruit strident qui résonna sur les parois de la petite voûte. À l’impact, la porte s’illumina pendant quelques secondes. C’était éblouissant, et la mydriase des yeux de l’androïde diminua quelque peu pour s’y habituer. Mais bientôt tout revint à la normale.

Kely s’approcha de la zone et l’effleura à nouveau. L'ambre était devenue chaude. L’androïde sourit face à l’action produite. Car peu à peu, et en une dizaine de secondes à peine, la matière commença à perdre de son état solide. Puis la porte s’effondra, ou plutôt, elle se dispersa en une lourde poussière qui se répandit sur le sol. L’entrée était dégagée. Kely rangea le pistolet, et attrapa son bâton, avant de sortir.

Il n’y avait personne dans ce couloir fait de murs de ce qui ressemblait à du verre, mais complètement opaque. On ne s’attendait peut-être pas à ce qu’il puisse sortir. Mais dans ce cas-là, pourquoi lui avoir laissé ses armes ?

– Oh…

C’est à ce moment qu’il réalisa qu’il venait de faire une grave erreur. Il se rappela de la directive que l’on lui avait donnée lorsqu’il avait quitté Mahery.

« N’use de cette arme qu'à la toute fin, ou si tu n'as pas d'autre choix. Tu dois tout faire pour la garder secrète le plus longtemps possible. »

Et il venait d’en donner le secret. Car ces murs ne semblaient pas être faits de verre. Ils étaient vraiment faits de verre. C’étaient de véritables miroirs sans teint. C’était la première fois qu’il en voyait en vrai.

Et de l’autre côté des miroirs, quelqu'un souriait.

 

II

 

Helen se tenait droite, immobile, au centre d'une petite clairière. Autour d'elle, les bruits de pas se faisaient de plus en plus proches et paraissaient venir de partout. Il lui semblait qu'il était impossible pour elle de sortir sans tomber sur ceux dont ils provenaient. La zone dans laquelle elle se trouvait lui paraissait de plus en plus exiguë.

Si  l'androïde  avait  dit  vrai –  et  elle  voyait  difficilement  comment  il  aurait  pu  se tromper –, il s'agissait d'êtres humains. Le bois de Tarika avait beau être à seulement une dizaine de kilomètres de la capitale, il n'y avait là aucune âme humaine, à part dans quelques chasses auxquelles elle voyait difficilement les habitants participer, cloisonnés qu'ils étaient par le couvre-feu imposé par Minahi et les Anciens Nobles. Cependant, au-delà de ça, elle savait que d'autres individus avaient tendance à occuper le bois.

Son instinct lui commandait de fuir au plus vite, mais elle détestait s'en remettre à la chance. Pour elle, laisser dans les probabilités une possibilité d'échec trop importante ou incertaine devait être évité autant que possible. C'était d'ailleurs la raison pour laquelle elle avait hésité à accepter la mission de Minahi.

Je n'ai pas le choix, pensa-t-elle, avant de prendre son élan et de s'élancer vers les arbres qui se situaient à un petit mètre d'elle.

Elle sentit ses pieds décoller du sol. L'espace entre les deux troncs se rapprocha d'elle, tel un trou sans fond qui s'apprêterait à l'engloutir.

Et un choc.

Le contact dur d'une chose en mouvement.

Elle n'eut pas le temps de voir ce qu'elle avait heurté, et tomba à terre, se blessant le dos sur des pierres et des branches cassées.

Elle ne lâcha aucun râle de souffrance. Elle avait appris à oublier ce genre de douleur. Mais elle réalisa vite qu'elle ne pouvait plus bouger. Ses mains et ses pieds étaient fermement tenus. Elle leva la tête, mais ses yeux embués ne lui permettaient pas de voir ce qui l'immobilisait.

Elle entendit cependant des voix autour d'elle.

– Cible neutralisée ! On l'a eue !

– Du calme. Il faut la conduire à Foyben. Ordre du chef.

Foyben ? Non… C'est trop loin, pensa-t-elle.

Foyben était la deuxième plus grande cité du Royaume de Firenea. Entourée de grands remparts, elle avait souvent été utilisée comme forteresse dans les guerres antérieures, de même que Tavanà. C'était même là la raison de sa construction. Mais elle se trouvait à vingt kilomètres de la capitale. Si Helen était emmenée là-bas, elle ne pourrait pas retrouver sa cible, qui aurait eu tout le temps de rejoindre la capitale durant ce laps de temps.

Pour l'heure, néanmoins, elle ne pouvait bouger aucun membre. Tout ce qu'elle était en mesure de faire, c'était écouter. Au moins elle savait où elle allait. Elle pourrait trouver une solution à partir de là.

– Vous l'avez attrapée ? Bien joué ! dit alors une nouvelle voix, plus féminine que les deux autres.

– Oui… On a ordre de l’amener à Foyben.

– Vraiment ? Je ne l'imaginais pas si importante.

– Il faut croire que si. Et concernant Mena et l'androïde ?

– Je sais pas, mais si Mena fait bien son travail, on n'aura pas à s'en occuper, de toute façon.

– Inutile de s'inquiéter pour ça. Il n'a jamais failli à sa tâche. Et nous, on ne doit pas faillir à la nôtre. Allez !

Elle se sentit tout à coup soulevée par des bras humains. Ceux qui l'avaient capturée la portaient, probablement en direction de l'endroit dont ils avaient parlé. Elle était toujours paralysée, et sa vue ne montrait aucun signe d'amélioration. Sans doute ces gens avaient-ils utilisé un nouvel appareil de haute technologie leur permettant de l'amener où ils le voulaient sans qu'elle ne puisse connaître le chemin emprunté.

Mais il y avait deux indicateurs dont cette machine ne pouvait vraisemblablement pas annuler les effets. Le premier était l'ouïe. Elle savait où ils allaient, et pourrait également se servir du bruit de leurs pas pour situer la consistance de l'endroit où ils marchaient. Une bonne écoute lui permettrait de saisir des informations, s'ils s'égaraient à en lâcher une. Et le deuxième était le toucher. Ou plutôt ses sensations. Ses années de voyage à travers le monde lui avaient permis de ressentir de nombreuses choses. Le sens du vent, son intensité, la consistance de l'air, ou même l'emprise maintenue sur elle par ses nouveaux geôliers.

Ils avaient peut-être beaucoup plus de moyens qu'Hafestani, mais cela ne voulait pas dire qu'ils étaient plus doués. Tout comme avec le garde du corps de sa cible, il lui suffisait d'attendre une faille et d'en profiter pour s'échapper. Même si concernant sa précédente fuite, elle avait été aidée. Elle ne savait toujours pas d'où venait cette voix, et cela lui paraissait toujours aussi invraisemblable qu'auparavant. Et pourtant, elle avait vu bien des choses étranges.

Quelques heures passèrent, qui permirent à Helen de comprendre que les deux personnes – probablement des hommes – qui la retenaient n'étaient pas seules. Son escorte se formait en tout et pour tout d'une dizaine de personnes disposées tout autour d'elle. Elle n'avait pas pu les entendre avant car leurs déplacements étaient extrêmement silencieux. Sans doute portaient-ils des semelles spéciales, favorisant la discrétion. Un bon moyen de traverser vingt kilomètres sans se faire remarquer. D'autant plus que pour ne prendre aucun risque, ils avançaient assez lentement.

L'air commença à se rafraîchir, indiquant que la soirée se rapprochait. Elle se demanda où sa cible pouvait bien avoir été emmenée. Vraisemblablement, Hafestani était lié à ces gens-là. Il y avait un grand nombre d'organisations dans le monde, mais elle avait déjà une idée assez précise de ceux qui la retenaient prisonnière.

Hafestani était voronien. Elle en était sûre, car même l'androïde n'avait jamais été capable d'exprimer le moindre doute là-dessus durant sa première phase de captivité. Cela faisait d'ailleurs disparaître une des grandes zones d'ombre sur cet énigmatique personnage. Mais ce n'était qu'un début de réponse. L'organisation qu'elle soupçonnait était, de plus, assez proche de ce pays, malgré son statut clandestin.

Hafestani semblait savoir qui était Minahi. Peut-être était-il dans son camp ? Ou alors un membre de ses soutiens ? Comme les Anciens Nobles de Kalom. C'était possible aussi. Ces derniers étaient une des sociétés les plus tentaculaires du continent. Ils avaient des antennes presque partout où subsistait une aristocratie kalomide. Hafestani pouvait aussi être un de leurs membres. Était-il lui même un aristocrate ? Ce n'était pas à exclure. Cela signifierait cependant que les Anciens Nobles agissaient dans le dos de Minahi, ce qui serait surprenant de leur part.

Elle en était là de ses réflexions lorsqu'elle entendit les premières rumeurs de la ville de Foyben au loin. Pour y être allée à de nombreuses reprises, elle s'en souvenait comme d'une cité très animée, dont la jeune population aimait faire la fête. Il était cependant étonnant que cette ambiance perdure même pendant les sombres événements du moment. Le coup d’État ne semblait pas particulièrement les affecter.

– La machi immer sehr kartwann yakun, dit un des membres de l'escorte. Son rire fut repris par quelques personnes autour de lui.

Cette façon de parler, en ne prononçant pratiquement pas les r, était typique d'un ogbon local. Cet homme venait de l’ouest du continent. Il était bien voronien. L'hypothèse première d'Helen semblait se préciser.

Les bruits de la ville se rapprochèrent. Un quart d'heure plus tard, ils entrèrent dans l'enceinte des remparts. À cet endroit, il y avait cependant moins de monde, et l'odeur était assez désagréable. Il devait s'agir d'un quartier peu fréquenté, utilisé comme une porte dérobée pour entrer discrètement. La nuit était tombée, et la vision floue d'Helen parvenait à distinguer la lumière émise par des lampes d'ambre. Puis bientôt, l'atmosphère changea. Ils étaient à l'intérieur d'un bâtiment. L'air y était légèrement humide, et chaud. Sans doute la demeure d'une personne riche.

Ils s'immobilisèrent. Quelques messes basses furent échangées.

– Je vais la prévenir, entendit Helen.

Nouveaux bruits de pas, dans un escalier. Des coups frappés contre une porte. Cette même porte s'ouvrant. De nouveaux mots échangés. Deux personnes descendant les escaliers. Puis une nouvelle voix :

– Cela faisait longtemps.

Une voix étrangement familière.

Elle eut alors la confirmation finale de l’endroit où elle se trouvait.

– Les Maquisards… souffla-t-elle.

 

III

 

– Les robots sont là !

Ces mots avaient été hurlés et résonnèrent sur une centaine de mètres, y compris à l'intérieur du repaire de la Résistance. L'angoisse des rebelles était déjà palpable et se démultiplia.

– Je n'imaginais pas Minahi si crédule, asséna le caporal Sokrata, qui avait revêtu une capote cirée bleu foncé, symbole de son appartenance à l'armée de Firenea. Il prit une grande inspiration, et fit entendre ses directives :

– En position de défense ! Quatre tireurs à l'avant, derrière le muret, en attente ! Quatre frappeurs derrière la porte en embuscade ! Retenez la première vague d'ennemis pendant minimum quinze minutes ! Passé ce délai, opérez une retraite vers la salle 2 ! En avant, et défendez notre Royaume et nos valeurs ! Allez !

Une grande clameur lui répondit. On obéit immédiatement à ses ordres. Pendant que l'avant-garde devait faire diversion, le déplacement vers la surface des effectifs et du matériel de la Résistance aurait eu le temps d'être effectué.

Il y eut quelques secondes de silence. Des gouttes de sueur perlèrent sur les fronts des soldats. Et soudain, la porte fut fracassée puis des coups de feu retentirent. Les tireurs se baissèrent immédiatement. Personne ne fut touché. Mais il ne s'agissait que de coups de semonce. C'était généralement la stratégie des Tarana. La réponse ne se fit pas attendre. Le premier chargeur des fusils des tireurs fut vidé. On entendit les balles s'abattre sur les deux premiers robots, et le son de leur chute.

Mais d'autres arrivèrent vite derrière, et le répit des soldats fut de courte durée. Ils rechargèrent en vitesse, et tirèrent à nouveau. Les projectiles étaient des billes d'ambre pur aux effets dévastateurs. La présence d'un éminent membre de l’État-major firenéen avait beaucoup aidé pour se les procurer durant la fuite du palais.

Une dizaine de Tarana furent abattus, mais ils continuaient à arriver. Leur progression était lente, mais irrésistible. Ils s'entassaient progressivement dans cet étroit couloir. Leurs yeux rougeoyants s'éteignaient les uns après les autres.

Leur forme d'attaque changea alors. Ils étaient parés pour répondre à toutes les situations, mais ce mode de défense ne se déclenchait que lorsque plus de cinq pour cent de leur troupe avait été détruite. Un nouveau robot arriva dans le couloir, et dans le laps de temps servant aux tireurs à recharger leurs armes, déploya un bouclier métallique autour de ses bras. Il ne pourrait pas arrêter toutes les balles, mais permettrait à la progression d'être plus rapide.

Les tireurs continuaient à attaquer, et leurs chargeurs commençaient à se vider. Dans l'optique d'économiser des munitions, ils n'en avaient qu'un nombre limité. À ce rythme, dans moins de deux minutes, ils en seraient à court. Aussi, les Tarana s'amoncelaient, de plus en plus nombreux, dans le long couloir. Les frappeurs se tenaient prêts à attaquer. Ils étaient armés d'épées noires en fer, qui semblaient prêtes à se déchaîner sur leurs ennemis.

– Chargeurs vides ! On se replie !

Les tireurs préparèrent leur sortie. Ils devaient saisir une fenêtre de temps pour battre en retraite, car les coups de feu des Tarana continuaient de pleuvoir à intervalles réguliers.

– Maintenant ! cria l'un d'eux.

Ils se levèrent à l'unisson, et se décalèrent en deux bonds jusqu'aux murs de la salle, contre lesquels ils se plaquèrent. Une nouvelle salve de tirs. Prenant leur élan, ils foncèrent jusqu'à l'ouverture de la salle 2, et s'y engouffrèrent. Sokrata était encore à l'intérieur. Il restait quelques caisses de munitions, et des armes automatiques. Il jeta un coup d’œil à la montre qu'il portait au poignet, puis se tourna vers eux.

– Sept minutes. C'est faible.

– Nous n'avons plus de munitions, se défendit un soldat.

– Vous manquez d'entraînement. C'est préjudiciable. Participez à enlever les caisses maintenant. Nous aurons bientôt terminé.

– Oui, caporal ! répondirent-ils à l'unisson, avant d'aller se joindre à l'effort.

Pendant ce temps-là, dans la salle, les deux frappeurs attendaient avec appréhension l'arrivée du premier robot. Ils échangèrent un signe de tête entendu, et lorsque le premier Tarana entra dans la salle, les deux armes s'abattirent sur lui avec un lourd fracas. Il y eut quelques étincelles, puis la créature de métal s'effondra à son tour.

Plusieurs autres robots subirent le même sort. Puis leur nouveau mécanisme de défense se mit en place. Les deux Tarana suivants ne sortirent que leur bras, et le dirigèrent vers les soldats. Ces derniers savaient comment réagir, et se déportèrent sur le côté juste à temps pour ne pas prendre de plein fouet les fléchettes mortelles qui venaient d’être tirées.

Ils portaient sur eux des plaques de métal pouvant les prémunir dans une certaine mesure, mais ils savaient que ce ne serait pas suffisant, d'autant plus que dans un souci de maniabilité, leurs bras en étaient dépourvus.

L'un comme l'autre, le discours que le général leur avait tenu quelques heures plus tôt leur revint en mémoire.

– Vous allez devoir foncer dans le tas. En d'autres termes, durant quelques minutes, vous allez vous exposer aux tirs de l'ennemi. Vous n’aurez pas le choix, car les Tarana ont un angle de vue à 180°, et ils vous repéreront où que vous soyez. C'est une stratégie suicidaire, mais elle permettra de détruire le plus d'ennemis possibles. C'est bien pour ça que j'ai demandé des éléments véritablement capables de mourir pour la cause. Car vous allez véritablement mourir pour la cause. Vous comprenez ?

Ils avaient hoché la tête.

Mes soldats, avait-il conclu avec un air paternel dans la voix, vous avez été de grands éléments, et j'espère que vous aurez plus de chance dans l'autre monde que dans celui-ci. Rompez.

Retour au présent.

– Bonne mort, dit l'un.

– Bonne mort, lui répondit l'autre.

Et ils s'élancèrent dans le couloir, transperçant le plus de robots possible. Les tirs se remirent à pleuvoir. Les projectiles des Tarana étaient surtout conçus pour percer le blindage des autres robots, mais ils auraient plus de mal avec l'armure des deux combattants.

Néanmoins, bientôt, une première vint traverser celle de l'un d'eux. Il fit de son mieux pour ignorer la douleur qui venait de se faire sentir dans sa cuisse, et continua à attaquer. De plus en plus de robots tombèrent. Ils devaient déjà en avoir détruit dix à eux deux.

Sept nouvelles minutes passèrent ainsi. Ils avaient été troués de toutes parts, mais tenaient encore debout. Cependant, ils savaient que le prochain assaut serait le dernier. Ils échangèrent un ultime regard, dans lequel se lisaient toutes sortes de sentiments.

Même si, en tant que membres des services secrets firenéens, ils avaient vécu les dix dernières années en sachant qu'ils pourraient mourir à tout moment, cette idée avait du mal à se faire une place dans leur esprit, surtout dans de telles circonstances. Mais ils firent face. Fermèrent les yeux. Levèrent leurs armes. Et partirent, des regards presque déments sur leurs visages, pour leur dernier assaut.

 

IV

 

Kely ne pouvait pas voir ce qui se passait de l'autre côté du miroir sans teint, mais il avait la certitude d'être observé. À l'autre bout du couloir se trouvait une nouvelle porte en ambre concentré. Il pensa d'abord à utiliser à nouveau son arme, mais le bénéfice du doute ne le lui permettait pas. Finalement, il n'avait pas spécialement avancé.

Il réfléchit pendant une petite minute à ce qu'il pouvait faire. Peu d'options se présentaient à lui. Il ne savait même pas où il se trouvait précisément. L'endroit était suffisamment bien isolé pour qu'analyser la composition de l'air ne l'aide pas à émettre la moindre hypothèse. Tout cela se présentait de plus en plus à lui comme une prison.

Attendre, ou utiliser son arme à nouveau. Il n'avait que ces deux options. Chacune pouvait être judicieuse, sans effet, ou même dangereuse. Dans les deux derniers cas, il perdrait un temps précieux dans sa quête vers la capitale, et ne pourrait probablement pas délivrer à temps l'important message qu’on lui avait confié. Et il allait sans doute donner de précieuses données sur son arme à ceux qui étaient sûrement en train d'observer ses faits et gestes.

Pour l'heure, contentons-nous d'attendre, pensa-t-il.

Il s'assit tranquillement, en tailleur, rangea son pistolet, et sortit son bâton, qu'il posa sur ses genoux. Il se concentra alors pour ne pas bouger, afin de maintenir le bâton en équilibre. Et il vida son esprit.

 

De l'autre côté du miroir, il n'y avait que deux personnes. L'une d'entre elles était Riaru. L'autre était un homme grassouillet, brun et moustachu, vêtu d'une robe en fourrure. La posture adoptée par l'androïde le rendit nerveux.

– Pourquoi est-ce qu'il ne fait plus rien ?

Il avait pourtant exulté lorsque son prisonnier avait joué le jeu. L'arme avait été utilisée. Clairement, ses propriétés sur l'ambre étaient aussi fantastiques qu'il le pensait. Elle était capable de complètement le dissoudre si elle était réglée sur sa puissance maximale, en plus des dégâts qu'elle pouvait infliger à d’autres matières. Ses ordinateurs Raka, dirigés par deux androïdes, attendaient le prochain tir pour finaliser leur étude des données de l'arme. Cela pourrait leur donner un premier aperçu afin d'être capables de la reproduire.

Les ingénieurs qui s'occupaient de cela se trouvaient dans la salle d'en face. Évidemment, aucun équipement ne permettait d'effectuer avec précision ces mesures, même les Raka, aussi ils ne pouvaient que le faire eux-mêmes. La présence d'androïdes spécialisés dans l'analyse de données – grâce à une mémoire importante – aidait un peu, mais pas suffisamment. Il leur fallait plusieurs prises.

Et le sujet d'étude ayant pris la décision de ne pas bouger, leur ventripotent responsable devenait nerveux.

– Faites preuve de patience, répondit évasivement Riaru. Tel que je le connais, il ne restera pas ainsi éternellement.

Dans l'esprit de l'ex-garde du corps, la volonté d'arriver à la capitale dans les temps allait pousser Kely à s'activer. Mais il ne savait pas combien de temps cela allait prendre. C'était le dernier jour du délai imposé par la Résistance pour arriver à la capitale. Kely savait très bien qu'il n'avait plus beaucoup de temps. Qu'allait-il faire ?

Une heure plus tard, quelque chose se produisit finalement. Kely se leva, et se dirigea vers leur côté du miroir sans teint. Il lâcha un sourire. Un sourire innocent comme il en avait l'habitude.

– C'est quoi, ça ? demanda le gros homme. Pourquoi il fait cette tête-là ?

Riaru ne répondit rien. Il n'en savait rien. Mais ce qu'il savait, c'était que Kely, lui, avait bien une idée. Derrière ses airs de gamin insouciant n'en faisant qu'à sa tête, il était très intelligent et sans aucun doute capable de prendre des décisions réfléchies.

Alors Kely se tourna vers la seconde porte, sortit son arme à feu et tira. Elle se dissolut en quelques instants, de la même manière que précédemment, et l’androïde se dépêcha de courir vers la seconde porte. Le gros homme exulta.

– Il a craqué !

Riaru, lui, en était moins sûr, et raffermit la pression sur son arme.

– Allons voir ce que ça donne ! l'enjoignit le gros homme, avant de se diriger vers la salle suivante, où l'étude allait se poursuivre.

Riaru le suivit. Mais lorsqu'ils entrèrent dans la nouvelle pièce, l'androïde les avait déjà devancés.

Kely, en vérité, courait à travers ce couloir, détruisant chaque nouvelle porte avec son pistolet et continuant. Au bout de la septième, il s'arrêta. Il se tourna vers la gauche, et attendit une seconde. Le miroir sans teint se déporta soudain légèrement, et il s'engouffra dans l'ouverture ainsi créée.

– Où est-il passé, à la fin ?

Le gros homme et Riaru avaient fini de traverser les dix salles sans croiser de nouveau leur sujet d’étude. Chaque salle devait en outre contenir des pièges qui s'activeraient à son entrée, et tester les capacités de son arme. Mais rien ne s’était produit.

– Comment est-ce possible ?

– Vous êtes sûr que vos androïdes sont fiables ? demanda soudainement l'ex-garde du corps.

– Je…

Le visage du gros homme se décomposa.

– Vous pensez que… Non…

Il resta immobile un instant avant de se diriger vers la porte de la salle où ils se trouvaient. Suivi de Riaru, il s'engagea dans un couloir aux murs d'un blanc immaculé. Il rejoignit rapidement la salle d'analyses où travaillaient ses employés. Lorsqu'il y entra, il constata que le protecteur avait eu raison.

Il y avait là quatre hommes et trois androïdes. Les trois hommes avaient été mis hors d'état de nuire. Les deux androïdes censés être à son service, eux, aidaient le troisième à se retrouver sur une carte. Le troisième était le sujet des tests, bien évidemment. À peine étaient-ils entrés que Kely leur tira dessus à bout portant. Riaru ne subit pas le même sort que le gros homme, ayant eu la présence d'esprit de ne pas se montrer tout de suite. Le premier s'effondra, inconscient, dans l'ouverture de la salle.

– Riaru, ne bouge pas. Avec toi, je pourrais bien mettre la puissance au maximum.

Puis il se tourna à nouveau vers ses camarades. Il y avait là une androïde féminine aux cheveux bruns lui tombant sur les épaules, et un autre masculin, blondinet et à la peau très claire. Tous deux portaient les toges blanches ceinturées d’argent qui symbolisaient leur condition d'esclave de Vorona.

– Il te faudra environ un jour, en courant, pour rejoindre la capitale, lui dit la fille. Mais avec des chevaux, le temps de voyage sera divisé par 1,5. Il faudra que tu apprennes à monter. Nous allons te faciliter le travail.

– Kely ! intervint l'ex-garde du corps, toujours embusqué derrière. Comment as-tu fait ça ?

– Crois-tu vraiment que je vais te le dire ? répondit l'intéressé. Tu travailles pour quelqu'un qui exploite des androïdes. C'est tout ce que j'ai à savoir pour te considérer comme un de mes ennemis, du moins pour l'instant.

– Ce n'est pas exactement ce que tu crois !

– Je sais bien que si. Ils m'ont expliqué. Tu travailles pour le compte des Maquisards, un groupe de rebelles dont l'objectif révolutionnaire est de rétablir l’Empire de Kalom et de se placer à sa tête. Un but louable, je suppose, dans la société humaine, si ce n'est que vous considérez les androïdes comme des êtres inférieurs aux hommes, et que vous les utilisez comme des serviteurs. Cela ne m'étonne pas, vu que votre organisation vient de l’un des Quatre Royaumes.

Riaru en eut le souffle coupé. Les assistants du gros homme avaient-ils été loquaces, ou Kely savait-il tout cela depuis le début ?

– Bien, nous avons fini. Il faut qu'on se dépêche, je n'ai que peu de temps avant que mon délai ne se termine, annonça fièrement le messager, en arborant à nouveau ce sourire qui était devenu si habituel.

Les trois androïdes commencèrent à avancer vers une sortie située de l'autre côté de la salle. Ce fut ce moment que choisit Riaru pour faire irruption dans la pièce. Son plan était simple. Entrer, esquiver le tir de l'arme de Kely, se réceptionner, sauter à nouveau vers lui et l'immobiliser en le plaquant au sol. Il ne devait en aucun cas le laisser s'enfuir.

Mais à peine était-il entré qu'il prit un coup de feu en plein ventre. Le projectile énergétique le transperça dans un bruit flasque. Il n'eut pas le temps de réagir, ç'avait été bien trop rapide. L'armure de Riaru, pourtant en métal, se craquela avant de se briser, dévoilant une grave brûlure sur son torse. Il cracha du sang avant de s'effondrer sur le sol froid et sec du laboratoire.

– Je t'avais prévenu, dit Kely.

Il avait mis l'arme à son niveau maximum. Heureusement pour son ancien protecteur, la plus grande partie de la substance projetée à grande vitesse avait été absorbée par son armure. Mais la plaie qui avait été créée allait nécessiter des soins immédiats, et dans le cas contraire, aussi solide fût-il, il risquait la mort.

Toutefois, Kely savait que Riaru n'était pas du genre à se laisser abattre par cela.

– Au revoir, dit-il finalement, avant de refermer la porte de la sortie dans laquelle les deux autres androïdes s'étaient déjà glissés.

V

 

Helen fut installée sur une chaise, en face d'un grand bureau en bois de chêne derrière lequel se trouvait une femme qui devait avoir entre quarante et cinquante ans. Ses cheveux noir de jais retombaient en de nombreuses mèches emmêlées et dévalant jusque sur le premier tiers de son dos. Son visage, aux rides marquées, lui donnait un air aussi sérieux que menaçant.

La fondatrice du mouvement des Maquisards faisait partie des nombreuses personnes qu'Helen aurait souhaité ne plus jamais revoir. Celle-ci l'avait employée pour une mission extrêmement dangereuse, pour finalement la poignarder dans le dos une fois cette dernière accomplie. Cela avait contribué à forger son mental, car elle n'était alors qu'aux débuts de sa carrière.

Mais aujourd'hui, c'était bien cette personne, Fahefana Voalohany, qui se tenait devant elle. La maîtresse de la plus grande famille de l'ancienne Noblesse de Kalom. De surcroît, l'arrière-petite-fille de l'ancien Premier Ministre de l'Empereur lui-même. Cette femme aspirait à devenir l'Impératrice du nouveau Kalom. Au départ membre de la Coalition des Anciens Nobles, elle s'était séparée d'eux très rapidement pour fonder sa propre organisation. Maquisards n'était pas leur vrai nom, mais un surnom qui leur avait été attribué avec le temps, en raison de leur corps d'armée spécialisé dans la guérilla, attaquant des détachements d'armée royale en zone rurale.

En dehors des rois, Fahefana était l'une des personnalités les plus puissantes et les plus influentes du continent. Comme si elle avait entendu les réflexions d'Helen, elle afficha un sourire en coin, avant d'adresser la parole à la captive.

– J'espère que le voyage ne t'a pas été trop pénible.

Aucune réponse. Comme souvent, Helen savait se murer dans le silence tout en appuyant son interlocutrice du regard. Cela pouvait avoir l'effet de déstabiliser les gens, mais elle savait très bien qu'il en faudrait plus pour y parvenir avec Fahefana. Cette dernière haussa à peine un sourcil, puis reprit :

– Comme tu t'en doutes, nous avons besoin de toi. Tu n'es pas facile à joindre, je dois bien l'avouer. Mais comme nous savions à peu près ce que tu faisais en ce moment, nous avons jugé que nos intérêts pouvaient concorder cette fois-ci.

Helen ne répondit toujours pas.

– Nous avons capturé ta cible.

Mais elle ne put s’empêcher de hausser un sourcil.

– Maintenant, nous avons besoin que tu la suives.

– Pardon ?

Il était rare qu'un mot lui échappe. Mais la présence de Fahefana, plus l'absurdité de la requête, plus la fatigue causée par des jours de traque puis de captivité, avaient eu raison de sa retenue.

– Cela peut paraître étrange. Mais nous allons le laisser repartir et nous ne pouvons plus le faire accompagner par Mena, tu es donc probablement la personne la plus furtive de ce continent que nous ayons sous la main. Surtout lorsqu'il s'agit de filer un androïde aux sens sur-développés.

Helen hésita un moment. Elle arrivait généralement à deviner si on lui mentait ou pas, mais Fahefana était incroyablement douée pour cacher ses sentiments. Les expressions de son visage étaient toujours extrêmement mesurées et elle les contrôlait parfaitement. C'était la raison pour laquelle la mercenaire ne lui faisait pas confiance. Cette personne était capable de la trahir. À tout moment. Helen ne pouvait avoir aucune assurance avec elle.

– Qu'est-ce que vous comptez faire ? demanda-t-elle.

Fahefana esquissa un sourire, et répondit :

– Cet androïde, tu as sans doute pu t'en rendre compte, est d'un genre nouveau. Il dépasse en technologie tout ce que nous avons pu voir jusqu'à maintenant. Il est presque inconcevable pour nous de le laisser partir. Le problème, c'est que si nous laissons Minahi venir à bout de son plan, tout cela n'aura servi à rien. L'androïde est le messager, et c'est lui qui doit apporter le message à la Résistance. Mais son rôle ne se limite pas à cela. Si nous ne voulons pas éveiller trop vite les soupçons de ses maîtres, nous devons faire en sorte qu'il mène sa mission à bien. Nous n'avons pour ainsi dire pas le choix. Néanmoins, il y a peu de chances qu'il accepte de se faire escorter par l'un des nôtres. Helen, tu représentes notre meilleure alternative. Il faut que tu suives l'androïde, que tu le laisses accomplir ce qu'il doit accomplir, puis que tu le maîtrises avant de nous le ramener.

– Avez-vous la moindre idée de ce que le message contient ? demanda Helen.

– Non, aucune. Mais en contrepartie, je fais suffisamment confiance à Kaika pour savoir que le message confié à l'androïde possède une importance énorme. Même si je dois avouer que je n'ai pas été en contact avec lui depuis des années.

Kaika ? se demanda Helen. Que vient-il faire là ?

Évidemment, elle savait qui il était. Un grand savant de la République de Mahery, l'un des instigateurs de la quatrième révolution industrielle en faisant partie de ceux qui avaient développé et conçu la génération robotique Fahetra : les androïdes.

Cela voulait donc dire que Kaika était le maître de sa cible ? Auquel cas, son importance devenait encore plus grande qu'elle ne le pensait auparavant. Ainsi, les dires de Fahefana devenaient bien plus crédibles. Il était évident que l'organisation des Maquisards ne voudrait pas laisser passer une occasion d'étudier de nouvelles technologies. Helen décida cependant de poser une dernière question :

– Qu'est-ce que Minahi cherche à faire exactement ?

Même s'il lui était impossible de le savoir, elle fut certaine d'avoir déconcerté Fahefana, ne fût-ce que l'espace d'un instant. Pour autant, cette dernière n'avait pas cillé. Elle accentua légèrement le sourire qu'elle arborait depuis maintenant une minute, et s'attela enfin à expliquer les tenants et les aboutissants à la mercenaire qui s'apprêtait à accepter sa requête.

VI

 

– Nous avons lancé les Tarana. Les premiers heurts ont eu lieu avec les rebelles, mais ils semblent avoir évacué l'essentiel de leurs troupes ailleurs.

L'information était tombée, et Minahi répondit d'un hochement de tête affirmatif avant de congédier le jeune Ancien Noble. Il ne se sentait absolument pas désolé pour ce garçon. De toute façon, il n'avait jamais pu exprimer d'empathie pour qui que ce soit. À la limite, une certaine forme de pitié pour tous ces Anciens Nobles qui espéraient atteindre un but depuis si longtemps qu'en désespoir de cause, ils lui avaient aveuglément fait confiance.

Son plan n'était pas infaillible, il le savait. En faisant quitter aux robots combattants leur poste originel, il avait créé une brèche dans la défense du palais. Ce faisant, il avait pris un risque. Mais il avait fait cela pour mâter immédiatement un début de soulèvement interne. Mieux valait prévenir que guérir, et les regards que lui lançaient ces idiots qui se croyaient discrets ne laissaient aucun doute sur leurs propres interrogations. Ils commençaient à réaliser ce qu'ils avaient fait, alors même qu'il serait bientôt trop tard.

Sa manœuvre risquée lui avait permis de gagner un peu de temps. Cela occuperait les rebelles avant que ces derniers ne parviennent d'eux-mêmes à se frayer un chemin pour entrer dans le palais. Sous son masque de fer, il esquissa un sourire. L'amplification était presque terminée.

Une série de coups à la porte vint le sortir de ses pensées.

– Entrez.

C'était le jeune homme, qui était déjà de retour. Il était haletant, preuve qu'il avait dû courir pour arriver jusqu'ici, ce qui signifiait que l'information qu'il avait à rapporter était sans doute d'importance. Mais étrangement, Minahi ne voyait pas de détresse dans son regard. En fait, cela ressemblait presque à de l’exultation mal dissimulée.

– Le peuple est sorti ! Ils ignorent le couvre-feu, et les Roasai n'arrivent plus à les contenir !

Minahi grinça des dents.

Déjà... se dit-il. Puis il se dépêcha de donner ses directives :

– Faites battre retraite tous les robots, placez-les autour du palais. Aucun d'entre eux ne doit rentrer ! C'est compris ?

– B-bien, monsieur !

Le peuple avait bougé trop vite. Minahi savait qu'ils finiraient par se soulever à un moment ou à un autre, mais il ne pensait pas que ce serait si tôt. La Résistance devait avoir un lien avec tout ceci, c'était plus que certain. Ils n'avaient pourtant rien fait durant les premiers jours qui avaient suivi la prise du palais, et s'étaient contentés de rester comme apathiques devant la situation qui se présentait à eux, se limitant à quelques échanges avec Mogura qui permettaient au despote de savoir qu'ils existaient. Pourtant, en un temps record, ils avaient été capables de la plus grande audace, comme s'ils avaient soudainement réalisé dans quelle situation ils se trouvaient. Minahi se demanda si le prince héritier y était pour quelque chose. Avait-il soudainement pris conscience de ses responsabilités en tant que successeur du défunt roi ? Cela faisait enrager le despote, qui n'avait pas su saisir l'occasion de se débarrasser du prince en même temps que de son père, alors même qu'il l'avait eu en face de lui. Il avait fait une erreur.

Mais comment aurait-il pu prévoir l'arrivée du véritable Minahi à un moment pareil ?