CHAPITRE 5 - KANTOUR

I

 

Kantour était un monde forestier en partie tropical et situé à la périphérie de la Synarchie. Bien que soumis à cette dernière, il était en partie régi et représenté par un ordre ancien et puissant dédié à la protection des ressources naturelles de la planète et de la symbiose entretenue entre cette dernière et les autochtones qui la peuplaient : le Conseil des Aïeux. L’un de ses représentants, l’homme-médecine Grejan, était d’ailleurs devenu l’un des combattants les plus redoutés des Games of Glory.

Mais ce monde entretenait aussi une relation toute particulière et presque conflictuelle avec la Synarchie. En effet, lorsqu’il avait été découvert, se sentant menacé, le Conseil des Aïeux avait préféré se soumettre à elle avant de subir une guerre qui aurait mis la planète à feu et à sang. Pour autant, il avait conservé une grande autonomie et la colonisation avait été limitée à une petite région. De fait, son peuple et sa culture étaient assez méconnus des habitants d’Arkashan, et elle était le sujet des rumeurs et des légendes les plus folles, tantôt représentée comme un paradis terrestre, tantôt comme un enfer sauvage et barbare.

Ilm, lui, faisait partie des rares personnes ayant un peu plus de connaissance que les autres sur le sujet, de par l’amitié qu’il avait entretenue avec feu Iki, le jeune Kantouri des Catacombes d’Arkashan. Lui et sa famille étaient issus des populations déplacées par le début de colonisation opéré par la Synarchie.

Le jeune garçon observait la planète à travers un hublot, depuis une station spatiale en orbite autour d’elle. Lui ainsi que les deux cents militaires impliqués dans la mission en cours attendaient ici en transit la navette de descente qui allait les conduire sur la planète. En effet, même si les vaisseaux de transports spatiaux étaient capables de franchir plusieurs centaines d’années-lumière en quelques minutes, leurs coques ne pouvaient pas supporter les vibrations d’un atterrissage dans l’atmosphère d’une planète. Il fallait donc faire escale dans une station à proximité. Cela faisait déjà une heure qu’ils étaient arrivés, et le prochain convoi était sur le point de s’ouvrir. Ilm pouvait voir le vaisseau s’arrimer à la station depuis le hublot où il regardait.

Quelques minutes plus tard, tous les soldats entraient dans la navette de défense, qui pour eux consistait en un vaste espace, comme l’intérieur d’un grand cube, équipé de sièges et de ceintures à attacher. Ilm s’installa comme tous les autres. Les portes se refermèrent, un bruit de succion se fit entendre, et après une petite vibration correspondant à la mise en branle des moteurs, l’appareil commença à se déplacer. Peu à peu, et tandis qu’il entrait dans l’atmosphère, les vibrations s’intensifièrent et la température monta. Rapidement, des diffuseurs d’air frais situés dans les coins des murs la firent à nouveau redescendre. Le vaisseau bougeait de plus en plus.

Il y eut alors un grand choc. Tous les militaires présents à bord eurent la même sensation, comme si leur cœur et leurs poumons avaient fait un bond dans leur cage thoracique. Puis le vaisseau s’immobilisa complètement. Ils avaient atterri. Suivant les instructions des capitaines d’unité, repérables à leurs uniformes parés d’une broche spéciale à l’effigie du Synarque, les simples soldats détachèrent leurs ceintures et chargèrent leurs armes à plasma tout en vérifiant que les deux sécurités étaient activées. Enfin, ils se mirent en rang, séparés en groupes de dix, deux par deux, menés par les mêmes capitaines, vers la sortie du vaisseau.

La lumière, bien plus forte que celle diffusée par les néons à l’intérieur de ce dernier, éblouit rapidement Ilm qui dut se couvrir les yeux de son bras gauche. Lorsqu’il daigna enfin les rouvrir, il réalisa qu’ils avaient atterri dans une grande base militaire. Le paysage autour d’eux, et le sol en béton, étaient complètement plats. À quelques centaines de mètres, on pouvait apercevoir trois bâtiments, hauts d’à peine une centaine de mètres – mais dans cet environnement, ils étaient très imposants. Tout autour de ce grand espace, on pouvait apercevoir la verdure de l’immense jungle qui recouvrait toute la planète. À ce que l’on disait, même la mer était recouverte d’arbres flottants.

Les soldats furent rassemblés aux pieds du bâtiment le plus grand. Un homme en sortit, et il s’avéra qu’il s’agissait du général Hemmer – il avait rejoint la planète plus tôt qu’eux, via un vaisseau individuel personnel. Il s’éclaircit la gorge, et prit la parole, une fois encore, pour prononcer un nouveau discours devant eux. Si une chose n’avait pas échappé à Ilm la première fois qu’il l’avait vu, c’était que cet homme adorait s’écouter parler.

– Bon… J’espère pour vous que l’atterrissage s’est effectué en douceur. Quoi qu’il en soit, nous n’allons pas perdre de temps et faire débuter notre mission dans les plus brefs délais. N’oubliez pas cependant ceci : la planète Kantour n’est pas une colonie synarchique. Elle n’est pratiquement pas urbanisée, et à 97 % naturelle. Vous allez donc évoluer dans un environnement relativement hostile, que vous n’avez probablement encore jamais vu jusqu’à maintenant. C’est pour cette raison qu’afin de savoir où nous allons et de minimiser les pertes potentielles, nous allons commencer par envoyer une dizaine de soldats en éclaireurs. Nous avons besoin de volontaires, pour cela. Je demanderai à ces derniers de lever la main.

Durant les dix premières secondes, personne ne broncha ni ne fit un mouvement. Après tout, l’intégralité des hommes et des femmes présents ici étaient originaires d’Arkashan, et n’avaient donc par extension jamais rien connu d’autre qu’un environnement urbain, peu importe d’où ils venaient exactement sur la planète. La capitale de la Synarchie n’avait plus rien de naturel, et ce depuis très longtemps.

C’est alors qu’une première main se leva dans l’assistance.

– Félicitations pour votre dévouement, soldat. Veuillez vous approcher.

La personne désignée sortit de la foule et se dirigea vers le général. C’était une jeune fille aux cheveux roux, de taille moyenne et au physique svelte. Son visage était couvert par des taches de rousseur. Hemmer l’invita à se mettre devant lui et à lui tourner le dos, s’exposant donc de fait au regard des autres recrues.

– Il manque encore neuf personnes, asséna le général.

Comme motivés par ce volontariat presque impromptu, deux autres soldats levèrent la main, et furent à leur tour invités à se mettre devant les autres, les mains dans le dos. Deux garçons non-humains, vraisemblablement frères, peut-être même jumeaux, tant leur apparence – peau striée et grise, un mètre quatre-vingt-dix, visage carré, physique imposant – était similaire.

Ilm se sentit placé face à sa propre hypocrisie. Il était venu dans l’idée de se battre et de s’illustrer au combat. Mais maintenant qu’il était là et en avait la possibilité, il ne parvenait pas à bouger le petit doigt. La présence, à l’extérieur des murs de pierre de la base militaire, d’une jungle hostile, de toutes ces choses dont Simi lui avait parlé dans ses cours de géographie galactique, affolait son instinct de survie, qui, de fait, se réfractait et refusait de coopérer.

Il expira en silence, puis ferma les yeux.

Allez. Vas-y. Ce n’est rien, après tout. Presque rien.

Il se força à bouger son bras. Il savait que le plus dur était de convaincre son subconscient de le laisser utiliser ce membre afin de commettre ce qui s’apparentait à un suicide différé. Mais il devait le faire.

Et il le fit.

Cela lui parut difficile, très difficile, presque insurmontable, comme si son bras droit avait tout d’un coup pris la consistance du plomb. Mais il était parvenu à le faire. Lorsque le général Hemmer l’invita à s’avancer, il soupira d’un mélange de peur et de contentement.

Au final, les dix volontaires furent trouvés en environ dix minutes. Tous arboraient un regard déterminé, mais qui tremblait légèrement. Seule la fille rousse qui avait levé la main la première semblait parvenir à garder un calme olympien et à rester extérieurement stoïque. Ilm, lui, se retenait comme il le pouvait pour ne pas chanceler. Il ressentait un mélange de peur et d’excitation, toutes deux liées à l’inconnu qui l’attendait, tout seul, hors de ces murs. Selon les directives du général, il devait être revenu avant minuit. S’il était en retard, il devrait passer toute la nuit dehors, ce qui le mettrait encore plus en danger. Mais s’il revenait avec des informations de premier ordre concernant les bandits qu’ils étaient venus arrêter, tout cela en vaudrait complètement la peine.

 

II

 

Le mur paraissait assez peu élevé quand on se trouvait loin de lui, mais une fois que l’on s’était rapproché, ils devenait beaucoup plus imposant, probablement aussi parce qu’il n’y avait presque aucun autre bâtiment. Il mesurait tout de même plusieurs mètres de haut.

Tandis que tous les soldats étaient rentrés à l’intérieur établir leurs quartiers le temps de la mission, les espions en avaient été séparés et amenés auprès des cinq portes du camp. Ilm avait été mis avec la jeune fille rousse, qui semblait beaucoup moins assurée maintenant. La porte s’ouvrit, et le capitaine d’escouade qui les avait accompagnés jusque-là leur adressa quelques mots d’encouragement, avant de les inviter à sortir.

Ilm eut encore quelques secondes d’hésitation, puis finit par franchir le pas de la porte. Devant lui se trouvait une profonde forêt. Jamais il n’était allé en vrai dans ce genre d’environnement, mais les entraînements holographiques de l’armée lui avaient permis d’en voir de comparables, atténuant ainsi légèrement sa peur. Il continua à avancer, marchant droit devant lui pendant une bonne minute, s’enfonçant de plus en plus profondément dans cette jungle. Il entendit alors un son derrière lui. Il se retourna – la porte s’était refermée. Il déglutit. Il était livré à lui-même, désormais.

Il continua à marcher dans la nature, retenant des hurlements de dégoût face aux insectes qui volaient autour de lui, et frissonnant lorsqu’il entendait distinctement le cri d’une bête sauvage au loin.

Ses instructions, au moins, étaient simples. Il devait marcher en ligne droite sur vingt kilomètres, et retourner immédiatement au camp s’il apercevait une trace des ennemis qu’ils recherchaient. Apparemment, il s’agissait de soldats déserteurs qui avaient décidé de partir à l’aventure et cherchaient à piller les routes commerciales des Kantouris. Ilm se demanda à quoi une route de ce genre pouvait bien ressembler dans un endroit pareil, et s’il serait capable de la repérer dans la végétation. Les Kantouris étaient incroyablement proches de la nature de leur planète, alors ils l’abîmaient probablement le moins possible ; en ce cas, les « routes » n’étaient peut-être discernables qu’à des traits de caractères bien précis, qu’un œil non averti ne saurait percevoir.

Une heure de marche plus tard, il tomba sur un village d’autochtones. Il crut d’abord qu’il faisait un malaise à cause de la chaleur, qui le faisait transpirer abondamment et lui donnait la migraine. Il cligna donc plusieurs fois des yeux, pour finalement admettre que ce n’était pas là le fruit de son imagination. Il décida alors d’enfin mettre à profit un autre aspect de son année. Il sortit de la poche de son pantalon synthétique un petit appareil, qui avait la forme d’une assiette, et mesurait seulement cinq centimètres. Au centre se tenait un bouton légèrement surélevé, qu’il pressa. Aussitôt, une aura bleutée l’entoura complètement, puis disparut. Il jeta alors un coup d’œil à l’une de ses mains. Sa pâleur avait été remplacée par des nuances de vert et de bleu – celles des plantes qui l’entouraient.

Ça fonctionnait. Ces petits appareils qu’il avait développés ne valaient pas ses machines à invisibilité totale, mais c’était tout ce qu’il avait été capable de faire, confiné dans l’enceinte d’un bâtiment de l’armée et astreint à un emploi du temps bien plus draconien que dans le Foyer Alfar. Néanmoins, dans cet environnement, cela allait suffire. Il s’autocongratula intérieurement, puis commença à se rapprocher du village, le plus silencieux possible.

Il y avait là un grand nombre de Kantouris aux âges et aux couleurs de peau multiples et variées. Et, Ilm les repéra rapidement, des humains en uniformes militaires, qui étaient mêlés aux premiers. Certains discutaient, les uns avec les autres, et une aura de sympathie se dégageait de l’ensemble de ce tableau. Ilm se sentit alors confus – n’étaient-ils pas censés être des pillards venus troubler l’écosystème d’une planète forestière ?

 

Puis il la vit.

 

Cela lui parut impossible, et pourtant c’était bien elle.

 

La jeune fille au regard déterminé, la première à s’être portée volontaire pour partir en reconnaissance, était de connivence avec l’ennemi. Cela ne pouvait faire aucun doute : elle venait d’entrer dans le village, et saluait les humains comme elle l’aurait fait pour des amis de longue date. Les Kantouris, eux, se montrèrent plus méfiants, mais les premiers les rassurèrent. Ilm put entendre quelques bribes de paroles. Une phrase en particulier attira son oreille.

– Elle est avec nous. Elle est avec le GCA.

Le Groupe Contestataire d’Arkashan. Que venait-il faire ici ? Comment était-ce possible ?

Mais dans ce cas…

Au vu de tout ce qui se trouvait devant lui, il apparaissait évident qu’on leur avait menti sur l’objectif de leur mission. Ils n’étaient pas venus pour arrêter un groupe de bandits de grands chemins, mais un groupe de résistants à la Synarchie. Et dans le contexte de la planète Kantour, dont la relation avec Arkashan était si ambiguë, cela se comprenait.

Mais alors, que devait-il faire ? Devait-il rentrer immédiatement à la base pour donner l’alerte sur la position du village ? Après tout, c’était le meilleur moyen pour lui de s’illustrer maintenant. Mais s’il s’agissait du GCA, il ne pouvait pas faire une chose pareille. C’était trahir Garm, Simi, et ses parents – en un sens, c’était même trahir Eir. Il ne pouvait pas faire une chose pareille, ce serait aller à l’encontre de la raison même pour laquelle il faisait cela. De la raison même pour laquelle il se battait depuis cinq ans.

Il pouvait aussi choisir de se diriger vers le village. Révéler son identité. Aider les insurgés à établir un plan pour fuir, ou même pour combattre l’armée de la Synarchie. Mais s’il faisait ça, il savait qu’il risquait fortement de compromettre tous ses plans.

 

Seul le compromis pouvait être envisageable.

Alors il se leva, et s’élança – dans la direction opposée. Faire demi-tour. Revenir à la base. Et prétendre ne rien avoir vu. Tout simplement.

 

III

 

– Nous avons trouvé un village à environ cinq kilomètres de notre camp, à partir de la sortie nord. Il semble peuplé d’autochtones, et ces derniers cohabitent plus ou moins avec des humains, visiblement des militaires.

Ilm eut du mal à en croire ses oreilles lorsque la jeune fille trahit ses pairs. D’autant plus qu’elle était arrivée au camp avant lui, et l’avait tiré par la manche de l’uniforme à peine lui arrivé, pour l’amener dans la pièce exiguë qui servait de bureau au général Hemmer. De plus, elle avait bien insisté sur le nous, comme s’ils s’étaient retrouvés à cet endroit et entendus pour partager tout le mérite de l’acte.

Le général se caressa le menton, semblant réfléchir à quelque chose, puis déclara :

– Quand nous aurons vérifié votre découverte, vous serez promus troisième classe. Tous les deux.

Le visage de la jeune fille s’illumina, presque extatique, tandis qu’Ilm restait pétrifié, comme s’il ne parvenait pas à comprendre ce qui était en train de lui arriver. Le général les congédia finalement en leur intimant d’aller s’installer dans leurs quartiers. Il leur parlait comme un professeur venant de donner une excellente note à de nouveaux élèves.

Une fois qu’ils ne furent plus que tous les deux et à bonne distance du bureau, Ilm voulut prendre la parole, mais seuls quelques sons étouffés sortirent d’abord de sa bouche. Puis avant même qu’il n’ait pu dire quoi que ce soit de cohérent, la jeune fille posa un doigt sur ses lèvres pour lui signifier de se taire. Bien que ne sachant pas pourquoi elle faisait cela, il obéit sans discuter, appuyé qu’il était par son regard menaçant et autoritaire.

Au lieu de retourner dans les couloirs, ils sortirent de la zone réservée à l’État-major. Le tenant toujours fermement par la main, elle entraîna Ilm loin de l’entrée, et le plaqua contre un mur. Avant de le serrer dans ses bras. Le jeune garçon était complètement déstabilisé par ce soudain accès de tendresse. C’est alors que sa camarade lui chuchota dans l’oreille :

– À l’extérieur, il n’y a pas de micros, uniquement des caméras. Il serait étrange que l’on sorte maintenant pour une autre raison.

Ilm comprit immédiatement où elle voulait en venir.

– Je suis Maj, ajouta-t-elle. Et toi, tu es un idiot. Tu aurais pu au moins me faire un signe.

– Je… Quoi… ?

Ilm fouilla dans sa mémoire. Visiblement, elle le connaissait. Mais il ne comprenait pas qui elle était. À mieux y regarder, oui, il se souvenait bien de l’avoir vue quelque part. Mais était-ce à la caserne militaire, ou…

– … au Foyer ? Tu étais au Foyer ?

– Je suis partie à l’armée un mois avant toi, espèce d’idiot. On était ensemble en cours.

– … Pardon ?

– Heureusement que tu es observateur, dis. Je sais que tu étais du genre solitaire, mais bon, de là à oublier mon nom et mon visage…

Maintenant qu’elle le disait, oui, il se souvenait d’elle. Une jeune fille assez taciturne, souvent assise proche de lui dans la classe, qui n’avait que peu d’amis au sein du Foyer et ne se faisait pas particulièrement remarquer. Exactement comme lui, en fait. Mais avec une meilleure mémoire.

– Désolé… je ne t’avais pas reconnue.

Ils continuaient à chuchoter, l’un dans l’oreille de l’autre, enlacés comme des amoureux.

– Demain… on retourne nos armes contre la Synarchie. Compris ?

Puis elle le planta là. Brutalement. Sans un regard. Il la considéra vaguement, la bouche se fermant et s’ouvrant sans qu’aucun son n’en sorte, à nouveau. Il ne resta pas ici bien droit très longtemps, et se hâta de repartir à sa suite, dans les quartiers des militaires.

Soit il s’alliait au GCA et devenait officiellement un insurgé contre la Synarchie, mais restait bloqué sur la planète Kantour, et finirait au mieux à Dead End. Soit il trahissait ceux qui l’avaient caché, logé et nourri pendant quatre ans au profit de ses desseins personnels.

Cruel dilemme.

 

IV

 

Vingt minutes après le retour de tous les soldats envoyés en éclaireurs, l’ensemble du régiment fut rassemblé au même endroit que précédemment. Le général Hemmer ne put évidemment pas s’empêcher de prononcer un discours éloquent, exhortant ses hommes à partir au combat la tête haute. Dans l’assistance, beaucoup se retinrent de rire : on allait juste chasser des bandits dans un village, pas combattre dans une guerre mondiale.

Chacun rejoignit ensuite son escouade et le capitaine affilié, puis l’ensemble du contingent sortit par la porte nord. Le village se situait à cinq kilomètres, et il fallait espérer que les bandits y seraient toujours et qu’il ne s’agissait pas simplement d’une coïncidence. Au cas où, deux escouades avaient été laissées à la base pour la protéger en cas de problème.

Chaque soldat avait été équipé d’un fusil d’assaut assez lourd à porter et d’un sabre à la lame droite et noire, dont ils se servaient pour la première fois sur le terrain. La plupart se sentaient nerveux de leur première mission dans un endroit aussi inhospitalier que la planète Kantour. Mais parmi ceux-là, quelques-uns l’étaient pour une raison différente.

Ilm n’avait pas encore choisi. Les mots de Maj la veille avaient été plutôt clairs, pourtant. Mais il se retrouvait face à une situation à laquelle il n’avait encore jamais été confronté. Ce n’était pas comme s’il n’avait jamais eu le choix, mais cette fois-ci, les deux seuls qu’il avait en face de lui le conduiraient forcément à briser quelque chose.

Soit il choisissait de se retourner directement contre la Synarchie, mais perdait presque tout espoir de participer aux Jeux et d’approcher le Synarque. Soit il choisissait de se battre avec la Synarchie contre les rebelles, et ce faisant, déchirait les liens entre lui et tout ce qui, jusqu’ici, lui avait tenu lieu de famille – à part Eir.

Le régiment s’avançait désormais dans la profonde jungle de Kantour, et le camp n’était même plus visible si d’aventure on tournait le regard dans sa direction. Cela faisait une demi-heure qu’ils avançaient à un rythme soutenu et ils ne tarderaient pas à arriver jusqu’au village.

Après une heure de marche, ils se séparèrent en trois groupes. Cela faisait partie de la stratégie du général Hemmer : encercler le village pour assiéger les déserteurs, avant d’ouvrir le feu. Évidemment, les Kantouris seraient également victimes du massacre, mais il s’agissait d’un dommage collatéral inévitable. Après tout, c’étaient les Kantouris eux-mêmes, en l’occurrence le Conseil des Aïeux, qui avaient sollicité l’aide de la Synarchie. Probablement parce qu’ils ne pouvaient pas se résoudre à occire leurs concitoyens, fussent-ils des rebelles à la toute puissance du Synarque.

Ilm se sentait épuisé mentalement, bien plus que physiquement. Presque paranoïaque, il jetait de furtifs coups d’œil tout autour de lui. Il croisa alors Maj des yeux, et cette dernière lui lança un regard particulièrement appuyé.

La jungle était assez agitée du fait du passage des militaires. Les animaux, chahutés par le bruit provoqué par les pas des soldats, répondaient par des cris graves et aigus, plus ou moins forts. On pouvait même entendre quelques créatures un peu plus massives s’éloigner de cette source de problèmes certaine.

C’est pour cette raison que personne n’entendit les déserteurs approcher pour commencer à tirer sur les soldats, dans un fracas presque démentiel. Complètement pris au dépourvu, ces derniers mirent plusieurs secondes à répliquer. Une trentaine d’hommes, d’hermaphrodites et de femmes s’écroulèrent, criblés de balles, tandis que les autres, aux invectives de leurs capitaines, se baissaient pour éviter les tirs.

– Repli sur la gauche ! Utilisez le décor ! Tranchée naturelle ! hurla Hemmer, protégé par cinq de ses soldats.

Les militaires se regroupèrent, récupérant tout objet comme de la mousse ou des pierres pour constituer autour d’eux un muret sommaire. Ceux au centre creusaient un trou de leurs propres mains, tandis que ceux sur les flancs tiraient sur les rebelles. Lorsqu’une tranchée eut été constituée, un quart des soldats présents étaient morts. On s’attendait dès lors à ce qu’une bataille rangée s’engage, sous la forme d’une guerre d’usure que les soldats de la Synarchie remporteraient forcément de par leur nombre.

Mais les rebelles n’étaient pas dupes. Ils se savaient condamnés. Et ils étaient déterminés à emporter un maximum de personnes avec eux dans la tombe. Ou peut-être même à gagner l’affrontement.

C’est alors qu’une dizaine de soldats de la Synarchie commencèrent à tirer sur leurs propres camarades. Ils ne s’étaient pas regroupés à un endroit précis et tiraient au hasard, fauchant ceux qui se trouvaient dans leur périmètre. Peu expérimentés malgré leur entraînement, les autres ne savaient pas comment réagir.

Dès lors, la bataille se transforma en un chaos sans nom. Les rebelles continuaient de tirer sur le régiment. Les soldats cherchaient à comprendre ce qui leur arrivait, et plusieurs s’étaient entre-tués. Le général Hemmer était mort.

Au prix d’un effort considérable, Ilm parvint à se retirer du gros des soldats, avant de trébucher et de tomber dans un petit fossé, recouvert de feuillage. Ce dernier était assez étroit et peu profond, de sorte qu’il pouvait voir le cours de la bataille. Il ne se releva pas immédiatement. Il n’osait rien faire. Aussi surprenant que cela puisse paraître, les rebelles étaient en train de remporter cette bataille. La suite de l’histoire risquait d’être moins à leur avantage. Ils n’étaient ni assez nombreux ni assez bien armés pour prendre la forteresse qu’était la base militaire.

C’est alors qu’il aperçut Maj à nouveau. Évidemment, comme elle le lui avait annoncé la veille, elle avait retourné ses armes contre les soldats de la Synarchie. Mais c’est son sourire qui retint principalement l’attention du jeune garçon. Il était horrible. Presque difforme. Tout sauf humain. Presque… presque démoniaque.

Il sortit de son uniforme l’un de ses mini-disques de camouflage.

Il se releva lentement, puis se dirigea, rapidement mais sans bruit, vers les rebelles entourant le régiment.

Il passa derrière eux. Dégaina son sabre.

Et trancha.

Les premières têtes tombèrent. Décapités. Ce fut alors au tour des déserteurs d’être perdus. Eux qui utilisaient le chaos à leur avantage se retrouvaient eux-mêmes face à un danger qu’ils n’avaient pas estimé. Un ennemi frappait, les attaquait par derrière.

Et ils ne le voyaient pas.

QU’ILS AILLENT AU DIABLE.

Ilm, le regard rageur, ne s’arrêtait plus. Telle une tempête mortelle, il passait de l’un à l’autre, esquivait sans mal les tirs mal assurés qui se dirigeaient vers la silhouette approximative que ses ennemis apercevaient à peine. Il ouvrit une poitrine, et fut éclaboussé par un sang rougeâtre.

TOUS AUTANT QU’ILS SONT.

Il se retint de hurler alors qu’il continuait sa danse macabre. Même les soldats de la Synarchie commençaient à comprendre qu’il se passait quelque chose. Il avait fait tout le tour des rebelles, qui ne formaient qu’une simple ligne continue autour de leurs ennemis. Imperméable aux hurlements, Ilm ne s’arrêtait pas, tranchait des têtes, ouvrait des ventres, coupait des bras, évitait les tirs. Passait entre les gouttes.

Dans la Synarchie, le Diable était un concept abstrait. Une représentation, plus qu’un lieu ou une créature propres. Une représentation abstraite de tout ce qu’il pouvait y avoir de pire dans l’univers. De tout ce qu’il pouvait y avoir de plus cruel, de plus abject et de plus dangereux. Celui qui désunit. Celui qui divise. Celui qui détruit. Et pour autant qu’Ilm le sache grâce à son étude de l’histoire, cela avait toujours été le cas.

Bientôt, il n’y eut plus personne en face de lui. Il s’arrêta alors, et reprit sa respiration. Ce n’était pas terminé. Il le savait.

Maj arriva devant ses yeux. Elle était encore vivante. Il pouvait la distinguer à travers le feuillage. Elle affichait un regard mêlant colère et incompréhension.

– Traître… lâcha-t-elle.

Il ne répondit pas.

Il ne la connaissait pas.

Il ne l’avait jamais connue.

Il ne s’était jamais intégré parmi les enfants du Foyer. Depuis le massacre des Catacombes, il ne s’était jamais intégré nulle part.

– Va au diable, lâcha-t-il de vive voix en lançant violemment son sabre dans sa direction.

Elle n’eut pas le temps de comprendre ce qui venait de se produire. La lame s’était encastrée dans son front. De sa bouche entrouverte ne sortit aucun mot. Elle s’écroula.

Ilm s’approcha d’elle. Et retira la lame, maculée de sang.

Il regarda les militaires.

Tous le regardaient déjà. Il pensa à s’approcher d’eux, mais ils lui apparaissaient comme un mur compact voulant l’empêcher de passer. Il se sentait comme un corps étranger par rapport à eux. Il réalisa alors qu’il était couvert de sang. Et que la bataille était terminée.

À cette idée, il eut un sourire amer. Si le Diable pouvait être une personne, peut-être que c’était lui.