Chapitre 4 : Sinlanber

I

 

Les pas des deux historiens crissaient sous la fine couche de poussière et de débris qui s’était installée en l’absence de quiconque pour réaliser le moindre entretien. La Ville, spectre d’une civilisation qui n’était plus, provoquait chez eux de plus en plus de tension. Particulièrement chez Cret depuis quelques minutes et du fait des bruits qu’il avait entendus.

Il n’y avait plus devant eux que des immeubles hauts de plusieurs étages et aux murs majoritairement blancs, construits à des époques différentes mais respectant tous scrupuleusement le même style architectural. Ils étaient bordés par des trottoirs et par des routes, et l’on pouvait voir, de temps à autre, des carcasses de véhicules d’une époque révolue.

La première surprise se fit lorsqu’ils tombèrent sur un panneau qui avait vraisemblablement été planté là plus récemment. Il était en bois, fiché dans une carcasse de fer, et affichait les mots : « Vous entrez dans le Royaume de Sinlanber ».

— Ça veut dire quoi, ça ? s’agaça Akept.

Son cadet réfléchit quelques secondes avant de théoriser :

— Peut-être qu’y avait encore des gens après la fin des structures étatiques, et qu’ils ont fait ça.

Le bois, vermoulu et troué, ne devait plus être tout jeune, et les lieux avaient sans doute été désertés depuis longtemps, comme tout le reste. Cret se demanda s’il y avait eu des Coffres ici, et s’ils avaient explosé une fois que plus personne n’avait été là pour les nourrir.

Il n’y avait pas grand-chose dans cette veine urbaine complètement abandonnée. Les seuls magasins étaient tous complètement vides. Tout ce qui avait pu proposer de la nourriture sur un étal avait été dévalisé, probablement autant par les humains que par les animaux.

Après quelques dizaines de minutes de marche, ils arrivèrent au-devant d’une étrange structure. Un muret de pierre surmonté d’une grille métallique entièrement envahie par la rouille encerclait trois des quatre côtés d’un carré où un escalier s’enfonçait dans les profondeurs de la terre. En face de ce dernier, un panneau, et un nom inscrit : Convention.

— C’est quoi, ce truc ? pensa Akept à voix haute.

Cret réfléchit un instant. Une convention, une règle – ou un ensemble de règles – de conduite adoptée au sein d’un groupe social pour créer une cohésion. Il ne voyait pas le rapport avec un escalier. Rien de semblable n’était mentionné dans les livres qui avaient survécu à l’autodafé.

— Je dirais que c’est l’entrée d’un réseau de tunnels sous la ville, suggéra-t-il.

À un mètre de l’escalier se trouvait un poteau couché sur le sol, arraché à sa base. À son extrémité supérieure se tenait un autre panneau, indiquant le mot « Métro ». Ça ne lui disait rien.

— Depuis le temps, ils doivent s’être effondrés. On y va pas, répondit son aîné.

Le cadet acquiesça et, après être restés encore quelques instants ici, ils dépassèrent cet endroit pour continuer leur chemin.

 

À mesure qu’ils avançaient, le nombre de déchets sur le sol diminuait, ce qui facilita leur progression. Las de ce grand axe où plus rien ne subsistait, ils décidèrent donc de s’enfoncer dans une des rues adjacentes, plus étroite, tout en continuant à aller dans la même direction – ainsi, ils n’auraient qu’à virer à cent quatre-vingt degrés pour revenir sur leurs pas et ressortir de la Ville une fois qu’ils auraient trouvé ce qu’ils cherchaient.

Cette rue était légèrement plus petite mais toujours assez semblable : du béton fissuré, quelques débris épars, et toujours ces immeubles blancs qui témoignaient de la grandeur de leurs habitants. Dans certains espaces, la nature avait repris ses droits et des sortes de mini-forêts urbaines s’étaient installées, tels de minuscules oasis au milieu d’un désert. De nombreux animaux semblaient d’ailleurs y vivre, principalement des oiseaux et des chats. À aucun moment ces derniers ne cherchèrent à déranger les humains qui passaient près de leurs repaires – l’un d’eux, qui s’était comme perdu sur la route, prit même la fuite dès qu’il les entendit, à une vitesse prodigieuse au vu de sa taille, et alla se réfugier sous une voiture.

Arrivés au bout de la première rue, ils hésitèrent quelques instants avant de tourner à droite, s’engageant dans un chemin similaire. Tout se ressemblait dans ce quartier, mais tout était si nouveau pour eux qu’ils ne s’en lassaient pas. Plusieurs vieux panneaux d’antiques échoppes, mais ce n’était vraisemblablement pas un haut-lieu du commerce de la Ville.

Quelques autres microcosmes de verdure plus loin, ils arrivèrent sur une place, au moins deux fois plus grande que celle de Peripith. Au centre trônait une construction vraisemblablement bien plus ancienne que les autres, faite de trois étages dont les murs étaient d’une pierre lisse et jaunie. Rétrécissant à mesure qu’elle prenait de la hauteur, elle se terminait par une pointe, et une croix érodée par le vent à son sommet. Elle ne tiendrait sans doute plus très longtemps. La porte était grande ouverte, et après quelques secondes d’hésitation, ils se dirigèrent vers elle et entrèrent dans l’édifice.

L’intérieur était une large voûte, soutenue par des piliers. De part et d’autre, sur les murs, plusieurs vitraux ouvragés, certains d’entre eux brisés et laissant entrevoir le ciel gris. Quelques chaises en bois posées pêle-mêle au milieu. Et au bout, un pupitre de pierre. Au plafond se trouvait une étrange peinture, magnifique, qui semblait raconter une histoire se déroulant dans un monde fantastique.

— Je sais ! s’écria soudain Cret, dont la voix résonna fortement dans l’édifice.

Quand l’écho se fut tu, il continua, moins fort :

— C’est une Église. Y en avait plein avant les Coffres, mais elles ont toutes été détruites. Enfin, pas dans la Ville, on dirait.

— C’est… c’est super beau, s’émerveilla Akept.

L’endroit était en effet à couper le souffle, incomparable avec quoi que ce fût à Inith ou à Peripith. Ici, on n’avait pas privilégié la praticité, et mis, au contraire, presque exclusivement l’accent sur l’ouvrage et la beauté.

En hauteur était placé ce qui ressemblait à un grand instrument de musique, du moins le supposaient-ils du fait du léger son qu’il produisait grâce au vent. Ou peut-être était-ce leur imagination qui leur jouait des tours.

 

— Dis, Cret… Y a un truc qui va pas ici, non ?

Le jeune homme se tourna vers son aîné et le regarda avec circonspection.

— Tu veux dire quoi ?

Akept chercha ses mots quelques instants, puis joignant le geste à la parole, il écarta les bras comme pour accuser les lieux.

— Tu trouves pas que c’est beaucoup trop propre ? Ça fait des siècles que c’est à l’abandon, devrait plus rien y avoir. Limite, l’Église devrait s’être écroulée, comme les tunnels d’en-dessous.

Cret fit la moue puis regarda à son tour, et tressaillit. Son aîné avait raison. Cet endroit avait un air étrange. Il sonnait… entretenu.

— Quand on est entrés dans la Ville, avoua-t-il, j’ai entendu un truc. Y a un oiseau qui s’est envolé mais c’était beaucoup trop fort, il pouvait pas avoir fait ça tout seul.

Il laissa un blanc. Akept le regardait, bouche bée, puis dit :

— Toi aussi, tu te sens observé depuis qu’on est entrés ici ?

Son cadet passa une main sur sa bouche. Ils avaient tous deux eu exactement le même sentiment, mais à aucun moment ils n’avaient jugé bon de le communiquer, pour ne pas effrayer l’autre.

D’un commun accord, ils cessèrent de parler et de bouger et commencèrent à épier la moindre anomalie, aux yeux et à l’oreille.

Dix secondes passèrent. Mais il n’y avait là que le léger bruit du vent qui s’engouffrait par les fenêtres brisées.

Finalement, Akept soupira.

— Mouais… Dans le doute, j’ai pas envie de savoir. Allez, on sort, on reste discrets, on trouve ce qu’on cherche et on rentre. Plus vite on sera partis, plus vite tu seras soigné.

Cret sourit. Il avait oublié l’urgence de son état. Quand la phase aiguë débuterait, il espérait au moins qu’il serait capable de marcher. Mais dans le doute, ils devaient faire le plus vite possible. Ce soir, ou le lendemain, ils seraient sur le chemin du retour.

Ils restèrent encore ici un instant à contempler les vitraux, la peinture, le lointain plafond, avant de se diriger de nouveau vers la porte d’entrée. Quand ils ressortirent de l’édifice religieux, il n’y avait rien d’autre que le silence, troublé par le vent et quelques cris d’animaux, pour les accueillir. Tout était calme et il n’y avait aucun signe d’une quelconque présence humaine. Même les bêtes ne semblaient pas s’aventurer par ici.

Ils décidèrent, au hasard une fois encore, de tourner à droite, dans une rue pas moins grande que toutes les autres. Dix minutes plus tard, ils arrivaient en bordure du fleuve. Un air plus frais leur frotta le visage et ils purent apercevoir quelques mouettes qui volaient çà et là. Se penchant légèrement par-dessus un petit muret de pierre, ils purent apercevoir l’eau, sombre et légèrement brune, qui s’écoulait tranquillement. Même ça, jamais de leur vie ils ne l’avaient vu.

 

II

 

En continuant à longer le fleuve vers le nord de la Ville, Cret et Akept ne tardèrent pas à entrer dans ce qui devait avoir été un quartier commercial. Le nombre de pancartes à moitié détruites de magasins abandonnés avait considérablement augmenté, mais la plupart d’entre eux demeuraient vides et les deux historiens ne cherchèrent même pas à aller vérifier.

Néanmoins, en quittant à nouveau un grand axe pour rechercher des rues plus modestes, ils trouvèrent miraculeusement une échoppe qui n’avait pas encore été libérée de son contenu. Et comble de la chance, parmi ce même contenu se trouvait, légèrement dissimulé derrière l’entrée, exactement ce pour quoi ils étaient venus : des livres.

Poussant un cri de joie, Cret se dirigea en courant à l’intérieur, suivi de son aîné qui marchait en souriant. Le jeune homme commença à farfouiller dans toutes ces lectures et se posa un moment la question de savoir s’il devait tout prendre pour le fourrer dans son sac. Interrogeant Akept du regard, celui-ci rit avant de répondre :

— Tu vas pas avoir la place. Prends le plus intéressant et on continue. Si ça, c’est pas vide, y en aura d’autres pareilles.

Son cadet fit la moue, mais acquiesça. De toute façon, il ne s’agissait pas d’une bibliothèque : l’intégralité du contenu littéraire de ce magasin tenait dans un petit bac. Les ouvrages étaient usés et n’avaient pas l’air particulièrement longs. Se concentrant pour lire les premières lignes du résumé de l’un d’eux, dont l’écriture ressemblait au discours du Présidore Dener, il le reposa, légèrement déçu, et après quelques minutes d’hésitation, il en prit un autre, à la couverture stylisée et avec pour titre « La nuit a dévoré le monde ».

— C’est toujours ça de gratuit, plaisanta-t-il.

Akept éclata de rire.

— Bon, c’est pas tout, dit-il ensuite, on a un job à faire.

Son cadet soupira. Il en avait presque oublié le contrat.

Ils s’affairèrent donc de plus belle dans cette boutique et entreprirent de récupérer tout ce qui semblait être en état et avoir de la valeur. Il devait s’agir d’un petit bazar vu qu’ils y trouvèrent tant des ustensiles de cuisine que quelques tee-shirts aux inscriptions indéchiffrables. La boutique en elle-même était sobre : le sol était carrelé, les murs blancs, quelques traces d’une peinture qui n’avait pas tenu et d’obscurs posters depuis longtemps décrochés. Pas grand-chose à se mettre sous la dent, mais c’était déjà mieux que rien.

Techniquement, ils auraient pu revenir avec ça et honorer leur contrat, mais ils auraient eu mauvaise conscience.

Cret tomba alors sur un miroir, qui se trouvait au fond du magasin mais permettait de voir la rue, et secoua la tête pour vérifier que ce qu’il voyait était bien vrai : une silhouette, vraisemblablement humaine, les observait à distance. Il se retourna et courut à la sortie, agrippant ses bras contre les parois de l’entrée pour se pencher et observer des deux côtés. Il entendit quelques bruits, qui auraient tout aussi bien pu être provoqués par des animaux errants, mais ne vit rien.

Akept avait suivi la scène et le regardait avec circonspection. Éludant son inquiétude, son cadet lui proposa de quitter les lieux, arguant qu’ils n’y trouveraient pas grand-chose de plus. L’aîné acquiesça, et lorsqu’ils sortirent du magasin, ils en cherchèrent immédiatement un deuxième.

 

Retournant au niveau du fleuve, ils découvrirent alors un pont, en partie effondré mais encore praticable, qui reliait les deux rives. Après s’être concertés quelques secondes, ils décidèrent de passer de l’autre côté. Ce faisant, ils avaient l’impression qu’une toute nouvelle partie de la Ville s’offrait à eux. Ils espéraient juste être capables de se retrouver après, mais les points de repère étaient nombreux et ça ne devrait pas être trop un problème.

Une fois passés, ils reprirent un grand axe en espérant y avoir plus de chance. L’étrange sensation d’être observés et l’appréhension des deux historiens à ce sujet avaient pratiquement disparu, comme si le fait d’avoir traversé un pont les avait fait passer d’un pays à un autre. Quelque part, c’était le cas, car le premier panneau qu’ils avaient trouvé en arrivant sur l’autre rive indiquait la formule : « Ici commence le territoire du Parlement de Kaptal ».

— Oulah, c’est pas rassurant, avait dit Akept, mi-plaisantin mi-sérieux.

Pour autant, derrière, plus aucun incident ne se produisit avant qu’ils ne découvrent enfin un second magasin où subsistaient quelques trésors.

Il s’agissait visiblement d’une ancienne boutique technologique où les historiens trouvèrent par chance un objet dont ils avaient fort besoin : une véritable carte, plus précise encore que celle que leur avait donnée le vendeur et qui les avait conduits à leur désastreux détour. Ils ne pouvaient pas se permettre de faire la même chose en revenant, surtout avec la combinaison endommagée de Cret.

Ainsi une carte d’époque allait leur être très utile. Ne perdant pas de temps, ils l’ouvrirent immédiatement et commencèrent à regarder son contenu. La carte étant assez grande, ils parvinrent, malgré quelques difficultés, à y situer Peripith d’une part, et la centrale nucléaire d’autre part. Sortant un stylo qu’ils avaient pris en réserve avec leurs livres de son sac en bandoulière, Akept entreprit de dessiner grossièrement les contours de la zone radioactive. Puis il marqua bien précisément les repaires que les deux historiens devaient trouver sur leur chemin, et qui les aiguilleraient vers leur destination de retour.

Une nouvelle fois, Akept tenta de convaincre son cadet de repartir maintenant :

— On a des livres, on a une carte, on a honoré le contrat.

— Je t’ai dit non, répliqua Cret, maintenant qu’on est là, faut qu’on cherche des réponses. On est pas venus pour honorer ce contrat, à la base, je te rappelle, c’était juste le prétexte. Donc on continue à chercher.

Sa détermination n’admettait pas le moindre argument contraire et Akept soupira en signe de capitulation.

 

Ils sortirent de cette deuxième échoppe, leur sac rempli de plus de ressources qu’il n’en fallait pour honorer leur contrat avec des félicitations. Il ne leur restait désormais plus qu’une chose à faire : trouver des livres d’histoire qui leur permettraient d’explorer leur passé et de découvrir par la lecture la façon dont la Dernière Guerre avait provoqué la désertion des villes et la chute des structures étatiques, et dans quel ordre.

Ils progressèrent donc, encore et toujours vers le nord, allant de grands boulevards en grands boulevards, croisant plusieurs fois de nouveaux escaliers s’enfonçant dans la terre, avant d’enfin trouver la pancarte qu’ils cherchaient : « Librairie ». Ils savaient ce que cela signifiait et échangèrent un sourire avant d’entrer dans le magasin.

Mais ils furent très déçus. Il n’y avait plus rien de palpable, plus aucun ouvrage en papier. Seulement de petits appareils plats allant du noir au blanc et munis de petits écrans incrustés dans le plastique. Ils s’en approchèrent, l’air de rien, et Cret en prit un dans sa main. Cela ne ressemblait pas à grand-chose, mais il se demanda, avec perspicacité, si cela ne servait pas justement à lire un livre. Pour autant, l’objet ne s’allumait pas et après des siècles passés à prendre la poussière, il était très probablement hors d’usage.

Le jeune homme profita de ce laps de temps pour proposer à son aîné de faire une pause, ce que ce dernier accepta, quoiqu’un peu à contrecœur. Ils prirent deux chaises qui traînaient dans la boutique et s’y assirent quelques minutes. Cret en profita pour sortir de son sac le petit livre de poche qu’il avait pris un peu plus tôt, et en lut la quatrième de couverture.

 

« Après une soirée mouvementée, Antoine Verney se réveille dans un appartement parisien vide, maculé de sang. Dehors, c’est la guerre. La police lutte inutilement contre une armée de zombies affamés, qui ne cesse de s’agrandir. Face à cette catastrophe, Antoine, qui n’a rien d’un héros, décide de se barricader dans l’appartement. Mais les zombies ne sont pas la seule menace dans ce monde apocalyptique. »

 

Troublé, Cret se demanda si cet ouvrage ne racontait pas un événement de la Dernière Guerre. Certains mots lui étaient complètement inconnus. Mais s’il avait été écrit avant le conflit, cela aurait voulu dire que même en temps de paix, les humains ne pensaient qu’à la guerre. Pour autant, l’invasion d’Inith par les Pertebiens en était la preuve. Une chose était sûre : il avait diablement envie d’ouvrir ce livre. Mais présentement, il n’en avait pas le temps.

Passées ces cinq minutes de repos, ils se levèrent et remirent bon gré mal gré leurs sacs sur leurs épaules. Et lorsqu’ils sortirent du magasin, Cret put apercevoir distinctement un être humain passer le coin de la rue dans la direction d’où ils venaient.

 

III

 

Cela faisait déjà trois heures qu’ils exploraient la Ville, marchant lentement et découvrant ses recoins, et désormais, ils pouvaient presque en avoir la certitude : ils étaient suivis. Impossible de savoir si c’était récent ou si ç’avait été le cas depuis leur arrivée, quand Cret avait entendu ce bruit suspect au niveau de la muraille.

Ils restèrent tout d’abord immobiles plusieurs minutes devant l’entrée de la librairie, regardant dans toutes les directions pour essayer de repérer quelqu’un. Mais celui ou celle qu’ils avaient aperçu ne se montrait pas.

— Il nous suit peut-être pas, relativisa Akept. Si ça se trouve, les farfouilleurs se montrent jamais aux autres, et c’est nous qui sommes trop bruyants.

Cret fit la moue mais acquiesça lentement, moyennement convaincu. Ils décidèrent donc de se remettre en marche et de presser le pas, tout en se retournant régulièrement pour voir s’il y avait quelqu’un derrière eux.

Cet individu n’était visiblement pas habitué à ce genre de chose et ne parvenait jamais à être totalement discret, si bien qu’il se faisait légèrement remarquer de temps en temps, attisant les craintes de ceux qu’il surveillait. Cependant, la distance entre les deux parties ne diminuait pas et il ne semblait pas vouloir les attaquer.

— Il nous suit pour quoi à ton avis ? demanda Cret, qui avait de plus en plus de mal à tenir sous cette pression sous-jacente.

— J’en sais rien. Peut-être qu’on est sur son territoire, comme la meute de chiens dans la forêt. Dès qu’on sera sortis de la Ville, on nous laissera tranquilles. Faut vite qu’on trouve une autre librairie.

Néanmoins, après vingt bonnes minutes de recherches infructueuses, au cours desquelles ils avaient trouvé un autre magasin lui aussi complètement vide, ils commencèrent à désespérer de jamais obtenir ce qu’ils cherchaient.

Là où ils marchaient, les immeubles étaient bien plus grands que les premiers, faits d’une pierre visiblement assez ancienne et sculptée dans des motifs ouvragés et gracieux. Les boulevards étaient larges et les lieux avaient un aspect fort majestueux, ce qui ne faisait qu’accentuer l’appréhension que les deux amis ressentaient désormais de nouveau.

— On devrait peut-être essayer de l’attraper, proposa alors le cadet.

— T’es fou ? répondit Akept. Pour l’instant il nous a rien fait.

— Ouais, fin t’as déjà vu des gens suivre d’autres gens juste pour le plaisir ? Non seulement ce type doit pas nous vouloir du bien, mais en plus, ils pourraient aussi être plusieurs.

Ce faisant, Cret se retourna et scruta le boulevard. Peut-être pensait-il être invisible, mais l’individu qui les filait depuis tout à l’heure se cachait derrière une voiture et ses pieds dépassaient. Il ne pouvait s’agir que d’un humain.

 

Arrivant à un croisement, les historiens tournèrent brutalement à droite, puis coururent sur une dizaine de mètres avant de s’immobiliser dans un renfoncement, contre la vieille porte en bois d’un immeuble. Ils s’accroupirent et attendirent que celui ou celle qui les suivait se montre enfin. Ce moment arriva lorsqu’un jeune adolescent boutonneux aux cheveux bruns arriva à leur niveau et s’immobilisa devant eux, complètement pris au dépourvu. Il était habillé d’amples vêtements en cuir qui devaient faciliter les mouvements et rendre discret, mais n’avait pas dû être entraîné à prendre des gens en filature.

Cret et Akept se levèrent comme un seul homme et se ruèrent sur lui, mais le jeune garçon, agile, les esquiva, et s’enfuit dans la direction opposée à celle d’où il était venu. Sans attendre, les deux historiens s’élancèrent à sa poursuite, tout en pestant contre le sort qui les avait fait rater leur cible. Ils ne devaient pas le laisser les emmener trop loin, où ils risqueraient d’être bien incapables de revenir sur leurs pas et de sortir du bon côté de la Ville.

Le cadet s’échina donc à mémoriser au maximum toutes les directions dans lesquelles le fuyard les faisait tourner. Droite, droite, gauche, droite, gauche, gauche, droite. Il commençait à perdre le fil, mais le jeune garçon devant eux commençait aussi à perdre du terrain, et ils ne tarderaient pas à mettre la main dessus. Au pire, ils pourraient toujours l’obliger à les conduire à la sortie de la Ville, de l’autre côté du fleuve.

Cet adolescent était rapide, mais il manquait d’endurance, un don que les longues journées passées à travailler aux champs et à courir d’un bout à l’autre du village d’Inith avaient offert aux deux historiens. Des dix mètres qui les séparaient du fuyard au début de leur course n’en subsistaient que quatre. Il ne leur faudrait plus que quelques minutes pour le rattraper, et ce, malgré le poids de plus en plus lourd des sacs qui reposaient sur leurs épaules.

Au bout de quinze minutes de course effrénée, le jeune garçon tourna dans ce qui se révéla vite être une impasse. Cret et Akept y étaient déjà entrés à leur tour lorsqu’il eut l’air de se rendre compte de l’erreur qu’il avait commise. Il piqua donc un sprint jusqu’au fond de la rue, et s’immobilisa contre un mur, pétrifié, fixant ses deux poursuivants comme s’ils étaient deux prédateurs qui allaient le réduire en charpie.

Akept était passablement énervé d’avoir perdu tout ce temps pour rattraper le fuyard, mais Cret lui fit signe de ne pas crier sur leur espion présumé. Ils reprirent tranquillement leur souffle, et le cadet sourit au jeune garçon.

— On a aucune raison de te vouloir du mal, t’inquiète. Euh… Tu comprends ce qu’on dit ?

L’intéressé secoua vivement la tête de haut en bas en signe d’affirmation.

— Super. Moi c’est Cret, et lui, c’est Akept. On est juste des farfouilleurs. Tu t’appelles comment ?

Le jeune garçon regarda les deux hommes avec un mélange d’appréhension et d’étonnement, avant de répondre prudemment :

— Téo…

Mais alors que la situation semblait commencer à s’apaiser, de nombreux bruits de pas se firent entendre non loin de l’entrée de la rue. L’adolescent ne tarda pas à soupirer, incapable de dissimuler son soulagement.

Akept, plus vif que son cadet, réagit immédiatement :

— On se casse !

Et, attrapant Cret par la main, il se mit à courir dans le sens inverse en l’enjoignant à faire de même.

 

Alors même qu’ils sortaient de l’impasse, ils tombèrent nez à nez avec un groupe de soldats, vêtus d’amples combinaisons noires, leurs têtes couvertes par des masques à gaz et armés d’étranges fusils que les historiens n’avaient jamais vus, pas même dans leurs livres. Cret et Akept n’attendirent pas un mot de leur part pour courir à perdre haleine dans la direction opposée. Des coups de feu furent tirés dans leur direction mais manquèrent leurs cibles.

Les deux historiens tournèrent vivement à droite et cherchèrent à rejoindre les lieux par lesquels ils étaient déjà passés. Tant pis pour les livres ; dans l’immédiat, ils devaient sauver leur peau.

— Putain mais ils nous veulent quoi, ces tarés ?! s’exclama Akept.

Cret était aussi apeuré que profondément frustré : il était venu à la Ville pour obtenir des réponses sur le passé de l’humanité, et tout ce qu’il avait trouvé était un livre à peine plus gros qu’un essai et d’autres humains qui voulaient visiblement leur mort. Il avait risqué sa vie à plusieurs reprises pour pratiquement rien. Et en même temps, il sentait que s’il s’en sortait, il ne regretterait pas un seul instant de tout ce qui lui était arrivé depuis son départ d’Inith.

Des coups de feu tirés derrière eux leur indiquèrent que les inconnus armés étaient toujours à leurs trousses. Les deux historiens ne ralentissaient pas le rythme, mais ils sentaient que leurs sacs commençaient à réellement leur peser. Ils avaient été suffisamment fatigués par leur première course-poursuite, et désormais, ils n’étaient plus les chasseurs mais les proies.

Alors que la distance entre les deux parties n’augmentait pas et allait plutôt en diminuant, Akept attrapa son cadet par le bras et pointa du doigt l’un des escaliers descendant dans les profondeurs de la Ville.

— Par là ! Ils oseront pas y aller !

Cret, affolé, secoua d’abord la tête en signe de dénégation, mais se rendit vite à l’évidence : ils n’avaient pas du tout le choix. Bifurquant sur leur gauche, ils se dirigèrent vers l’une de ces bouches béantes et dévalèrent les marches. Ils arrivèrent presque immédiatement dans une sorte de hall bas de plafond où d’étranges barrières métalliques leur barraient le passage. Mais ces dernières n’étaient plus efficaces depuis bien longtemps et ils n’eurent aucun mal à les passer.

Ils atteignirent l’entrée d’un réseau de couloirs qui descendaient encore plus profondément et ne s’étaient visiblement pas encore effondrés. Mais il n’y avait aucune indication. Alors qu’ils hésitaient sur la marche à suivre, les bruits de pas de leurs poursuivants, qui avaient vite compris par où leurs cibles étaient passées et descendaient à leur tour, les convainquirent de prendre un chemin au hasard. Chaque problème en son temps.

Ils continuèrent à descendre de plus en plus profondément, allumant leur lampe torche pour y voir quelque chose dans cette obscurité grandissante avant de déboucher dans une salle gigantesque, où de nombreux autres couloirs semblaient aboutir eux aussi. Deux chemins étaient séparés par un trou peu profond où avaient été aménagés des rails métalliques sur des planches de bois. De part et d’autre de la salle, deux larges tunnels aux parois circulaires qui allaient vers des ténèbres encore plus obscures que celles où ils étaient déjà.

— On fait quoi ? demanda Cret. On doit les avoir semés maintenant.

Il ravala immédiatement ses paroles. Le contingent venait juste de déboucher de l’autre côté du trou, lui aussi muni de lampes torches. Les soldats braquèrent leurs armes sur les deux historiens.

— Vous faites plus un mouvement ! On vous tient en joue ! Mettez les mains en l’air ! Si vous essayez de partir, on vous abat pour délit de fuite.

Les intéressés n’avaient plus le choix, et obtempérèrent.

— Mais vous nous voulez quoi, putain ? leur cria Akept. On a rien fait, on est juste des farfouilleurs !

— Vous êtes sur notre territoire, alors vous dépendez de notre juridiction. Maintenant, fermez-la.

L’aîné des historiens serra les lèvres avec un regard mauvais. Cret, lui, regardait les soldats d’un air implorant. Ils n’avaient plus d’autre choix que de leur obéir. Mais lorsqu’ils pointèrent deux armes sur eux, plus petites que les fusils mais pas moins menaçantes, il songea qu’ils auraient mieux fait de courir malgré tout. Il sentit alors une douleur soudaine dans sa cuisse, puis perdit connaissance.