Chapitre 6 : L’après-guerre

I

 

Il semblait à Cret que tout se trouvait ici, dans ces ouvrages, dans ces rayonnages le long desquels ils avançaient. Chaque livre devait au moins contenir une réponse. Mais pour l’heure, il n’osait toucher à rien et se contentait de suivre la jeune fille qui leur servait de guide. Il avait l’impression que poser ne fût-ce qu’un doigt sur l’un de ces livres serait briser la tranquillité de tout ce savoir, qui reposait en paix depuis des siècles. Et alors qu’il vagabondait entre les rayonnages, le trio tomba nez à nez avec un vieil homme qui allait en sens inverse. Akept manqua de le percuter, et Focs sourit en se jetant dans ses bras.

— C’est Troy, dit-elle. C’est le Premier conservateur et le rédacteur en chef.

L’intéressé semblait aussi étonné que les deux historiens. Il était vêtu d’une toge brune à la large capuche et soutenue par une ceinture de cuir à la taille. Son crâne dégarni et ses nombreuses rides indiquaient un âge avancé tandis que son regard intelligent inspirait un certain respect. Il ressemblait beaucoup à feu Décovarr, se dit Cret. Reprenant rapidement sa contenance, il salua respectueusement les visiteurs.

— S’agit-il de votre première visite à la Grande Bibliothèque ? demanda-t-il.

— Ils connaissent pas la Grande Bibliothèque, précisa Focs. Je crois qu’ils viennent de la campagne. Enfin, c’est ce qu’ils m’ont dit.

Le vieillard se figea alors et regarda Cret et Akept avec de grands yeux ronds.

— Tu blagues, Focs ?

La jeune fille secoua la tête, tandis que Troy semblait ne plus savoir où mettre ses mains. Il avait l’air particulièrement agité.

— Ce jour est enfin arrivé ! Jamais je n’aurais cru voir ça de mon vivant !

Et tout en criant ces paroles, il s’approcha encore plus des deux historiens et leur prit chacun une main, comme pour s’assurer qu’ils étaient bien réels.

— C’est maintenant… murmura-t-il comme un mantra. Vous n’imaginez pas à quel point j’ai rêvé de ce moment !

Cret et Akept se regardèrent. Ils ne comprenaient pas vraiment ce qui se passait. Focs, elle, s’était adossée contre un mur et observait, l’air amusé, la réaction du vieil homme.

— Vous expliquez ? demanda finalement Akept.

— Oui ! Pardon ! s’exclama Troy, un peu confus. Il faut dire que nous avons créé la Grande Bibliothèque en partie pour ce moment précis. Vous imaginez bien que… enfin, bref.

 

Suivant le vieil homme, les deux historiens et la jeune fille pénétrèrent plus avant dans l’édifice. Derrière l’entrée et le grand escalier semblait avoir été aménagé a posteriori un gigantesque espace comblé de dizaines et de dizaines de rayonnages tous remplis de livres disposés sur vingt étages. D’autres hommes et femmes passaient par là, parfois à pieds eux aussi, parfois assis sur les sièges télécommandés qui pouvaient visiblement aller automatiquement d’un point précis à un autre.

— C’est… pas croyable, balbutia Cret, incapable de cacher son ébahissement.

— La Grande Bibliothèque a été construite pour préserver tout le savoir de l’humanité, répondit fièrement Troy. Nous avons aménagé des télésièges pour pouvoir aller facilement en hauteur d’un point à un autre. Il faut dire qu’il y a très souvent de nouveaux ouvrages qui arrivent. On étudie tout, ici.

Akept tapota de la main son sac en bandoulière et déclara :

— On… On a aussi apporté des livres de chez nous.

— Vraiment ? s’exclama le vieil homme, réellement intéressé. C’est fantastique ! Il y a tellement de choses que vous pouvez nous apprendre sur la situation des campagnes !

Cret se rendit compte à ce moment-là de la différence fondamentale entre la Ville et chez lui : il n’y avait aucun Coffre. En un mois, il avait d’ailleurs presque oublié leur existence. Dans les premiers jours, le réflexe de vouloir atteindre les quotas demandés et le stress qui l’accompagnait avaient demeuré, mais ils s’étaient estompés rapidement au point d’être complètement supplantés par tout le reste, surtout quand leur exploration de la Ville avait commencé. Il se demanda ce que le conservateur pouvait en savoir, de même que les autres bibliothécaires qui s’affairaient, autour d’eux, à l’étude de vieux ouvrages. Que savaient-ils réellement de la situation à l’extérieur de ce bâtiment ?

— Dans les faits, nous avons construit la Grande Bibliothèque pour que des gens comme vous puissent venir étudier ou apporter du savoir. Le collecter pour le préserver et le faire perdurer. C’est une mission très importante, celle de l’État défunt, que nous perpétuons.

L’aîné des deux historiens tiqua à ce moment-là :

— Justement ! C’est pour ça qu’on est venus ici.

 

Troy se retourna de nouveau et dévisagea Akept.

— C’est-à-dire ?

— On est venus de notre village parce qu’on veut savoir ce qui s’est passé quand les États ont disparu. On sait juste que c’est à cause de la Dernière Guerre mais nos livres là-dessus sont pas neutres. On cherche un point de vue objectif, et… détaillé, en gros, sur la question.

Le vieil homme hocha la tête, intéressé.

— Vous ne savez pas ? dit-il.

— Ils connaissent rien, ajouta Focs, satisfaite de participer à la conversation. Ils savent même pas combien de guerres y a eu.

— Disons plutôt, justifia Akept, qu’on en avait aucune idée. Y a rien là-dessus chez nous.

— Je vois… murmura Troy.

— En fait, détailla Cret, quand on est partis, on pensait qu’il y avait plus personne dans la Ville, qu’elle avait été complètement vidée. Mais maintenant qu’on est là, on voit bien qu’il y a du monde. Donc pour être honnête, on comprend pas trop. On veut juste savoir ce qui s’est passé les derniers siècles.

Le conservateur inspira, puis sembla réfléchir pendant quelques secondes avant de partir dans la direction d’où ils venaient en les invitant à suivre d’un petit geste de la main. Ils n’allaient visiblement plus là où ils étaient censés aller. Cret espéra juste que le vieil homme n’allait pas les mettre à la porte pour une question déplacée, surtout que l’intéressé ne disait plus rien. Il faillit y croire lorsqu’ils repassèrent devant l’entrée, mais au lieu de cela, ils empruntèrent l’escalier couvert d’ouvrages qu’ils avaient vu quelques minutes plus tôt. N’y tenant plus, Akept demanda :

— On va où ?

— Voir vos réponses, répondit Troy évasivement.

 

II

 

Tout en montant l’escalier, le vieil homme posa une question aux deux historiens :

— Donc, vous pensiez qu’il n’y avait plus personne de vivant ici ?

Cret acquiesça avant d’ajouter :

— Notre précepteur avait écrit un livre d’histoire où on dit que la Dernière Guerre a fait se désintégrer les États. Du coup, y avait plus rien en ville, vu que les villes vivaient de tout ce qui venait d’ailleurs. Donc les gens sont partis pour aller vivre dans les villages où y avait les Coffres.

— Je vois, dit Troy sans même tiquer à l’évocation d’un élément pourtant si important. Mais oui, vous l’avez vu par vous-mêmes, tout le monde n’est pas parti. Le raisonnement est juste, mais ceux qui sont restés sont ceux qui se sont adaptés au nouveau monde, au nouveau… au nouveau système, si vous voulez. Évidemment, si l’on compare au faste dans lequel vivaient nos ancêtres, nous ne jouons pas dans la même cour. Mais tout le monde arrive à peu près à se préserver. Les habitants cultivent des légumes et chassent les animaux citadins. Mais ce mode de vie est uniquement applicable du fait de notre nombre restreint. (Il fit une pause pour s’humecter les lèvres avant de reprendre :) Si je me souviens bien, c’est dit dans les archives… Oui, à son maximum, vingt millions d’êtres humains habitaient au sein de l’agglomération.

Akept faillit manquer une marche et Cret éternua de surprise.

— Comment c’est possible ? Comment ça craquait pas ? demanda-t-il.

— Oh, eh bien, les raisons sont très nombreuses, expliqua le vieil homme. L’État était une structure colossale, vous savez, mais elle ne s’est pas mise en place tout de suite. Cela s’est fait sur des générations. Donc peu à peu, il a commencé à se ramifier. On appelait cela la bureaucratie. Elle était pareille à une fourmilière où chacun avait son rôle, et au final, elle fonctionnait suffisamment bien pour que tous puissent en profiter.

Le cadet acquiesça, tandis que Focs, à ses côtés, le regardait avec circonspection. Elle-même semblait avoir un peu de mal à suivre, mais elle était toujours moins confuse qu’eux.

— C’est que, dit Cret, chez nous, tous les livres disent que la disparition de l’État, c’était quelque chose de bien. Ils disent que c’était nécessaire, même. Et que les choses aujourd’hui vont mieux. Mais vu le bordel que ç’a été quand on est partis de notre village, c’est pas vrai. C’est aussi pour ça qu’on est venus ici.

Le conservateur sourit et regarda les deux historiens avec un mélange de tendresse et de pitié.

— Si vous cherchez un avis objectif, je dois vous prévenir que vous allez être déçus. Il n’y a rien d’objectif, ici. Les choses ne fonctionnent pas comme ça, car les humains sont pas objectifs… par définition. Nous avons nous aussi notre vision des choses, même si nous nous efforçons de rester neutres.

Puis, laissant Cret et Akept digérer ce flot de paroles assisté d’un vocabulaire plus fourni encore que celui du Présidore Dener ou de la juge kaptalienne, il arriva au bout de l’escalier.

 

Un jeune garçon, probablement du même âge que Focs, au teint mat et aux cheveux bruns, patientait ici, assis sur une chaise et lisant un livre, une pile d’autres ouvrages à ses pieds. Quand il vit le groupe, il ferma sa lecture et se leva.

— Bonjour, Apti, dit Troy avant de se tourner vers le trio : Apti est le gardien de la Salle Principale. C’est lui qui va vous conduire là où vous voulez aller.

L’intéressé salua et attendit, comme au garde à vous, la suite des événements. Troy, lui, n’avait pas fini son explication.

— La Grande Bibliothèque… Nous demeurons, autant qu’il est possible de l’être, neutres et impartiaux. Nous ne cherchons jamais à interférer dans les affaires de la République de Belvil, du Royaume de Sinlanber et du Parlement de Kaptal, entre lesquels les tensions demeurent par ailleurs très vives. Nous nous contentons de garder le savoir et comptons sur les habitants de la ville pour ne pas porter atteinte à la Grande Bibliothèque et à ceux qui chercheraient à la consulter. Ainsi, nous maintenons une forme de statu quo. Nous étudions, et ainsi, nous nous efforçons d’apprendre les mœurs de nos ancêtres. D’où le fait que nous nous forçons à parler comme ils le faisaient.

Tout en se demandant si ses ancêtres parlaient vraiment comme ça, Cret demanda :

— Et on est les premiers à venir ici depuis l’extérieur ?

Le conservateur sourit, puis acquiesça.

— En effet. Dans la République de Belvil, ils ont même basé toutes leurs croyances dessus. De leur point de vue, vous êtes de véritables messies, qui êtes venus pour réunifier le pays. Ils considèrent que nous sommes dans une période intermédiaire de l’histoire, et qu’un âge d’or et de grandeur l’a précédée et lui succédera.

Le jeune homme était abasourdi : cela n’était finalement pas si loin de leur vision de la réalité. Il se demanda si Troy pensait lui aussi de cette façon mais n’osa pas l’exprimer. Le plus important était de comprendre leur passé. Le reste viendrait après.

— Enfin, dit le vieil homme, nous aimerions beaucoup vous voir devenir de nouveaux bibliothécaires. L’expertise que vous pourriez apporter à nos connaissances empiriques est inestimable.

Il marqua une pause puis conclut :

— Je me dois de vous mettre en garde : les réponses que vous allez obtenir ne vous plairont peut-être… sans doute pas. Je voudrais ainsi vous éviter d’être particulièrement choqués par ce que vous allez découvrir. Êtes-vous donc bien sûrs de vouloir connaître vos réponses ?

Cret sourit légèrement puis affirma :

— On a fait ce choix dès qu’on est partis. On va pas reculer juste parce qu’on pourrait être choqués par quelque chose. Vous bilez pas, on a pas peur de ce qu’il va y avoir dans ce bouquin. On a plus grand-chose derrière nous de toute façon.

Troy soupira puis sourit à son tour.

— C’est ce que j’attendais de vous, dit-il. Peut-être que la fameuse prophétie des Belvilois n’est pas si idiote qu’il n’y paraît.

Il rit quelques secondes avant de s’adresser au jeune Apti :

— Insistants comme ils sont, je pense que tu peux leur faire confiance. Ces deux jeunes gens viennent de la campagne et sont là pour consulter le Livre Principal. Essaie de leur expliquer brièvement, au passage, de quoi il retourne. Je dois désormais vous laisser pour retourner à ma surveillance. Nous nous retrouverons sans doute après que vous ayez eu toutes les réponses que vous êtes venus chercher. Bon courage.

Il avait glissé ses dernières paroles avec une étrange pointe de malice dans la voix. La pointe de malice de l’ironie dramatique, celle de quelqu’un qui savait quelque chose et attendait que les ignorants le découvrent.

— Bon, ben suivez-moi, dit Apti, sortant Cret de ses pensées.

Lui qui était toujours occupé à regarder le dos du vieil homme qui s’en allait se força à s’en détacher et se concentra à nouveau sur l’essentiel : dans quelques instants, ils allaient découvrir tout ce pour quoi ils avaient fait tant de chemin.

 

Tandis que Cret et Akept étaient guidés par Focs et Apti, ce dernier, selon les consignes du conservateur, se chargea de leur expliquer où ils allaient.

— Comme le vieux a dit, euh… je vais vous montrer le Livre Principal. En fait, c’est là qu’on met tous les événements de l’histoire. Vous pouvez pas le toucher mais y a des copies partout. Je vous filerai les plus récentes. Comme il vous fait confiance, y aura pas de limite de temps pour vous, mais essayez de pas en prendre trop non plus. On y est bientôt.

Le jeune garçon emmena le trio jusque dans un grand bureau aux murs blancs et à l’aspect impeccable, dont la large fenêtre ouvrait sur la grande salle de la Bibliothèque, donnant à cette pièce particulière un aspect imposant – symboliquement, elle dominait tout l’espace qui se présentait devant et derrière elle.

À l’image du reste de l’endroit, des armoires remplies de livres recouvraient les murs. En s’approchant, Cret constata que tous ces ouvrages portaient exactement le même nom : Histoire du monde contemporain.

— En fait, le Livre condense tout ce que les vieux ont appris depuis qu’ils ont créé la Bibliothèque. C’est pour ça qu’on l’a mis là. Tout ce qui est autour, c’est des copies qu’ils ont faites, mais comme le Livre est pas fini, y a que l’original qui compte pour le moment. C’est juste au cas où il serait détruit.

— Et si y a un incendie dans cette pièce et qu’il brûle tout ici ? demanda Akept avec une pointe d’ironie.

— Euh… Je sais pas, balbutia le jeune garçon. Je crois qu’ils ont d’autres copies ailleurs.

Au centre de la pièce, sur un piédestal, trônait en effet un ouvrage vraisemblablement plus vieux que les autres, dont le papier avait jauni et où l’on pouvait distinguer quelques pages cornées par endroits. Histoire du monde contemporain y était écrit en majuscules et en lettres d’or avec empattement, et sa couverture était en cuir souple.

— Bon, moi, je vous laisse, dit Apti après avoir sorti deux exemplaires d’une des armoires, c’est la tradition. Bonne lecture.

Sur ce, il sortit, Focs sur ses talons. La porte en bois à double battant se referma avec un claquement sec, et le silence se fit bientôt. En effet, les vitres de la fenêtre étaient si épaisses que l’on n’entendait ni le léger murmure ni les crissements des télésièges de la Bibliothèque. Plus que jamais, les deux historiens avaient le sentiment d’être seuls.

— Bon… murmura Akept en posant son sac par terre. On est venus pour ça, hein.

— On l’ouvre en même temps, suggéra son cadet.

L’aîné acquiesça, et ils ramassèrent les deux copies. Ils se regardèrent dans les yeux, enterrèrent leurs dernières hésitations, et, chacun de leur côté, entamèrent leur lecture.

 

III

 

OUVRAGES DE LA GRANDE BIBLIOTHÈQUE

VOLUME V

HISTOIRE DU MONDE CONTEMPORAIN

 

LISTE DES RÉDACTEURS EN CHEF

 

Walid Filali

Fleur Simon

Téo Hamza

Troy Victor

 

Cet ouvrage a été débuté sous la juridiction de la Grande République. En vertu de la Loi Constitutionnelle 45, alinéa 2, la copie et la reproduction de cet ouvrage sont fortement encouragées.

 

SOMMAIRE

 

Préambule

Chapitre 1 – Sortie de guerre

1.1 – Reconstruction politique : l’idée de la VIIème République

1.2 – Reconstruction idéologique : affirmation du postlibertarianisme

1.3 – Reconstruction sociale : mémoires de la Troisième Grande Guerre

Chapitre 2 – Délitement de l’Union

2.1 – Crise économique et récession

2.2 – Désaveu de l’athéisme pragmatique

2.3 – Indépendances progressives des États membres

Chapitre 3 – Retour des tensions

3.1 – De l’indépendance à la fermeture des frontières

3.2 – Ascension de Téodora Saadi

3.3 – Quatrième Grande Guerre

Chapitre 4 – Victoire du postlibertarianisme

4.1 – Huitième Constitution et formation des Trois Grands

4.2 – Mise en place et application de la Huitième Constitution

4.3 – Perte d’autorité de la Grande République et ses conséquences

Chapitre 5 – Isolement de la capitale

 

[…]

 

PRÉAMBULE

 

L’histoire se définit comme l’étude et la retranscription des faits passés et présents enregistrés depuis que l’humanité est en mesure de les écrire/représenter concrètement (par opposition à la préhistoire). On définit, pour notre pays, cinq grandes périodes en histoire : l’histoire antique (de l’apparition de l’écriture à la chute de la domination impériale), l’histoire médiévale (de la naissance progressive du Royaume à la fin de la Guerre de Cent ans), l’histoire moderne (du début de la mondialisation à la Révolution), l’histoire postmoderne (de la Ière République à la Troisième Grande Guerre) et l’histoire contemporaine, ou du monde contemporain. C’est de celle-ci qu’il sera question dans cet ouvrage.

 

[…]

 

b. Fonctionnement administratif

 

Même si elle ne s’installera pas avant la chute de l’Union, la VIIème République repose sur le principe du postlibéralisme alors en vigueur. Les entreprises, peu importent leurs tailles, constituent le premier relai de l’État. Tous les citoyens ayant atteint l’âge légal (probablement dix-huit ans) sont associés à un cursus d’expertise et doivent s’affilier à une entreprise ou créer la leur en tant qu’auto-entrepreneurs. L’État ne doit plus intervenir d’aucune façon dans l’économie et totalement déréguler les marchés au sein même du pays, tout en taxant les échanges avec les pays extérieurs. Certains parlent de mercantilisme libéral, voire de protectionnisme libéral, bien que les deux notions puissent paraître antinomiques.

 

[…]

 

Cette indépendance d’un État qui avait pourtant été vassalisé à l’Union après le début de la guerre obtient un important écho dans le reste du pays. Les différents États membres, au sein de leurs parlements respectifs, ont été profondément marqués par la guerre et par les méthodes du Conseil bruxellois, notamment en termes d’emprisonnement de l’opposition. Le désaveu de l’Union renaît de ses cendres, se caractérisant par la création de clubs et de partis politiques, d’abord mineurs, mais de plus en plus importants. Le Parti postlibertarien est créé à cette période par Téodora Saadi et obtient, en 21 a.v. GR, plusieurs sièges au Parlement (nombre inconnu).

 

[…]

 

CHAPITRE 3 – RETOUR DES TENSIONS

 

3.1 – De l’indépendance à la fermeture des frontières

 

a. Indépendance du pays

 

La première marche pour l’indépendance du pays a lieu en 23 a.v. GR dans les rues de la capitale et réunit deux millions de personnes. Le mouvement est alors à son apogée et tourne presque à l’émeute. L’Union ne peut pas s’aligner malgré sa supériorité militaire évidente et le président Téo Miller a préféré engager son processus de désintégration. Après cette dernière, la démarche d’indépendance du pays n’est plus qu’une formalité. Le traité dit de la capitale est signé en 20 a.v. GR sur une place au nom inconnu, sûrement devant des millions de personnes. La foule est en délire et les présidents, de l’Union Téo Miller et du pays Harry Hamza sont acclamés. Des manifestations de joie ont lieu pendant une semaine dans tout le pays pour fêter la fin de l’Union, qui n’était guère plus appréciée depuis le début de la Troisième Grande Guerre.

 

[…]

 

de courte durée. Harry Hamza quitte le pouvoir après son second mandat de président du Parlement de la VIIème République et prend sa retraite vis-à-vis du monde politique. Le Parti postlibertarien de Téodora Saadi, alors troisième force du pays, manque de peu la majorité relative aux élections législatives de 16 a.v. GR, remportées par le parti de Hamza, qui conservait encore une popularité importante du fait de son rôle dans la fin de la Troisième Grande Guerre et de l’Union.

Clara Thierry est portée au pouvoir par les vainqueurs (nom de parti inconnu à ce jour) et forme une coalition avec plusieurs membres de l’opposition aux postlibertariens, au premier rang desquels le Rassemblement populaire et quelques groupuscules tels que le Parti Communiste. Les parlementaires anarchistes, eux, préfèrent rejoindre la cause saadiste malgré quelques importantes divergences aujourd’hui inconnues.

 

[…]

 

La population du pays franchit un nouveau seuil en passant, en 18 a.v. GR, en-dessous des cinquante millions d’habitants. Le gouvernement continue de faire l’intense promotion des moyens de contraception

 

[…]

 

3.2 – Ascension de Téodora Saadi

 

a. Biographie de Téodora Saadi

 

Naissance inconnue, néanmoins on sait qu’elle est encore adolescente au début de la Troisième Grande Guerre. Elle hérite de l’Entreprise au nom inconnu, déjà très développée à ce moment. Elle est imprégnée par les idées postlibertariennes, dont on connaît aujourd’hui un précédent bien que les sources qui lui sont postérieures la décrivent parfois, à tort, comme la créatrice de cette idéologie. Téodora Saadi grandit dans la capitale et participe activement aux émeutes de 23 a.v. GR qui provoquent la chute définitive de l’Union. Elle entre en politique en 20 a.v. GR et fait partie des membres fondateurs du nouveau Parti postlibertarien, financé quasi-exclusivement par l’Entreprise au nom inconnu. Nouveau, car un parti du même nom avait bel et bien existé avant la Troisième Guerre, avant d’être interdit par le Parlement de l’Union. Le Parti ne reste pas petit bien longtemps car il englobe dans une logique d’alliances toutes les autres mouvances postibertariennes, et forme un important réseau. Cette ascension serait un fait rare dans l’histoire de la République, mais elle est effective. Téodora Saadi se montre elle-même très critique vis-à-vis de la logique toujours plus isolationniste de Clara Thierry. La popularité grandissante de Saadi provoque d’ailleurs la mise en minorité du parti hamziste et l’éviction de la présidente en 11 a.v. GR. Néanmoins, le Parti postlibertarien rate une fois encore la majorité relative, bien qu’enregistrant une progression en termes de nombre de sièges au Parlement.

 

[…]

 

3.3 – La Quatrième Grande Guerre

 

a. Définition

 

La Quatrième Grande Guerre, également appelée Dernière Guerre dans les archives de la Grande République, est un conflit global qui a lieu entre 5 a.v. GR et 3 a.v. GR. Il est difficile d’en retrouver des traces car son impact a été minime sur les populations. Sa cause elle-même est encore aujourd’hui inconnue, puisqu’elle n’est décrite que comme le dernier conflit majeur que l’humanité a connu et connaîtra jamais. À ce titre, elle est considérée comme le dernier événement important de la période. Mais cette importance est aujourd’hui remise en question. Pour autant, il est possible que l’origine de la Quatrième Guerre fût effectivement le délitement des structures étatiques qui se produit après la fin de la Troisième Guerre. On parle parfois aussi de régionalisation, quand on n’emploie pas le terme de villagisation – ce point sera abordé ensuite. On peut supposer que le conflit est issu d’une volonté des États nouvellement indépendants de recréer l’Union sacrée qui était de mise dans les premières Grandes Guerres. Or, les populations n’y répondent pas et aucune mobilisation générale n’est décrétée.

 

[…]

 

b. Déroulement

 

Un document militaire a été retrouvé et nous donne quelques informations sur le déroulé du conflit. Daté de 2117 (l’ancien calendrier est alors toujours utilisé dans l’administration de l’État), équivalent pour nous de 6 a.v. GR, il fait état de l’utilisation de drones plus sophistiqués que les précédents ayant pour but de réaliser des frappes stratégiques sur les bases militaires adverses.

 

[…]

 

Le conflit est principalement contrôlé par l’intelligence artificielle et peu d’humains, hormis les dirigeants de l’État, y ont un rôle à jouer. On ne connaît même pas les noms des pays alliés et ennemis, et il est vraisemblable qu’il se termine par une paix blanche. Néanmoins, il est aujourd’hui impossible de démontrer qu’aucune victime humaine ne fut à déplorer.

 

[…]

 

Des robots sont également employés pour transporter et transmettre les informations à la population. À cette époque, ces machines sont partie prenante de la vie humaine mais ne sont pas utilisées en-dehors des institutions étatiques, ce qui explique qu’elles aient aujourd’hui totalement disparu. On suppose cependant que la guerre n’a pas suscité beaucoup d’engouement et qu’elle fut surtout factuelle pour la population.

 

[…]

 

CHAPITRE 4 – VICTOIRE DU POSTLIBERTARIANISME

 

4.1 – Huitième Constitution et formation des Trois Grands

 

a. Fin de la VIIème République

 

En 6 a.v. GR, Téodora Saadi, cheffe du Parti postlibertarien, remporte les élections législatives et devient présidente du Parlement de la VIIème République. Néanmoins la majorité de ses mesures ont déjà été mises en place par ses prédécesseurs, notamment Clara Thierry et Harry Hamza. Le postlibertarianisme a déjà gagné la bataille des idées avant d’arriver au pouvoir, et le rôle de l’État, peu important même avant la Troisième Guerre, est déjà faible. Saadi achève donc la transition avec l’abrogation désormais officielle de toutes les lois en vigueur en faveur de la mise en place d’une Constitution Libertaire qui reprend la plupart des principes de celle de la VIIème République. Ce changement rencontre assez peu d’écho et la diminution des échanges commerciaux basiques n’est pas empêchée par Téodora Saadi, qui mise sur une propagande plus importante et sur la valorisation de l’Entreprise au nom inconnu, qui acquiert un monopole de plus en plus fort au fil des années dans tous les domaines de l’économie.

 

[…]

 

En 2 a.v. GR, la diminution des échanges commerciaux mineurs commence à se faire sentir. La baisse de la production qui en est en partie à l’origine finit par provoquer des pénuries dans la capitale, qui n’est plus en mesure de nourrir ses cinq-cent-mille habitants. La population chute à trois-cent-mille dans l’année qui suit.

 

[…]

 

c. La Huitième Constitution

 

À l’aube des élections législatives de 1 a.v. GR, Téodora Saadi, qui voit son influence se déliter du fait de la participation toujours moindre aux votes (un document de 6 a.v. GR montre que seules six-cent-mille personnes se sont alors présentées aux urnes, soit 1,5 % de la population), annonce la création d’une Assemblée constituante pour réformer la République. Elle se retrouve cependant mise en minorité à son tour face aux antilibertariens qui veulent un retour à l’État. En tant que Présidente du Parlement toujours en exercice, elle conserve néanmoins une certaine influence dans les cercles dirigeants et réussit à imposer la présence de l’Entreprise au nom inconnu dans les enjeux de la nouvelle constitution.

 

[…]

 

La Huitième Constitution voit donc le jour en l’an 1 avec ce que l’on appelle désormais les Trois Grands : la Grande Bibliothèque, la Grande Entreprise, et la Grande République. La Grande Bibliothèque est la garante du savoir. C’est à elle que revient la mission de conserver l’intégralité de la culture, et ce dans tous les domaines, du pays. L’Entreprise au nom inconnu, qui prend le nom de Grande Entreprise, est la garante du commerce et obtient un contrôle total sur tout ce qui touche de près ou de loin l’économie. La Grande République, enfin, est la garante des institutions, et c’est elle qui contrôle l’aspect législatif. Dans le but de redynamiser les villes, une politique de décentralisation est instaurée, et si les institutions et la Grande Bibliothèque demeurent dans la capitale, la Grande Entreprise est déplacée dans la deuxième ville, plus petite mais plus centrale, du pays.

 

[…]

 

4.3 – Perte d’autorité de la Grande République et ses conséquences

 

a. Le Plan Structures d’Imposition

 

La Huitième Constitution est attendue comme une véritable révolution et un retour en force des structures étatiques, alors que le contact avec les pays voisins est presque complètement coupé. Téodora Saadi, évincée du poste de présidente du Parlement mais toujours à la tête de la Grande Entreprise, et profitant de son éloignement, planifie la mise en place de structures d’imposition pour les campagnes. Étant en possession de l’ensemble du matériel robotique du pays et utilisant le réseau souterrain, elle met en place le Plan Structures d’Imposition dont le but est de compenser le trop faible nombre de fonctionnaires. Ces structures sont mises en place dans l’ensemble du pays et des millions d’exemplaires sont installés pour permettre de récolter les impôts nouvellement mis en place par la Grande République. Elles prennent la forme de larges coffres capables de collecter un grand nombre de ressources. Ces dernières sont envoyées jusque dans les locaux de la Grande Entreprise où des robots supervisés par quelques humains effectuent le tri. Les produits sont recyclés, transformés puis renvoyés pour une partie dans les villages et pour une autre dans les grandes villes. Néanmoins, le schisme de la Grande République en l’an 3 empêchera la mise en place de ces structures jusque dans la capitale. Il est cependant plus que probable que le but de la mise en place de ces structures ait été pour Téodora Saadi de maintenir la société postlibertarienne qu’elle avait contribué à mettre en place.

 

[…]