Chapitre 5 : Contrecoup

I

Cela faisait maintenant cinq jours que le périple du messager et de son protecteur, depuis la frontière du royaume jusqu’à sa capitale, avait débuté, et une certaine lassitude commençait à s'emparer du duo. Cette irritation était renforcée par la présence d’Helen, que Riaru s’efforçait de surveiller. La mercenaire, toujours prisonnière, ne bronchait pas et se permettait quelques mauvais regards en biais, suffisants pour piquer l’orgueil du garde du corps. Néanmoins, cela n’avait pas détourné son attention : elle n’avait de cesse de jeter des coups d’œil en tous sens, traquant la moindre faille dans sa garde et la moindre route qui lui permettrait de s’échapper.

Pour l’heure, le groupe progressait encore à travers les plaines verdoyantes qu’ils parcouraient depuis plusieurs jours désormais, mais les rameaux des arbres de la forêt par laquelle passerait leur route improvisée étaient désormais bien visibles dans leur champ de vision. Et, Riaru le savait, il s’agirait pour Helen de sa meilleure opportunité de fuite, étant donné que cette dernière serait couverte par l’obscurité offerte par les feuilles et les branchages, sans oublier que les troncs feraient office de parcours d’obstacles. Dénuée d’armure, uniquement habillée de vêtements sobres en tissu, elle bénéficierait d’une agilité certaine, qui ferait forcément défaut à son geôlier.

Mais ils n’avaient pas le choix. Ils ne bénéficiaient maintenant plus que de deux jours pour rejoindre la capitale avant la fin du délai convenu, et ils devaient tout faire pour éviter d’arriver en retard.

Kely ne parla plus beaucoup durant cette étape du voyage. Il regardait Helen d’un œil plus curieux que suspicieux, comme s’il se retenait de lui poser mille questions. Et c’était très probablement le cas. La mercenaire se contentait jusqu’alors de détourner le regard, signe qu’elle ne communiquerait pas avec ses geôliers, conservant une froideur la plus glaciale possible. Ses cheveux étaient plus longs qu'à leur première rencontre, ou alors était-ce leur désordre qui les faisait paraître ainsi.

– Nous y sommes, annonça Riaru, alors qu’ils se trouvaient enfin à l’orée de la forêt.

Ils étaient en début de matinée et avaient dormi quelques heures à une distance raisonnable de l’étendue d’arbres.

– Nous allons utiliser la journée pour traverser la forêt, expliqua-t-il. Il n’y aura pas de pause à midi, cette fois-ci, car nous devrons parcourir une assez longue distance en une durée plus courte que d’habitude.

Puis, se tournant vers la mercenaire :

– Si tu tentes quoi que ce soit pour t’enfuir ou pour retarder notre progression, je te tuerai.

Elle détourna le regard.

La marche reprit alors, pour devenir une éreintante randonnée à travers bois. La forêt était dense, faite en grande partie d’arbres aux troncs épais et aux feuillages fournis. La lumière du soleil filtrait suffisamment pour leur indiquer quelle heure de la journée il était, ce qui n’empêchait pas l’endroit de conserver une intimidante obscurité.

Tandis que Riaru avançait prudemment, sans jamais baisser sa garde ni cesser de regarder la prisonnière, Kely, lui, semblait se laisser aller à une certaine gaieté. Il progressait rapidement, enjambant les branches mortes et les hautes herbes avec aisance, comme s’il avait oublié sa mission.

Quelques jours plus tôt, le garde du corps aurait pu s’en inquiéter, et regretter cette attitude puérile. Mais désormais, il savait que l’androïde ne laissait rien au hasard malgré les apparences, et que ses sens l’avertiraient immédiatement de l’apparition d’un danger quelconque.

La rumeur de la forêt berçait les marcheurs tandis qu'ils progressaient entre les arbres, déblayant parfois le passage à coups de rapière pour se frayer un chemin dans la dense végétation. De temps à autre, le grognement d'un animal se faisait entendre, comme porté par le vent, sans qu'il fût possible de déterminer à quelle distance il se trouvait. La brise se changeait parfois en de petites bourrasques en grande partie stoppées par les troncs massifs.

De petites séries de craquements se firent bientôt entendre autour d'eux. D'abord espacées les unes des autres, ils n'y prêtèrent pas attention et continuèrent à avancer. Mais au bout d'une quinzaine de minutes, Riaru dut se rendre à l'évidence. L'écart diminuait entre eux et des bruits se faisant étrangement de plus en plus proches autour du chemin mal entretenu. Kely lui-même ralentit progressivement l'allure pour se rapprocher de son protecteur, et ce dernier raffermit la pression qu'il exerçait sur les chaînes sommaires retenant Helen, ainsi que sur son arme.

– On est suivis, synthétisa-t-il.

De nouveaux bruissements dans les buissons alentours lui répondirent de plus belle.

 

Helen ne savait pas elle-même de quoi il s'agissait. Seul le bruit les entourait, mais elle n'aurait pas été capable de discerner à quelle espèce il appartenait. Tout ce que ses sens affûtés lui permettaient de savoir, c'est que ceux qui étaient en train de les encercler ne portaient pas de chaussures.

– Humains, dit alors l'androïde.

L'acuité augmentée du messager était leur avantage. Mais s'ils étaient humains, ils étaient soit primitifs, ce qui était peu probable dans des environs aussi proches de la capitale du royaume, soit très ingénieux. Les sons continuaient à se rapprocher du groupe. Le garde du corps effleura de la main droite le manche de sa rapière, à l’affût du moindre mouvement agressif de la part de ces gens qui pour l'instant ne s'étaient toujours pas montrés.

Pour Helen, il s'agissait surtout de son occasion. Pour la première fois depuis longtemps, la chance lui souriait. Elle l'espérait tout du moins. Kely dégaina d'une main le bâton qui se trouvait dans son dos, tout en concentrant son regard sur les mouvements qu’ils apercevaient. Il n'avait pas l'air d'avoir spécialement peur, ni même, contrairement à son protecteur, d’être stressé. En vérité, l'innocence qui se lisait dans le regard de l'androïde était déstabilisante.

 

Les mystérieux individus continuèrent à s’agiter dans les broussailles, puis la rumeur de leur présence commença à s’étouffer, et disparut. On n’entendit bientôt à nouveau plus que le vent et les animaux alentour.

– Tu as pu voir combien ils étaient ? demanda Riaru.

– Non, désolé, s’excusa Kely.

– Bon, tant pis. On continue, s’exclama le garde du corps d’un ton bourru.

La marche reprit, comme si rien ne s’était passé. Et ils s’arrêtèrent de nouveau au bout de quelques secondes.

– Qu… commença Riaru.

Il regarda autour de lui. Dans son regard se lisaient l’étonnement, la consternation et une pointe d’admiration. La discrétion avec laquelle cela s’était produit était presque inhumaine. Il espéra déceler quelque chose dans les buissons environnants. Mais il n’y avait plus de mouvement. Plus le moindre.

 

Helen s’était enfuie.

II

 

Depuis une heure, la jeune femme suivait le robuste résistant à travers les égouts de la capitale. Il lui avait bandé les yeux pendant la première moitié de leur marche, afin qu’elle soit incapable de retrouver l’entrée par elle-même. Il avait jugé la précaution nécessaire, et elle n’avait pas pu y opposer le moindre argument.

– Comment vous nommez-vous, au fait ? demanda-t-il alors que tous deux marchaient dans dix centimètres d’eau croupie.

– Tyvyys… répondit-elle laconiquement.

– Ce n’est pas d’ici, ça, si ?

Elle acquiesça de la tête.

– Mes grands-parents vivaient dans la République de Mahery, et étaient des Nobles. Ils ont fui après la sécession.

– Ah bon… Pourtant, vous ne vivez pas dans un grand luxe, là, pour une Noble.

– Mes parents… nous étions en désaccord. J’ai quitté le domicile familial il y a longtemps pour m’engager dans l’armée...

– Une vraie réprouvée, dites… J’en connais une qui va être contente d’avoir de la compagnie, là où on va !

Il éclata d’un rire qui résonna contre les parois et fit frissonner la jeune fille. Mais malgré ses rudes manières, il lui semblait assez jovial et loquace.

– Pourquoi êtes-vous entré dans la Résistance ? lui demanda-t-elle.

– … Je suis fidèle à sa Majesté, tout simplement. Et… je souhaite la venger.

Cette réponse suscita un mélange de curiosité et d'admiration chez la jeune femme. Mais quelques secondes plus tard, elle s'arrêta sur un mot.

– … venger ?

Elle était intimement persuadée qu'il n'avait pas choisi son vocabulaire par hasard.

L'homme se renfrogna.

– Vous comprendrez en temps voulu, dit-il finalement.

Il ne prononça plus le moindre mot durant le reste de la marche. Ils se contentèrent d'avancer dans une atmosphère oppressante, les narines agressées par une odeur âcre et percevant parfois les sons des rats qui se faufilaient entre leurs pieds avec de petits couinements, qui arrachaient à Tyvyys des frissons de dégoût.

Elle aperçut bientôt la silhouette puis la figure d'un autre homme, à une dizaine de mètres devant eux, un garçon d'environ vingt-cinq ans, à l'allure frêle, au teint clair et aux cheveux bruns qui tombaient jusque sur sa nuque. Son air négligé lui donnait l'air de l’un des Maquisards qui rôdaient autour de la ville. De surcroît, il était armé d'un vieux fusil à ambre, héritage de l'époque où l'armée était encore constituée d'êtres humains.

Lorsqu'il aperçut enfin les approchants, il leva son arme droit devant lui, et, quoique tremblotant et balbutiant, parvint à prononcer quelques mots :

– Halte ! Veuillez… clarifier votre identité !

Jaka leva un bras et serra le poing, puis se mit à déplier et replier les doigts dans un ordre anarchique, mais étrangement précis, avant de clarifier son identité.

– Tu peux rester tranquille, Fidy.

Passé une courte hésitation, le garde baissa son arme. Il se déporta d'un mètre sur la droite pour les laisser entrer à l'intérieur du repaire. Un voile poussiéreux de tissu rouge foncé recouvrait un trou rectangulaire large de deux mètres sur soixante-dix centimètres, ce qui ne facilitait pas le passage, surtout pour la personne imposante du guide de Tyvyys.

Plus ils se rapprochaient de l'autre extrémité du couloir humide et étroit qu'ils étaient en train de traverser, plus les éclats de voix qu'elle entendait augmentaient. Mais ces voix étaient indubitablement basses. Les gens dont elles provenaient ne l'élevaient volontairement pas, sûrement par peur qu'une rumeur trop forte attire les Tarana jusqu'ici.

Ils débouchèrent enfin dans une grande salle carrée et éclairée par quelques lampes d'ambre. La lumière artificielle était assez désagréable, mais elle put distinguer, en provenance probablement de l'une des salles voisines, un faisceau de lumière naturelle. Elle se trouvait sans doute non loin de la surface, ce qui expliquait le faible volume de parole des membres de la Résistance.

Le spectacle était fascinant pour une jeune fille qui n'avait connu qu'une ville, certes bourdonnante de vie, mais paisible malgré tout. Les hommes et les femmes constituant cette opposition au couvre-feu en place portaient tous des vêtements sombres et rapiécés que les deux semaines de privation avaient salis de plus en plus. L'odeur était encore plus forte qu'avant, mais ils devaient s’y être habitués. Nombre d'entre eux portaient des armes à feu vétustes et tous affichaient sur leur visage une grande détermination.

Le dénommé Jaka fit signe à Tyvyys de continuer à le suivre jusqu'à une vieille porte en bois vermoulu. Il frappa selon un rythme bien précis, marquant parfois des pauses d'une seconde avant de reprendre. Une autre série de coups lui répondit, puis un bruit métallique leur indiqua qu'un verrou avait été enlevé.

La porte s'ouvrit alors sans un son, révélant la présence d'un grand homme svelte et âgé, aux cheveux bruns en bataille et à la barbe de trois jours, vêtu d'une toge noire par dessus une chemise beige. Il fit un léger signe de salut de la tête.

– Bonjour, monsieur Sokrata ! dit Jaka en se tenant droit, les bras et les mains parallèles au reste du corps.

D'un signe de main dédaigneux, son supérieur l’enjoignit à ne pas se montrer trop formel, et l'intéressé se détendit, quoique restant un peu mal à l'aise. Il regarda ensuite longuement la nouvelle venue, ce qui eut pour effet de la déstabiliser. Elle se sentit tout d’un coup toute petite, face à cet homme clairement influent au sein de ce groupe hétéroclite. Sokrata se retourna enfin vers Jaka :

– À qui ai-je l’honneur ?

– Une éventuelle nouvelle recrue. Elle a demandé à me rejoindre après que j'ai effectué ma mission.

– Je vois… La procédure a bien été appliquée avec elle ?

– Oui, je lui ai bandé les yeux dans les égouts. Pas de problème.

– Bonne initiative. Par les temps qui courent, il faut se montrer prudent.

Tyvyys se demanda si ce Sokrata parlait de la situation de la capitale en général ou de quelque chose de plus propre au mouvement de Résistance qu’elle cherchait à rejoindre. Mais elle s’en fichait. Elle cherchait à se montrer utile, d’une manière ou d’une autre. Rester cloîtrée chez elle lui était devenu insupportable. Et elle voulait revoir son mari et sa progéniture.

– Mais… Vous me dites quelque chose. Ne nous sommes-nous pas déjà croisés, auparavant ?

À ces mots, elle s’immobilisa, puis regarda le caporal dans les yeux. Elle se dressa alors, le plus fermement possible, et serra le poing droit, avant de l’appuyer sur le poignet de son bras gauche. Le salut militaire firenéen.

– Je suis issue de la soixante-neuvième promotion de la caserne de Tavanà. J’ai servi sans défection jusqu’à la Démobilisation d’il y a cinq ans, en tant que première classe.

Le caporal se tourna à nouveau vers elle. Elle crut qu’il allait de nouveau la toiser, mais il s’agissait d’un regard accueillant. Cependant, elle n’était pas dupe. Ce masque était presque trop visible. Toujours était-il qu’il tentait vraisemblablement à la rassurer. À côté de lui, le grand gaillard qui l’avait amenée était abasourdi. Sans doute n’avait-il jamais effectué de service militaire.

– Eh bien, soldate, je vous souhaite la bienvenue parmi nous. Nous ferons, et j’espère que vous nous y aiderez, tout ce qui est en notre pouvoir pour restaurer en ce pays le régime qui lui a été volé par les représentants d’idées d’un autre temps.

III

 

Kaika aurait aimé être tout sourire lorsqu’il entra dans la salle du Conseil des Factions. Mais à la place, il affichait une expression que l’on eût aisément pu qualifier d’exaspérée. En vérité, il appréhendait la façon dont les membres du Conseil traiteraient la nouvelle dont il allait leur faire part. Après tout, elle n’était pas vraiment bonne.

– Nous avons reçu des nouvelles du Semi et de notre agent, annonça-t-il.

– Enfin ! s’exclama la vieille dame rousse, assise aujourd’hui en bout de table.

– Alors, qu’en est-il ? demanda un autre.

Kaika s’éclaircit la gorge et prit une rapide inspiration avant de continuer :

– Le messager a parcouru quatre cinquièmes de la distance le séparant de Tavanà, selon nos informateurs. Mais il est difficile de dire où ils sont maintenant. Probablement au sud de Foyben. Quant à notre agent…

Son visage se durcit.

– Il semblerait qu’il soit mort.

Il sembla à cet instant à Kaika que l’air de la salle s’était changé en plomb.

La mort de l'agent impliquait deux faits catastrophiques. Le premier était qu'une puissance ou une organisation étrangère pouvait être au courant des desseins de la République de Mahery, et serait ainsi en mesure d'agir avec un coup d'avance sur le Conseil. Et le deuxième, que le Semi pouvait être tombé dans les pires griffes possibles. S'il venait à rentrer en contact avec les Maquisards au lieu de la Résistance, les conséquences risquaient d'être désastreuses.

Après quelques instants de mutisme général, une voix, celle de la vieille dame rousse, s’éleva, plus froide que jamais.

– Nous ne pouvons pas laisser le Semi entre les mains d’un agent ennemi.

– C’est pourtant trop tard, lui répondit-on. Il sera déjà à son point de chute avant même que le moindre des nôtres n’ait parcouru le quart de la distance.

Kaika acquiesça d’un air grave, et la conseillère se renfrogna.

À nouveau le silence se fit. Une décision devait être prise. Il fallait envisager les différentes hypothèses, prendre une décision, construire un plan. Utiliser les moyens nécessaires sans pour autant dévoiler leurs meilleurs atouts.

Une femme, plus jeune que la précédente, aux cheveux blonds, lisses, et au visage rond, prit alors la parole pour émettre une suggestion :

– Utilisons le Transporteur.

Une demi-seconde de silence. Puis un tonnerre de protestations résonna dans la salle. Presque toutes ces personnes habituellement murées dans le silence, observant seulement les membres les plus importants se charger de la plus grande partie du travail, étaient comme sorties de leur torpeur.

– Nous ne pouvons pas nous permettre d’utiliser le Transporteur ! C’est une invention bien trop précieuse !

– Vous préférez voir le Semi entre les mains des Maquisards ? répliqua la conseillère sans se démonter.

Les clameurs diminuèrent progressivement et les conseillers se mirent à peser le pour et le contre. En effet, il valait peut-être mieux dévoiler une innovation militaire exceptionnelle, pour en cacher une qui l'était encore plus. Car personne ne savait ce qu'était le Semi, en dehors du Conseil et de son entourage proche.

La vieille dame soupira, avant d'inciter ses collègues à procéder à un vote.

– Est d’accord pour une utilisation du Transporteur ? enchaîna Kaika.

Lentement, mais sûrement, des mains commencèrent à se lever. Cinq. Puis dix. Bientôt, deux tiers des conseillers avaient fait de même. Les récalcitrants, eux, se contentèrent d'une mine renfrognée.

Le Conseil des Factions de la République de Mahery fonctionnait ainsi. Les vingt membres de cette assemblée, élus au sein de leurs partis respectifs, faisaient des propositions quant à la marche à suivre du pays, qu'ils contrôlaient en intégralité. Et quelle qu'elle fût, aucune décision ne pouvait être prise sans l'aval du Conseil. Ce modèle, le vieux Kaika le savait, avait une grande faille. Car dans un cas de crise, rien ne pouvait être pire qu'une vingtaine de chefs à égalité mais proprement incapables de s'entendre sur une marche à suivre. Néanmoins, pour l'heure, Mahery avait encore l'avantage. La suite des événements allait sans doute le démontrer.

 

IV

 

– Il faut sortir de là !

Kely acquiesça, même s'il n'avait pas besoin qu'on le lui rappelle. Les paroles de Riaru étaient purement rhétoriques. Ils devaient vite quitter cette forêt. Indépendamment du fait qu'ils ne savaient pas qui étaient ces gens qui les avaient encerclés quelques minutes plus tôt, il leur serait dangereux de croiser à nouveau la route d'Helen. Le garde du corps de l'androïde conservait dans un baluchon la lourde armure de la mercenaire ainsi que son fusil de précision. Même si tout ce matériel ralentissait leur progression, il ne pouvait pas décemment se permettre de laisser un tel équipement être récupéré par sa propriétaire, car la chasse recommencerait. Et même si elle était sans arme, la mercenaire avait désormais la vitesse et l'agilité pour elle. Riaru avait suffisamment entendu parler d'elle pour savoir qu'elle ne lâcherait pas l'affaire aussi facilement.

Ils coururent ainsi pendant trois quarts d'heure, enjambant les racines et esquivant les quelques jeunes arbres au milieu de cette route accidentée. Finalement, ils parvinrent à la lisière du bois sans avoir recroisé les êtres humains qui s'y trouvaient et, à bout de forces, prirent une minute pour faire une pause.

– Tu ne l’as pas vue partir ? demanda Riaru à son protégé.

Le messager fit la moue.

– Je regardais les hommes... Je n’ai pas fait attention... désolé.

– Tu n’as pas à t’excuser. J’ai été moi aussi distrait. La fatigue joue sur nos nerfs.

– Oui…

– … Kely, tu vas bien ?

L’androïde semblait vraiment exténué. Il était à genoux, ses paupières étaient à moitié fermées, et de sa bouche entrouverte, sa voix sortait avec une évidente faiblesse.

– Je n’ai plus… d’énergie.

Ces mots furent les derniers qu’il prononça avant de s’effondrer à terre comme un pantin désarticulé. Son visage arborait désormais l’air paisible d’un ange endormi. Ces derniers jours, ils avaient peu dormi, et souvent couru. Riaru, lui, était rompu à ce genre d’exercice depuis des années, mais le messager, lui, n’était pas un humain. Il ne pouvait pas se renforcer par de l’exercice et ses batteries étaient fixes et bien réelles. Il avait parfaitement estimé cela, et Kely l’avait prévenu de ce fait au début de leur voyage.

Laissant échapper un profond soupir, il regarda derrière lui. Il se demandait où pouvait bien être Helen à présent. Songerait-elle vraiment à reprendre la traque ? Malgré son état actuel, c'était plus que probable. Mais affaiblie, blessé, sans son armure et ses armes, elle ne pourrait rien contre lui.

Ne perdant pas de temps, le garde du corps prit son protégé dans ses bras, se servant de son épaule pour appuyer la tête du jeune garçon inconscient, puis regarda au nord. Là-bas se trouvait sa véritable destination, celle qu’il avait cachée tout au long du voyage, en jouant avec les différents camps pour égarer les esprits. Tout aurait pu voler en éclat lorsque Kely avait remarqué le sang séché de feu l’agent de Mahery qui était censé le suivre. Mais il était toujours là, et il avait bien l’intention de réussir la mission qui lui avait été confiée.

Il se demanda un instant comment s’en sortirait la Résistance de Firenea. Il avait un certain dédain pour ce mouvement désespéré, qui se débattait comme un insecte pris dans la toile d’une gigantesque araignée, et dont tous les espoirs reposaient dans un message dont même ses chefs ignoraient le contenu. À ses yeux, leur avoir fourni les Perturbateurs compensait sa trahison. Mais pour renverser Minahi, il faudrait bien plus qu'une poignée d'hommes et un peu de technologie. Prenant appui sur son pied arrière, il s’élança à nouveau sur le chemin qui devait le mener au terme d’un énième voyage.

 

V

 

Il était sept heures du matin lorsque le gouvernement provisoire formé par les Anciens Nobles fut réuni dans la grande salle qui servait à gérer les affaires du royaume. La veille, leur souverain officieux leur avait expressément demandé de se rendre ici aux aurores pour une réunion d’État-major de la plus haute importance. Ces derniers, pour l'heure, étaient encore dans le flou quant aux intentions du despote.

Minahi était déjà présent lorsqu'ils entrèrent un à un dans la salle. Il portait toujours sa lourde et imposante armure d'un noir profond, et ses yeux rougeoyaient sous son casque. Personne n'aurait su dire si l'impression qu'il souriait était réelle ou fantasmée. Alors que tous s'asseyaient à leurs places respectives, lui resta debout tout en prenant la parole et en s'adressant à l'assemblée.

– Pour commencer, j'aimerais un rapport concernant l'avancée de notre traque de la Résistance.

Le vieux Lijep, plus grisonnant que jamais, se leva en tenant quelques feuilles de papier entre ses mains. Il s'éclaircit la gorge avant de répondre à Minahi tout en s'aidant de ce qui y était inscrit.

– Il semblerait qu'ils aient commencé à bouger, en effet. Nous ne savons pas trop pour quelle raison, mais nous avons repéré des mouvements suspects dans les rues des quartiers contrôlés par les Roasai. En fait, nous retrouvons de plus en plus de robots détruits.

– Et pourquoi n'ont-ils toujours pas été pris en chasse ? lança le despote avec un certain agacement dans sa voix métallique.

Lijep plissa les yeux. Une grande fatigue était perceptible sur ce vieil homme. Ses collègues, eux, le comprenaient assez bien. Depuis le début des événements, il s'était démené comme un beau diable. Les charges administratives qui lui étaient échues semblaient vraiment lui tenir à cœur.

– Impossible de le savoir pour le moment. Ils ont probablement trouvé un moyen de tromper la vigilance des robots, mais nous ne savons pas lequel. Ce sont les nôtres qui ont été capables de les apercevoir à certains moments. En outre…

Il marqua une pause, comme s'il craignait de devoir annoncer le fait suivant au despote.

– … il semblerait qu'ils tentent d'entretenir des liens avec la population.

L'utilisation du conditionnel n'était pas là par hasard. Un étrange son sortit de sous le casque de Minahi. Une sorte de grognement, ou alors un crissement des dents.

– Le peuple commence à se soulever, donc.

Un frisson parcourut le corps du vieux Lijep.

– Nous ne pouvons rien contre cela, dit-il dans un souffle, comme s'il ne voulait pas être entendu.

Mais la réponse apportée par le despote alla dans le sens du vieil homme.

– En effet. Nous ne pouvons pas nous en prendre à eux. Ce serait une grave erreur.

Lijep soupira de soulagement. Il savait que Minahi était intelligent, mais il le savait aussi capable d'un pragmatisme extrême.

– Cependant, les mouvements de ces rebelles cherchent sans aucun doute à provoquer un soulèvement.

Le visage du vieillard se crispa de plus belle. Quelle décision le despote comptait-il prendre ?

– Nous allons prendre un risque et faire bouger les Tarana qui surveillent les entrées des égouts.

Dans la salle, la tension monta d'un cran.

– Faites-les avancer vers le foyer de la Résistance, tout en renforçant la défense en surface du palais royal.

Le déficit numérique des forces militaires présentes en ville était la faille du plan de la collaboration entre Minahi et les Anciens Nobles pour prendre le contrôle de la capitale. Cette dernière devenait parfaitement contrôlée dès lors que toutes les unités disponibles étaient disséminées de manière égale. Mais si un certain nombre d'entre elles étaient mobilisées en un point précis, cela créait une brèche dans la défense parfaite du palais.

– N'est-ce pas justement le plan de la Résistance ? Nous forcer à bouger nos pions pour nous toucher en plein cœur ? demanda un autre Noble, le soixantenaire chauve.

– Pour le moment la balle est dans leur camp. Leur influence n'est pas à négliger. Ils auront l'appui de la population, qui commence à se poser des questions après tout ce temps.

Quelques secondes passèrent. Puis il reprit :

– Nous devons agir avant qu'il ne soit trop tard, asséna le despote, quitte à ce que nous prenions des risques. Si la population se retourne contre nous, il sera impossible pour nous de contrôler le royaume. Ne l'oubliez pas.

Personne n’osa contredire les mots qui venaient d’être prononcés par cet autoritaire chef de guerre. Lijep, quant à lui, adressa une petite courbette avant de se rasseoir. En son for intérieur, il éprouvait une honte immense, à son propre égard comme à celui de ses camarades.

Les Anciens Nobles n’avaient jamais réussi à atteindre leurs objectifs, à savoir restaurer la dignité impériale, pour une raison très simple : la plupart d’entre eux n’étaient motivés que par leurs propres intérêts, ce qui les empêchait d’avancer ensemble. L’histoire de la Confrérie avait été marquée par un nombre considérable de trahisons, car à de nombreuses reprises, des membres s’étaient vu proposer des postes importants et une grâce officielle par certains royaumes. Ainsi, les autres Anciens Nobles devenaient des opposants au bon ordre des choses, et étaient traqués. L’organisation avait, plusieurs fois, échappé à la dislocation. Lijep lui-même avait accepté un poste de ministre dans le Royaume de Firenea, mais c'était dans l'intérêt de la Confrérie qu'il l'avait fait.

Elle avait effectivement subsisté, mais n’était que rarement sortie de l’ombre. C’était la raison pour laquelle ils suivaient Minahi aujourd’hui. Ce charismatique personnage, qui cachait son identité et ses intentions réelles sous un casque de fer, avait réussi sans problème à les amadouer en leur proposant un plan concret et crédible. Lorsque ce dernier avait enfin fonctionné, la confiance qu’ils lui adressaient avait été décuplée, et plus personne n’avait été en mesure de contester ses prises de décision.

Alors que la Confrérie s’affaiblissait de plus en plus, Minahi semblait leur offrir une porte de sortie aussi grandiose qu’inespérée. Par cette action, il s’était arrogé un réseau fiable et un État-major fidèle. Mais plus les jours passaient, plus il apparaissait évident à Lijep que Minahi n’était pas motivé par les mêmes idéaux que lui. Le despote se fichait bien de voir l’Empire de Kalom ressusciter. Quand il écoutait ses paroles, cela lui apparaissait de plus en plus évident. Mais cela, il avait l’impression d’être le seul à le voir.

Non.

Pas le seul.

Il était parvenu à instiller le même sentiment à son fils.

Le devenir de la Confrérie des Anciens Nobles de Kalom résidait en la personne du jeune Kizay. En partie débarrassé qu’il était des idéaux dépassés et illusoires de la vieillesse qui se laissait abuser par un influent personnage leur promettant monts et merveilles, lui était capable d’assurer un véritable renouveau pour ce cercle restreint.

Kizay, de même que tous les enfants des Anciens Nobles, incarnait l’espoir.

Et c’était justement ce qui, en ces temps troublés, venait à manquer.

 

VI

 

Ce matin-là, lorsqu’elle sortit de la préfecture qui lui servait de logis, la vieille préfète au chômage technique ressentit à nouveau la lassitude qui l’étouffait depuis si longtemps. Elle était bien loin l’époque où elle était pleine de volonté à l’idée de devenir un personnage politique de premier plan du royaume. Et elle avait fini par n’être que la perceptrice d’impôts d’un petit village de la campagne firenéenne. Les événement récents l’avaient bouleversée. Elle avait réalisé à ce moment qu'à des kilomètres d’ici, le monde avait continué à tourner autour de ce patelin où chaque jour ressemblait au précédent.

Elle leva la tête. Quand elle regarda devant, la vision qui se présenta à elle la pétrifia. Sur la route qui traversait le village, une armée était en train d’avancer. Des chevaux, des fantassins et des archers, toute une division passait devant elle. Certains soldats plaisantaient entre eux, comme si tout cela n’était pour eux qu’une formalité. Il y avait aussi des hommes vêtus d’armures intégrales en métal et avec des pierres d’ambre infernale incrustées en leur centre, symbole de puissance qui indiquait qu’il s’agissait sans aucun doute de généraux. Eux arboraient un air sérieux mais aussi fier, celui du soldat haut-gradé qui conduisait pour la première fois son armée à la bataille. Cette armée arrivait du nord et s’en allait au sud, droit vers la capitale. C’était une certitude. Nul doute qu’il s’agissait là de l’armée de Fiaama.

Et désormais, chez la vieille préfète, à l’ennui et au regret s’ajoutaient un important sentiment d’impuissance face à la masse des événements qui arrivaient tout d’un coup, et qui se suivaient implacablement. Des événements qui devaient, sans aucun doute, changer la face du monde.

 

VII

 

– Vous… vous allez bien ?

La question que ce citadin de Firenea avait posée s'adressait à la femme qui venait d'entrer précipitamment dans sa modeste demeure. Elle respirait très fort et semblait complètement à bout. Elle avait dû courir à perdre haleine avant d'arriver ici. Derrière la porte, on pouvait entendre les pas rapides des Roasai qui la recherchaient probablement. Peut-être même aussi des serviteurs des Anciens Nobles.

Relevant sa capuche, l'intéressée se redressa tout en lâchant un soupir de soulagement. Elle arborait un air satisfait, celui de la personne qui venait de parvenir au bout d'une mission très difficile. Elle toisa le trentenaire trapu au visage rondelet et rougi qui lui faisait face. Un individu qui faisait à n'en point douter partie de la classe moyenne de la cité de Tavanà.

– J'ai un message pour vous, lui annonça-t-elle finalement.

L'homme écarquilla les yeux. Elle était bien téméraire pour une simple messagère. Mais de quelle maison pouvait-elle bien venir ? À quel point cette information était-elle importante pour que cela vaille la peine de braver le couvre-feu général ? Et surtout, pourquoi lui ?

– … Allez-y, dit-il avec dans la voix une pointe d'interrogation.

Durant un instant, ils ne firent que se fixer, sans émettre le moindre son. Alors que les robots s 'éloignaient au dehors, un silence de mort s'abattit sur la pièce. L'homme vivait seul chez lui, car le reste de sa famille était absent à l'heure où les Roasai s'étaient brusquement retournés contre leurs maîtres. Peut-être alors était-ce une information sur cette dernière ? Cette personne lui apportait-elle des nouvelles de sa femme et de ses deux fils ? Il s'accrocha à cet espoir, et ses yeux brillèrent d'une lueur de joie. Mais la réponse apportée fut tout autre.

– Sa Majesté Afolkah IV est mort. Transmettez l'information.

L'homme se figea.

– Pardon ?

– Sa Majesté Afolkah IV est mort. Transmettez l'information, répéta la messagère comme un automate.

Abasourdi, l'homme resta quelques instants cloué sur place. Le roi était donc mort ? Mais comment était-ce possible ? N'était-il pas en pleines négociations avec le parti de ce « Minahi » qui cherchait à chambouler les institutions par la force ? Ce barbare qui prenait la population en otage pour soi-disant faire entendre sa voix ?

Cette dernière pensée donnait du sens à cette possibilité. Après tout, le roi n'avait pas parlé en personne. C'étaient les Tarana qui avaient donné cette information, de leur voix mécanique, à tous les habitants. Et lui, trop apeuré et trop inquiet quant au sort de sa famille pour penser à autre chose, s'était satisfait de cette version. Alors, l'hypothèse de la mort du roi devenait crédible.

– Transmettez l'information, insista alors la jeune femme, le tirant de ses pensées. Je sais que vous en avez la possibilité.

– Hein ? Euh… Ah, oui ! Mais je dois attendre que le soleil soit à son zénith pour cela !

En réponse, elle acquiesça simplement.

Et derrière le masque et le foulard qui cachaient son visage, la jeune femme souriait.