Chapitre 5 : Le procès

 

I

 

Pour la première fois de sa vie, Cret fut incapable de dire où il se trouvait lors de son réveil. Les sens en alerte, il se redressa et se mit immédiatement sur ses pieds, avant de retomber brutalement et de vomir sa bile. Un violent spasme assaillit son corps, suivi d’une douleur fugace. À tâtons, il retrouva la couchette sur laquelle il avait ouvert les yeux et s’y rallongea. Il avait une forte fièvre et tous ses membres lui faisaient mal.

— Cret ? T’es réveillé ?

— Hein ? Euh… Oui…

Akept était à son chevet et le regardait avec inquiétude. Une petite source de lumière provenant du dehors de leur cellule, et qui pénétrait les fentes de la porte, permettait aux deux historiens de se voir. De plus, on leur avait laissé leurs sacs. C’était déjà ça. En vérité, cela faisait une semaine qu’ils étaient là, mais le cadet était incapable de s’y faire. Le jeune homme regarda son aîné avec détresse, se retenant de pleurer.

— Ça a commencé, pas vrai… ? dit-il.

Akept voulut lui mentir, mais son cadet n’était pas dupe. Alors il baissa les yeux et répondit simplement :

— On dirait bien.

— Dis… Tu crois que je vais mourir ?

L’aîné étouffa un sanglot, pas assez discrètement pour que son ami ne le remarque pas.

— Non… Je pense pas, non…

Mais rien dans les yeux d’Akept n’indiquait qu’il était serein.

Son cadet rabattit difficilement la tête en arrière et regarda la porte.

— T’es allé voir ?

— Ouais… Y a un type qui nous garde mais il répond pas quand je lui parle. Je pense pas qu’il ait le droit.

Le lit sur lequel Cret se trouvait n’était pas agréable car le matelas sommaire qui avait été posé dessus était bien trop fin et ne parvenait donc pas à masquer la dureté de la pierre. En outre, il commençait vraiment à avoir faim, mais rien ne venait indiquer qu’on serait disposé à leur donner quoi que ce fût à manger. Leurs réserves de barres nutritives s’étaient réduites à peau de chagrin.

Leur cellule de prison – car il pouvait difficilement s’agir d’autre chose – était assez étroite et Akept, qui n’avait pas de mal, lui, à se tenir debout, peinait à y faire les cent pas. De temps à autre, il jetait un œil dans la petite fente creusée dans la porte au niveau du visage, comme pour voir si le garde muet avait soudainement décidé de bouger. Cret ne pouvait pas connaître la conclusion, mais vu le regard déçu qu’arborait à chaque fois son aîné en se retournant, elle n’était pas difficile à deviner.

La fièvre repartant de plus belle, le jeune homme malade se laissa aller à gémir. Tout de suite, Akept fut à son chevet pour le rassurer.

— On a encore des suppresseurs ?

— Non, tu les as tous pris sur le chemin. Mais t’inquiète, ils doivent avoir de quoi te soigner, ici. On verra quand quelqu’un qui parle va venir nous chercher.

— Ah, parce que tu crois que quelqu’un va venir pour nous ? ironisa Cret avec abattement.

Son aîné haussa les épaules.

— Y a bien un garde. S’ils comptaient pas nous sortir, il serait même pas là.

— Si ça se trouve, il est mort.

— Mais non, débile, je l’ai vu respirer. Tu crois quoi ?

Le jeune homme voulut éclater de rire, mais il ne réussit qu’à laisser échapper un borborygme incompréhensible avant de se tourner pour vomir une nouvelle fois. L’odeur était de plus en plus insupportable.

 

Ils finirent par entendre des bruits de pas, d’abord vagues, puis bien présents, signe que plusieurs personnes se rapprochaient de la pièce dans laquelle ils étaient tenus au secret. Le garde salua les individus avec déférence et se déplaça pour ouvrir la porte.

Cette dernière s’écarta dans un grincement pour laisser entrer deux soldats armés et une femme en robe grise.

— Tous les deux, vous allez devoir suivre mes hommes.

Elle parlait bizarrement, avec une sorte de condescendance dans la voix et un ton proche de celui du Présidore Dener qui ne semblait admettre aucune contestation. Elle était à n’en point douter une figure d’autorité pour ceux qui vivaient dans la Ville.

Akept était déjà sur ses pieds et enfila ses sacs et ceux de son ami, mais Cret, lui, n’arrivait pas à se lever. Il était toujours maintenu par la fièvre dans un état semi-comateux. Son aîné tenta bien de plaider sa cause, mais la femme en robe ne lui fit aucun cadeau. On le força à se mettre debout, ce qui ne manqua pas de lui faire vomir tout ce qui devait rester de concret dans son estomac et qu’il n’avait pas encore rendu. Le liquide éclaboussa les chaussures des soldats, et la femme en robe se retourna vivement avec une grimace de dégoût.

— S’il vous plaît ! Il a la maladie des radiations ! Faut qu’il ait des soins !

Mais leur seule réponse fut de prendre les deux jeunes gens par les bras pour les sortir de force de leur cellule. Ils furent traînés par les gardes le long d’un couloir étroit aux murs irréguliers, puis durent monter un escalier aux marches poussiéreuses qui les amena à sortir dans une large cour, bordée d’arbres, de quelques touffes d’herbes folles, entourée de grands bâtiments et faite d’un sol de béton craquelé par les végétaux.

Il faisait plein jour et le soleil diffusait une chaleur intense tranchant radicalement avec la froideur humide de leur cellule. Cret, ébloui par la lumière, se sentit vite transpirer – il devait être environ midi. On leur fit traverser le large espace toujours sans un mot jusqu’à l’une des portes du bâtiment d’en face. Ils montèrent un bruyant escalier de fer puis passèrent une nouvelle porte, et entrèrent enfin dans un petit amphithéâtre. Encore une première pour les deux historiens, mais Cret était un peu déçu – il imaginait ça plus grand.

L’intégralité des places étaient occupées par des hommes et des femmes de tous âges qui, quand ils n’étaient pas occupés à converser à voix basse, toisaient les deux historiens avec un mépris non dissimulé. La femme en robe alla se placer en bas de l’amphithéâtre, au-devant d’un pupitre de pierre qui semblait n’avoir rien à faire là, puis désigna du doigt deux chaises en plastique aux détenus, qui, après un instant d’hésitation, furent contraints à s’y asseoir par les soldats, qui firent pression de leurs armes sur leurs dos.

Malgré sa faiblesse physique, Cret n’avait pas arrêté de cogiter et commença soudain à comprendre.

— Un procès… ?

Et comme en écho à la pensée que le jeune homme venait d’exprimer à voix haute, la femme en robe s’éclaircit la gorge et déclara :

— Ouverture des procès numéro 26 et 27. Sont ici jugés les dénommés Cret Sans-nom et Akept Sans-nom au motif d’accusation suivant : pénétration illégale du territoire kaptalien.

 

— Vous vous foutez de nos gueules ?

La réaction d’Akept avait été immédiate.

— Les accusés sont priés de conserver un langage poli et courtois, lui répondit-on laconiquement.

Complètement désabusé, l’aîné des deux historiens s’enfonça dans sa chaise, le regard noir et les bras croisés. Cret, lui, essaya de la jouer plus finement. Réunissant ses faibles forces, il se redressa du mieux qu’il pouvait et prit l’air le plus innocent possible.

Aucun procès n’avait jamais eu lieu à Inith mais il en avait vu dans les livres de Décovarr, et il savait vaguement à quoi cela ressemblait. Il savait aussi une chose : lui et Akept n’avaient rien à se reprocher.

— Nous allons maintenant écouter le témoin de l’accusation, déclara la femme en robe derrière son pupitre.

La personne qui se présenta à la gauche des deux historiens n’était autre que le jeune Téo. L’adolescent détailla alors comment il les avait vu arriver, fouiller dans des boutiques et marcher comme si rien ne les dérangeait. Cret n’en croyait pas ses oreilles : vu sous cet angle, lui et son aîné apparaissaient comme de véritables profanateurs.

Le jeune homme s’empressa de poser une main réconfortante sur le dos d’Akept. Il sentait bien que ce dernier fulminait, mais s’il en croyait son expérience purement théorique, ils ne devaient surtout pas parler avant que les jurés ne les y autorisent.

Quand Téo eut terminé son récit, la femme en robe frappa dans ses mains pour réclamer le silence et dit :

— Bien, je préconise une peine d’emprisonnement à perpétuité sans remise. Je m’adresse maintenant aux accusés : qu’avez-vous à dire pour votre défense ?

Prenant son courage à deux mains, et tout en s’efforçant d’adopter le même phrasé que son interlocutrice, Cret prit la parole :

— … Nous sommes des étrangers, sous la juridiction du village d’Inith. De fait, nous ne reconnaissons pas la juridiction du… territoire kaptalien. Souhaitez-vous un conflit diplomatique avec notre village ? Après tout, nous ne sommes pas venus dans un but hostile. Nous étions mandatés par un contrat inviolable, pour récupérer des objets dans cette Ville. Nous ne savions même pas qu’elle était habitée… Aussi ! si vous nous laissez partir, nous pouvons nous faire vos émissaires pour les villages d’Inith, de Peripith… et de Perteb, dans le but d’établir des relations commerciales.

Il avait dit tout cela pratiquement d’une traite, réfléchissant à cent à l’heure pour ne pas donner l’impression de chercher une faille. Néanmoins, il avait trouvé l’idée des émissaires à la dernière minute, se disant que cela pouvait être une bonne échappatoire.

Malheureusement, la réponse de la juge ne fut pas celle que le jeune homme attendait.

— Être étrangers vous interdit de fouler notre sol. À ce titre, notre loi s’applique bel et bien pour vous. Et nous ne reconnaissons pas l’entité politique à laquelle vous clamez appartenir. Le Parlement de Kaptal est et reste l’instance juridique suprême du pays. Si vous n’avez rien à ajouter, nous allons procéder au vote.

Les espoirs de Cret s’envolèrent instantanément, mais Akept, lui, n’avait pas dit son dernier mot.

— Vous êtes complètement cons, sérieux ! On s’en fout de votre parlement, par chez nous, personne le connaît ! Moi, je veux juste qu’on soigne mon pote qui a été empoisonné par les radiations. Je m’en fous si je dois passer l’éternité en prison du moment qu’il sen sort ! S’il vous plaît !

Il s’était carrément levé de sa chaise pour implorer la juge et s’était retourné juste avant de terminer sa supplique pour capter son auditoire. Malgré son impulsivité, Cret lui reconnaîtrait toujours un grand sens de la répartie.

Mais pour faire plier la femme en robe, c’était bien trop peu.

— Notre centre de soins est réservé à nos citoyens. Votre demande est irrecevable. Nous allons maintenant passer au vote.

Un fracas se fit alors entendre et fut suivi d’une formidable détonation puis d’une explosion qui détruisit l’un des murs de l’amphithéâtre, dégageant maintes particules de bois et de poussière. Un nouveau groupe de soldats investit la salle du procès en pointant des fusils sur ses membres, qui ne pouvaient opposer aucune résistance. Les deux individus armés qui avaient sorti Cret et Akept de leur geôle avaient été immédiatement abattus, et à la vue de leurs corps sans vie, le cadet ne put réfréner un hoquet de stupeur.

— Saisissez-les ! hurla une voix issue du groupe d’intrus.

Sans aucune sommation, deux personnes se détachèrent du contingent et attrapèrent les historiens qui eurent à peine le temps de saisir leurs affaires avant d’être entraînés au milieu de leurs sauveurs. Ces derniers se remirent instantanément en mouvement et s’empressèrent de sortir de l’amphithéâtre puis du bâtiment lui-même. Cret fut profondément soulagé de retrouver les rues de la Ville, mais face à la situation en cours, il demeurait désespérément confus.

 

II

 

Encerclés qu’ils étaient par ces inconnus en tous points semblables aux précédents, les deux historiens étaient parfaitement incapables de voir où ils allaient, se contentant d’être traînés à un autre bout de la Ville. Le groupe qui les avait libérés avait essuyé plusieurs salves de tirs venant d’adversaires probablement de mèche avec ceux qui avaient conduit Cret et Akept en prison, mais s’en était sorti à chaque fois sans trop de dégâts collatéraux.

À un moment, Cret constata que le contingent traversait un nouveau pont, revenant donc de l’autre côté du fleuve. Il devait probablement s’agir de la frontière du Parlement de Kaptal, et derrière s’étendait le fameux Royaume de Sinlanber, par lequel les deux historiens étaient passés à leur arrivée. Le jeune homme se demanda alors si ces soldats y étaient liés, et le leur demanda immédiatement. Un fou rire général lui répondit.

— Pas du tout ! ajouta l’homme le plus proche. On est de la République de Belvil. Techniquement, on est effectivement dans le territoire de Sinlanber, mais ils sont nos alliés.

Une autre soldate releva la visière de son casque de protection, dévoilant un visage juvénile et constellé de grains de beauté, ainsi que des mèches de cheveux bruns épars.

— Vous inquiétez pas, les rassura-t-elle en souriant. Avec la République de Belvil, vous risquez plus rien.

Cret la considéra, intrigué. Encore un nom qui lui était inconnu. Mais il y avait un autre problème en ce qui le concernait : il se sentait extrêmement mal et éprouvait de plus en plus de difficultés à suivre la cadence du groupe. Son empoisonnement aux radiations n’avait pas disparu et la fièvre n’avait été diminuée que par le concours opportun de l’adrénaline. Son aîné ne tarda évidemment pas à remarquer son état et à en informer les autres soldats, leur expliquant brièvement la situation.

— Il va avoir besoin de soins, déclara la jeune femme. On a un centre de soins à Belvil. Je sais pas trop ce que c’est que la maladie des radiations, mais ça doit pouvoir se soigner dans le centre de soins.

Akept apparaissait comme moyennement rassuré, mais il n’y avait pas d’autre option. Cret aurait tout le temps de demander à leurs sauveurs pourquoi ils les avaient sortis de leur parodie de procès une fois remis sur pieds. Ne pouvant plus supporter la fièvre, et incapable de continuer à marcher, il se laissa tomber sur le sol. La Ville tournait autour de lui et ses paupières étaient de plus en plus lourdes. Après avoir vu son ami se mettre à son chevet, il se sentit soulevé par les bras puissants des soldats puis perdit connaissance.

 

Le réveil fut lourd, mais étrangement, mille fois plus agréable que les dix précédents. Pour la première fois depuis qu’il avait quitté Inith, il avait la sensation d’un véritable lit, doux et moelleux. Tout autour de lui était blanc, des murs au plafond en passant par ses draps et par la tenue de la personne qui était penchée au-dessus de lui. Alors que sa vue se précisait, il se rendit compte qu’il était enfermé dans une bulle de verre à peine visible mais dont les reflets trahissaient la présence. Paniquant légèrement, il leva les bras et plaqua ses mains contre la paroi pour tenter de la soulever, mais il n’y parvint pas.

— Vous inquiétez pas, le rassura l’inconnu vêtu de blanc. Vous êtes au centre de soins de la République de Belvil. Vous devez vous sentir mieux que quand on vous a mis ici. Vous allez bientôt pouvoir sortir, mais vous devez rester calme.

Obéissant à cette voix cristalline et rassurante, le jeune homme se laissa aller et se rendormit. Lorsqu’à nouveau il émergea, c’était maintenant Akept qui se trouvait à son chevet. Mais pour ne pas déroger à la règle, lui aussi était vêtu de blanc.

— Quand ils m’ont dit que tu t’étais réveillé, je suis venu immédiatement, dit-il avec un sourire en coin. Tu te sens mieux ? Ils ont dit que tu pouvais parler.

Cret n’en était pas aussi sûr. Cherchant à trouver ses mots, il se surprit pourtant à articuler de manière parfaitement intelligible :

— Ça va, mais c’est perturbant. On est où ?

Akept prit une inspiration et répondit :

— Dans la République de Belvil. Ils s’appellent ça comme ça mais je crois que c’est le nord-est de la Ville, en fait. Ils ont construit leur truc dans des anciens quartiers. Ils habitent les immeubles, et tout. Apparemment, ceux qui nous ont capturés y a deux semaines ont fait un peu pareil mais au nord-ouest.

Parmi les explications que lui avait fournies son aîné, un détail toucha particulièrement la conscience du jeune homme.

— Comment ça, y a deux semaines ?

— Hein ? Ah, oui, pardon, s’excusa Akept. On est là depuis deux semaines mais t’étais dans le coma tout ce temps. C’est eux qui t’y ont maintenu.

Cret avait déjà lu quelque chose à propos de cette technique médicale, mais la voir en application apportait une toute nouvelle perspective. Toutefois, il sentait que quelque chose n’allait pas. En effet, il percevait un léger malaise sur le visage de son ami.

— Se passe quoi ici ?

Akept soupira. Il n’était pas très bon pour mentir. Il expliqua alors à son cadet :

— En fait, on a été admis dans la République de Belvil. Je sais même pas pourquoi ils nous ont sauvés mais vu comment ils nous parlent, je crois qu’ils nous prennent pour leurs meilleurs amis. Le problème, c’est que j’ai vérifié, et y a aucun livre chez eux. Comme s’ils lisaient pas.

— Alors faut qu’on parte.

La réponse était on ne peut plus claire, comme le raisonnement dans la tête de Cret. Et visiblement, son aîné était d’accord avec lui.

— Oui, je sais. J’ai eu le temps d’y réfléchir et j’ai fini par trouver quelqu’un qui va nous aider.

— Bon… Tant mieux, alors…

Le cadet tenta de se lever mais sa tête heurta la paroi de verre. Étouffant un rire, Akept tapota la bulle et lui dit :

— C’est une bulle stérile. Ils ont mis ça pour te soigner. Je sais pas si c’est vraiment utile vu ta maladie à toi, mais ils ont présenté ça comme un genre de tradition, alors j’ai rien dit.

— Génial… Ils me l’enlèvent quand ?

L’aîné haussa les épaules. Néanmoins, quinze minutes plus tard, un membre du personnel vint en effet retirer la bulle avec un large sourire.

 

Après avoir passé deux semaines alité, réussir à sortir de son lit s’avéra pour le jeune homme mission impossible. Deux infirmiers, un homme et une femme, arrivèrent bientôt pour lui donner quelques médicaments qu’ils appelèrent sobrement « fortificateurs » et qui étaient censés l’aider à retrouver de la force.

La salle du centre de soins n’était pas bien grande ni particulièrement haute mais elle contenait juste assez d’espace pour que le jeune homme puisse pratiquer quelques exercices afin de bouger les jambes et les bras. Quelques jours supplémentaires furent cependant nécessaires avant qu’on ne lui annonce enfin qu’il pouvait sortir. Ses vêtements lui furent rendus et il fut presque triste de devoir enlever la chemise blanche qu’il avait portée pendant presque trois semaines. Ce faisant, il se fit la réflexion que cela faisait maintenant un mois qu’ils avaient laissé leur village derrière eux.

Lorsque enfin il passa la porte du centre de soins, il fut ébloui par la vision qui se présentait à lui. La taille et l’allure des immeubles lui indiquaient qu’il se trouvait toujours dans la Ville, mais tout ici était bien plus animé et vivant que tout ce qu’il avait pu voir avant dans sa vie. Les rues étaient constellées de guirlandes de fleurs qui pendaient aux pieds des immeubles, et des dizaines de personnes marchaient et vaquaient à diverses occupations, de la rue aux bâtiments alentours. Ici, on avait l’impression que la Ville n’avait jamais cessé de vivre. Et pour ce que Cret en savait, peut-être était-ce le cas.

Une femme à la peau brune vêtue d’une robe aux tons divers et colorés l’attendait devant la porte et lui sourit en lui tendant un petit carnet à la couverture brune en cuir.

— Bonjour, Cret d’Inith. Voici votre passeport. Vous êtes maintenant dans la République de Belvil. Ce soir, le maire vous recevra dans son bureau pour vous expliquer pourquoi on vous a sauvés des Kaptaliens. Sur ce, passez une bonne journée.

Elle le salua puis s’en alla de son côté. Cret était tout émoustillé par cette rencontre – jamais il n’avait observé d’être humain semblable auparavant. Il regarda le fameux passeport et sourit : « Cret d’Inith » ; pour lui qui n’avait jamais eu de nom de famille, c’était un véritable honneur.

Akept l’attendait non loin et ils échangèrent une accolade fraternelle.

— Bon retour parmi les vivants, lui dit son aîné. Suis-moi, maintenant.

Sachant qu’Akept s’était probablement démené pendant ces deux semaines pour leur trouver un moyen de récupérer les réponses qu’ils cherchaient, Cret fut heureux de savoir que son ami l’avait attendu, et n’était pas parti les découvrir tout seul.

Ils remontèrent jusque tout en haut d’une rue ascendante puis longèrent les contours d’un grand parc dont les arbres l’apparentaient presque à une forêt citadine. Après dix minutes de contournement, ils croisèrent enfin une entrée et s’engouffrèrent à l’intérieur. Les deux historiens étaient visiblement montés au sommet d’une colline puisque de l’autre côté, les différents chemins descendaient jusqu’à un petit lac. Et au bout du pont qui les attendait en bas, quelqu’un stationnait et leur fit un signe en les voyant.

En s’approchant, Cret constata qu’il s’agissait d’une petite fille. Sans doute pas âgée de plus de dix ans, ses cheveux roux étaient ramenés dans une épaisse natte qui lui tombait sur les épaules et elle souriait avec espièglerie, comme un enfant qui s’apprête à jouer un tour, ou à dévoiler une surprise. Akept, lui, semblait déjà la connaître.

— Salut, Focs, dit-il. Cret, je te présente Focs. C’est elle qui va nous conduire à la Grande Bibliothèque.

 

III

 

Cret était allé de surprise en surprise depuis que les deux historiens étaient entrés dans la Ville. Lui qui pensait qu’elle était vide depuis des siècles suite à la disparition des structures étatiques, il découvrait qu’en plus d’être habitée, elle recelait trois grandes entités politiques qui semblaient liées d’une certaine manière aux défuntes structures étatiques. Il découvrait la République de Belvil, où la vie fourmillait bien plus que dans son village ou même à Peripith, et pour couronner le tout, il apprenait que toutes les réponses que lui et Akept cherchaient depuis leur arrivée ici se trouvaient centralisées en un seul endroit, une bibliothèque où l’on avait amassé tout le savoir restant de l’humanité. S’il avait pu avoir une conversation avec son lui du passé à ce sujet, il l’aurait trouvé incroyablement sot.

— La Grande Bibliothèque, expliqua la petite Focs de sa voix fluette, c’est là qu’on a mis tous les livres depuis longtemps avant ma naissance. Vous cherchez quoi ?

— C’est difficile à expliquer facilement, répondit Cret. On veut savoir ce qui s’est passé depuis la Dernière Guerre.

— Bizarre idée, répondit la jeune fille en haussant un sourcil. Eh ben, je vous laisse la surprise !

— Comment ça ? Tu sais quelque chose ? s’étonna le jeune homme.

Focs sourit sans répondre à la question, et se mit à courir vers l’autre extrémité du pont, en les enjoignant à la suivre.

Ils eurent tôt fait de quitter la République de Belvil, dont les sorties n’étaient pas particulièrement gardées ni surveillées. Akept prit cependant le soin de cacher son visage sous la capuche de son manteau de pluie jusqu’à ce que plus aucune autre âme qu’eux ne soit visible aux alentours. Devant l’incompréhension de son cadet lorsqu’il l’enleva, il s’expliqua brièvement :

— Apparemment, c’est la première fois qu’ils rencontrent des types qui viennent pas de chez eux. Donc ici, plein de gens connaissent mon visage, maintenant. Toi, ça va, t’étais dans ta chambre et personne d’autre que les infirmières t’a vu.

En d’autres termes, ils avaient dû leur survie à la chance, et Cret n’aimait pas trop ça. En retournant dans la partie fantôme de la Ville, où plus aucun autre son que celui des oiseaux qui piaillaient et des quelques animaux courant parfois au détour d’une rue ne se faisait entendre, il se sentit envahi par une étrange nostalgie. Même si elle n’appelait des souvenirs vieux que de quelques semaines, ils étaient déjà assez marquants dans son esprit et lui remémoraient surtout une période où il était encore bien plus innocent qu’il ne l’était maintenant. Il n’avait même pas encore trouvé les réponses à ses questions, mais sa perception du monde était déjà complètement bouleversée.

Au bout d’environ une demi-heure de marche le long d’un grand axe abandonné, Focs se tourna vers eux en mettant son index devant sa bouche.

— On entre dans le territoire des Kaptaliens, là. C’est une route in… inter-nationale, mais faut faire attention parce qu’ils respectent pas toujours les règles. On est en guerre avec eux depuis longtemps avant ma naissance.

Tout en notant que la jeune fille s’utilisait toujours elle-même comme référentiel, Cret prit l’avertissement au sérieux – après avoir croupi pendant une semaine, malade comme un chien, dans les geôles du Parlement, il ne souhaitait aucunement y retourner. Il était de plus en plus inquiet.

— T’es sûr qu’on peut lui faire confiance ? chuchota-t-il à son aîné.

— T’inquiète pas, elle m’a déjà amené là-bas. Je suis pas rentré mais je sais qu’on risque rien si on la suit sans faire de bruit.

Cret regarda Akept avec de grands yeux étonnés – si lui s’était trouvé en face de l’édifice qui contenait toutes les réponses qu’il cherchait, il n’aurait pas été sûr de pouvoir résister à l’envie de les connaître immédiatement.

 

Quarante minutes de marche plus tard, ils arrivèrent enfin en vue de la fameuse Grande Bibliothèque. Cette dernière était un véritable palais. Un grand bâtiment bordant la rue servait de mur d’enceinte protégeant une entrée haute de plusieurs mètres derrière laquelle s’étendait une cour encore plus grande que celle que les deux historiens avaient traversée au Parlement de Kaptal le jour de leur procès. Le sol était en outre couvert de gravier.

— La Grande Bibliothèque est super vieille, expliqua Focs. Je crois qu’elle a été construite avant la Quatrième Grande Guerre, et même dès le début, avant la Première Grande Guerre.

Le bruit de leurs pas était bien plus fort ici du fait de l’irrégularité du sol et de la forme des lieux, qui favorisait quelque peu l’écho. De l’autre côté de l’entrée se trouvait une porte en métal.

— Tu veux dire quoi quand tu parles de troisième, quatrième guerre ? demanda Cret.

La jeune fille se retourna et le regarda comme s’il était parfaitement inculte.

— Bah quoi ? Les Quatre Grandes Guerres ! Vous avez rien appris chez vous ?

Cette phrase, brève mais dure, acheva de clouer le bec de l’historien. Il haussa les épaules et la suivit sans mot dire jusqu’à l’intérieur. Il avait dix ans de plus qu’elle, et malgré tout, elle en savait plus que les deux historiens sur leurs sujets de prédilection. Akept, lui, n’affichait aucune expression. Sans doute en avait-il déjà fait l’expérience.

 

Dès que le trio entra dans la Grande Bibliothèque proprement dite, les historiens furent complètement estomaqués. Jamais dans leur vie ils n’avaient vu autant de livres empilés dans un même endroit, et encore ne s’agissait-il que de l’entrée. Le long des murs, même sur les marches de l’escalier, des centaines d’ouvrages trônaient comme autant de témoignages du passé de l’humanité. C’était sûrement là la raison pour laquelle Cret et Akept n’avaient pratiquement rien trouvé au cours de leurs premières recherches : la quasi-totalité de ce qui pouvait se lire dans la Ville avait dû être amené ici des années, voire des décennies plus tôt. Les rayonnages montaient jusqu’au plafond et des sortes de rails avaient été aménagés sur trois niveaux, auxquels étaient accrochés des sièges mécaniques permettant visiblement d’accéder plus facilement aux livres les plus élevés. Les vestiges culturels d’un temps oublié se découvraient lentement devant eux.