Chapitre 4 : L'avancée

I

La salle des archives du palais royal de Firenea se trouvait sous une très large voûte taillée dans la pierre située sous l'édifice. Elle était parcourue sur toute sa longueur par une dizaine de rangées d'étagères en bois d'acajou encombrées de livres et de dossiers poussiéreux retraçant toute l'Histoire administrative du royaume mais aussi de l'ancienne province de l'Empire de Kalom, s'étalant sur deux siècles de paperasse.

Deux Anciens Nobles de l'Empire, un jeune garçon blond aux yeux bleus et son père, un adulte au visage crispé et sérieux, avaient été envoyés ici pour retrouver une feuille précise. Pour ce faire, ils avaient avec eux un schéma couché sur papier donnant la position de chaque année de classement dans tout cet ameublement.

Enfin, cette salle était un lieu idéal pour parler sans être entendu.

– Père, pensez-vous vraiment que ce Minahi serve nos intérêts ?

Lijep regarda son enfant avec un air circonspect et hautain, puis il soupira. Il contempla un instant les ouvrages devant eux, et répondit :

– Je n'en sais rien, Kizay.

Cette parole assez évasive ne fit qu'accroître l'irritation du jeune homme.

– Pourquoi n'essayons-nous pas de lui faire enlever son masque, d'une manière ou d'une autre ?

– Nous n'avons pas eu les moyens de le faire, depuis que nous l'avons rencontré. Que crois-tu ? Nous autres adultes ne sommes pas idiots, tu sais ?

Il soupira, et se remit en marche entre les rayonnages. Cela dit, les propos de son fils ne l'avaient pas laissé indifférent. Même s'il ne le montrait pas explicitement, il éprouvait des doutes similaires, et il ne doutait pas du fait que presque tous les autres membres de sa faction les éprouvaient aussi. Son but était légitime, pensait-il. Il voulait redonner sa grandeur à ce qui avait autrefois été une région unie et prospère. Désormais, le continent était craquelé, empli de rivalités. L'invention des robots n'était pour lui qu'une chimère, et les rendre de plus en plus perfectionnés revenait pour lui à se condamner à une disparition par la faute de ce trop-plein de confort.

Les Anciens Nobles de Kalom avaient la carrure et la volonté nécessaires pour redonner au continent à sa grandeur passée. La création en Firenea d'un nouvel empire en serait la première étape, mais ils en étaient évidemment encore très loin. Il leur fallait commencer par rendre le roi de Firenea impopulaire, en lançant dans cet objectif une rumeur dans la population confinée, disant que le roi avait abandonné son peuple en se suicidant. Ils ne s'étaient pas encore décidés sur le moment où ils mettraient leur plan à exécution, mais ce n'était qu'une question de jours. Une fois la légitimité d'Afolkah IV mise à mal, ils pourraient se révéler de manière légitime, annoncer en grande pompe la création d'un nouvel empire et promettre aux habitants un futur rayonnement dans toute la région. De grands objectifs qui étaient désormais à leur portée, après des décennies de travail.

L'avancée de leur plan avait connu une brusque accélération durant les derniers mois. Néanmoins cette même progression était due à l'arrivée d'une inconnue dans l'équation : Minahi. C'était lui qui, en prenant indirectement la tête de la Coalition des Anciens Nobles, avait précipité la chute du roi firenéen grâce à un stratagème audacieux qu'ils n'auraient pu entreprendre seuls. Mais tout cela avait évidemment un prix : le despote les menait à la baguette, et les laissait planer dans l'ombre concernant le motif de ses agissements. De fait, le doute était né parmi les Anciens Nobles. Et c'était pour cette raison que lui se trouvait ici maintenant.

Nous sommes de véritables idiots, en réalité, pensa Lijep.

Ils avaient confié leurs rêves, leurs aspirations, à un inconnu charismatique qui allait peut-être les priver de ces mêmes rêves en retournant sa veste au dernier moment, sans qu'ils ne puissent rien y faire. Et la frustration en serait bien plus importante.

Peut-être devait-il faire quelque chose. Reprendre le contrôle avant qu'il ne soit trop tard. Mais les opinions des Anciens Nobles divergeaient sur cette question, il le savait. Ce n'était pas la première fois qu'ils se rendaient dans la salle des archives pour y discuter en privé. Les membres les plus vieux était partisans de la confiance envers Minahi, et ils constituaient une partie non négligeable de leur organisation. Il n'y avait désormais plus aucun représentant réel de l'Empire en vie, mais ils en étaient les premiers enfants, et restaient les plus proches de la vision d'origine de la restauration tant attendue.

Pour autant, Lijep ne parvenait pas à leur faire confiance. Il partageait leur nostalgie, mais ne pouvait pas s'empêcher de les trouver apathiques et dépendants des jeunes, ce qui ne les empêchait pas de continuer à exercer une certaine influence, qui n'était finalement due qu'à leur postérité. Cela posait problème, car même si une partie des Anciens Nobles se mettaient d'accord pour renverser Minahi au moment opportun, les risques de fuite se voyaient extrêmement accrus.

De plus, quelles seraient les répercussions d'une telle rébellion ? En admettant que Minahi soit de leur côté du début à la fin, ils étaient pratiquement assurés de mener à bien leurs objectifs. Mais ce n'était pas une certitude. S'ils décidaient de le doubler avant que l'inverse ne se produise, leur défense serait logiquement fragilisée, donnant à la Résistance la possibilité de la percer. Et ils ne pouvaient pas se le permettre. Il était impensable de voir remonter sur le trône un descendant de ceux qui avaient allumé la mèche de la guerre civile, un siècle plus tôt. Car pour lui et ses homologues, les princes héritiers, incapables de s'entendre sur la succession de leur défunt père, et au fait de leur puissance de par le commandement de leurs armées personnelles, étaient les premiers responsables de la chute de l'empire, de la sécession de Mahery et de la scission du continent dans les Quatre Royaumes.

Comme à chaque fois qu'il avait eu ce genre de réflexion, il arrivait toujours à la même conclusion. Alors qu'il progressait entre les archives, il se tourna vers son fils :

– Il y a une chose qui est certaine concernant Minahi…

Kizay le regarda, intrigué, et Lijep termina :

– Il hait les androïdes au moins autant que nous.

Son fils ne sut pas quoi répondre, tandis que le père continuait de marcher droit devant lui. Pourtant, le jeune Kizay ne voulut pas se laisser démonter pour autant, et reprit de plus belle :

– Mais cela ne prouve rien. Bien des gens ne font pas confiance aux androïdes, surtout ici.

Le vieil homme soupira. Comment pouvait-il donner tort à son fils, après tout ? Il pensait exactement la même chose.

En regardant la carte, il constata qu'ils se trouvaient maintenant au bon endroit. Il s'immobilisa et commença à chercher une enveloppe spécifique autour de lui. Lorsqu'il la trouva, il fit signe à Kizay d'aller la chercher. Le jeune homme acquiesça et alla récupérer l'escabeau qui se trouvait à quelques mètres. Après l'avoir rapporté à l'endroit désigné, il grimpa dessus, et dû tendre la main assez loin pour récupérer l'enveloppe rouge située presque tout en haut de l'étagère. En redescendant, il considéra ce qu'ils avaient passé une demi-heure à chercher.

– Qu'est-ce que c'est ?

– Une porte de sortie, Kizay, éluda l'Ancien Noble avant de repartir vers l'entrée, son fils sur les talons.

Il ne pouvait pas lui en dire plus, de peur de le voir accidentellement vendre la mèche, ou faire quoi que ce soit d'imprudent. Néanmoins, il ne lui avait pas menti. Cette précieuse enveloppe contenait un moyen de renverser Minahi au moment opportun.

S'il tentait de les trahir, Lijep n'hésiterait pas à l'utiliser. Mais il détruirait en même temps les espérances nourries par les Anciens Nobles depuis plusieurs mois, et porterait un sacré coup à leur organisation. Nombre d'entre eux ne s'en remettraient pas.

Toutefois, le jeune garçon qui marchait devant lui, il en était sûr, ne faisait pas partie de ceux-là. Si, bien qu'il ne l'espérait pas, il venait à être forcé à réduire leurs efforts à néant, Kizay, ainsi que la dizaine d'autres membres de la dernière génération de descendants des Nobles de Kalom, serait le moteur de la survie de leur combat.

Et il avait une totale confiance dans le fait que son fils, quand il aurait atteint la maturité nécessaire pour cela, serait à leur tête.

II

 

Lorsque Helen refit surface, elle sentit bien vite qu'elle ne se trouvait plus en extérieur, car plus aucune brise ne lui caressait la peau. L'odeur rance qu'elle sentit lui indiqua qu'elle se trouvait plutôt à l'intérieur d'une maison, mais il y avait également une autre senteur : celle du sang. Lentement, elle ouvrit les yeux, et constata qu'elle se trouvait dans une demi-obscurité. Une petite source de lumière naturelle, à sa gauche, lui indiqua que le jour était probablement levé, mais que l'endroit où elle se trouvait avait été cloisonné. Peut-être pour masquer sa présence ici ?

Elle commença à faire de l'ordre dans son esprit, et se remémora, peu à peu, les événements de la veille, du début de sa traque et de son leurre, jusqu'au violent coup infligé par une arme à énergie détenue par l'androïde. Elle n'avait pourtant pas été loin de réussir ce pourquoi elle était venue jusqu'ici. Évidemment, dans la foulée, elle ne mit pas bien longtemps à comprendre pourquoi elle se trouvait là. Elle avait sans nul doute été capturée par ses deux cibles, amenée dans un endroit qui avait été fermé pour l'empêcher de fuir, et si elle n'était pas morte, c'était soit par indulgence, soit parce qu'ils comptaient l'interroger.

Elle eut la confirmation de ses suppositions lorsque sa vision redevint nette. En face d'elle se trouvaient l'androïde messager et son garde du corps. Elle nota alors la présence d'une troisième personne. Il s'agissait de la vieille préfète du village. Tous trois la fixaient avec un air relativement anxieux. Sans doute craignaient-ils qu'elle trouve un moyen de s'enfuir.

Le protecteur soupira en constatant qu'elle avait refait surface, et s'éclaircit la gorge. Il jeta un coup d’œil à son camarade qui lui répondit par un silence assez lourd de sens : il comptait sur lui pour ne pas être menacé. Pourtant, ce petit robot possédait une arme d'une puissance dévastatrice. Jamais un pistolet à ambre n'avait, à la connaissance d'Helen, eut la puissance nécessaire pour percer une armure aussi solide que la sienne. Il devait s'agir d'une nouvelle technologie. Après tout, c'était loin d'être improbable ; la projection holographique qui avait trompé les yeux de l'androïde en était une. Mais elle n'avait pas le temps d'y réfléchir, car la série de questions à laquelle elle se préparait commença enfin :

– Tu as bien été envoyée par Minahi, pas vrai?

Cette question était rhétorique, mais elle méritait d'être posée. Helen ne savait pas s'il comptait utiliser la violence pour obtenir des réponses à ses questions, même si elle y était préparée. Dans le doute, elle préféra se montrer loquace, pour éviter d'être soumise à un stratagème qui pourrait lui faire dire ce qu'elle ne voulait pas. Même si le guerrier, vraisemblablement un militaire voronien, ne lui semblait pas porté sur la technologie, elle devait s'attendre à tout.

– Oui, je suis envoyée par Minahi, répondit-elle.

Elle n'avait pas réfléchi longtemps à la portée qu'aurait cette déclaration. Le fait de l'entendre de sa part ne changerait rien pour eux, car même s'ils avaient eu l'intention de se servir de cet argument contre le despote en arrivant à Tavanà, ils n'avaient pas besoin de son témoignage pour utiliser cette arme. Néanmoins, elle le savait, il s'agissait maintenant d'une bataille psychologique, et son interlocuteur cherchait juste à voir si elle répondait aux questions. La vitesse à laquelle elle parlait après avoir été questionnée importait également, car elle pourrait le faire douter en fonction de cela. Elle n'hésiterait pas à s'en servir.

– Minahi t'a-t-il mise au courant de la raison pour laquelle nous sommes importants à ses yeux ?

Elle secoua immédiatement la tête en signe de dénégation. Elle, plus que quiconque, connaissait le sort des gens qui en savaient trop. Elle ne devait surtout pas laisser percevoir qu'elle était au courant de ce que le messager transportait.

– Ton leurre de tout-à-l'heure, c'est quelque chose que je n'ai jamais vu auparavant. C'est une nouvelle technologie ?

Helen prit quelques secondes avant d'acquiescer. Elle devait s'en tenir à des réponses simples.

– Je suppose que Minahi t'a proposé une récompense à la hauteur des risques encourus, reprit-il en se caressant le menton. Je sais que tu n'es pas du genre à accepter de l'argent, surtout dans ta situation actuelle. Tu es devenue l'indésirable de tous tes anciens employeurs. Tu es apatride, et tu ne fais que fuir. Donc tout ce que tu cherches, en vérité, c'est… de la sécurité.

Elle écarquilla les yeux. Il était perspicace.

– Des droits. Minahi a dû te promettre quelque chose dans le genre. Une naturalisation, ou sa protection. Mais peux-tu vraiment accorder du crédit à ce qu'il raconte ?

Il la toisa, comme pour la sonder du regard. Mais elle savait rester impassible. Intérieurement, elle bouillonnait. Évidemment qu'elle ne faisait pas confiance à Minahi. Évidemment qu'elle n'avait aucune garantie. Mais dans sa situation…

– Je n'ai plus rien à perdre, termina-t-elle à voix haute, tout en baissant les yeux.

Elle pouvait faire en sorte qu'ils la prennent en pitié.

Le guerrier ne cilla pas, mais elle s'y attendait. Elle prit pour sa part un air résigné. Ce qui l'intéressait n'était pas le regard de celui qui l'interrogeait, ni celui de la vieille dame, mais bel et bien celui du messager. L'androïde ne cachait visiblement pas ses émotions aussi bien que les autres personnes présentes dans cette pièce. Ses yeux tristes clignaient régulièrement et sa bouche était à demi ouverte. C'était sur lui qu'Helen devait compter.

– Sache, reprit le militaire, que Minahi ne te donnera jamais ce que tu cherches. Il n'a pas pour but d'aider les humains.

De telles paroles étaient intrigantes. S'il avait voulu parler de pouvoir, il l'aurait dit de manière bien plus directe. Ce qu'il sous-entendait était ailleurs.

– Que veux-tu dire ? demanda-t-elle.

– Dis-moi plutôt ce que tu comptais faire s'il décidait de retourner sa veste, esquiva-t-il.

Elle ne répondit pas. La réponse était évidente pour elle. Ce n'était pas la première fois que son commanditaire aurait tenté de la trahir au dernier moment. Mais en restant muette, elle pouvait accentuer le sentiment d'impuissance qu'elle cherchait à leur envoyer.

– Je ne sais pas, lâcha-t-elle finalement à mi-voix.

L'homme lâcha un soupir d'exaspération.

– Que se passe-t-il vraiment à la capitale ?

C'était la préfète qui avait posé cette question. Elle toisait Helen d'un œil plus inquiet que mauvais. Cette vieille dame, presque piégée dans un petit village de campagne, vivant dans la solitude et peu informée de la situation extérieure, devant attendre que par chance, un coursier demande l'asile ici, semblait pourtant toujours très dévouée à son roi.

L'idiote, pensa Helen.

Elle savait très bien ce qui s'était produit. Mais elle savait aussi que le dire à eux pouvait entraîner le courroux de son commanditaire.

– Le roi a été fait prisonnier, mentit-elle, et le preneur d'otage cherche à recréer une constitution, plus respectueuse selon lui des droits humains qu'il juge nécessaires.

Elle avait récité presque mot pour mot la version officielle des faits. Évidemment, elle savait qu'il n'en était rien.

Alors qu'elle se demandait quelle serait la prochaine question, le regard de l'androïde changea. Il se fit plus assuré, plus serein. Et soudain, il déclara :

– Vrai. Faux. Vrai. Faux, faux, faux.

Trois paires d'yeux se tournèrent alors vers lui, accompagnées d'expression différentes. Le guerrier affichait un sourire satisfait, et la dame semblait interloquée. De l'effroi vint s'immiscer dans l'esprit d'Helen.

Le garde du corps tourna à nouveau la tête vers elle et sourit de plus belle.

– Nous avons donc déjà une partie de nos réponses. Je vais maintenant re-poser les autres.

 

III

 

Dans une grande salle aux murs de pierre, éclairée par de nombreuses torches d'ambre, aux fenêtres translucides décorées de personnages humains aux apparences abstraites, et au sol de grès parfaitement poli, sur une large table ronde en chêne, dessus le Trône d'Argent, Tarandri, le souverain du Royaume Conservateur d'Hazo, dévorait des yeux un livre d'astronomie à la couverture rouge en tissu, frappée d'un titre écrit en lettres d'or stylisées.

C'était un homme de haute taille, à la peau blanche et dont le visage, extrêmement ridé, était parcouru de travers par une grande balafre, vestige de ses combats. Il était enveloppé dans un grand manteau de soie rouge ajouté d'un col et de manches en laine blanche, sur lequel étaient brodées les armoiries de son pays, un dragon doré sur un fond bleu. Ses mains étaient vieilles et frêles, mais elles tenaient l'ouvrage qu'il lisait avec fermeté. Une bague d'alliance entourait son annulaire.

Cet érudit était également un vestige des temps anciens. Il était surnommé le Doyen du Monde, et on le connaissait comme le dernier homme encore en vie à avoir connu le souffle final de l'Empire de Kalom, lorsque ce dernier, morcelé de toutes parts, connaissait ses derniers sursauts d'orgueil.

Il avait fallu trente ans pour que l’équilibre fragile de cet immense territoire arrive à l’implosion. L’empereur alors en place, pour contrer le pouvoir grandissant des Nobles qui contrôlaient les quatre provinces, avait donné à ses enfants la qualité de gouverneurs provinciaux. Cette décision avait provoqué une guerre civile connue sous le nom de Première Guerre Civile Kalomide, qui avait permis à la Civilisation Novalienne, venue d’au-delà du continent, de tenter d’envahir Kalom. À peine les cinq héritiers avaient-ils mâté la révolte des Nobles qu’ils avaient dû reprendre les armes pour défendre le territoire.

Mais l’empereur était mort durant la guerre, sans désigner son successeur, ce qui auparavant n’avait jamais été le cas. Les héritiers, utilisant tout le savoir militaire acquis par leurs ancêtres, avaient fini par repousser individuellement l’ennemi en dehors de leurs frontières. Mais ils avaient ainsi gagné chacun un prestige personnel dans le territoire dont ils avaient la charge. Et lorsque était venue la question de la succession, une nouvelle guerre civile avait éclaté. Elle avait duré dix ans.

C'était Tarandri, fils unique de Noroma, la cadette de la famille impériale, qui avait pris la succession de sa mère à la mort de celle-ci, menant ensuite son armée à travers toute la province d'Hazo pour en reprendre la capitale, tenue par la Coalition des Nobles de l'Empire, qui avaient vu une occasion de recouvrer leurs pouvoirs et cherchaient à s’arroger une partie du pays.

Tarandri était l'un des plus grands artisans de la reconstruction ayant suivi la fin de la plus puissante entité territoriale ayant jamais existé en ce monde, et le seul à être toujours là pour en témoigner. Et malgré son âge très avancé, il était encore capable de diriger son royaume avec une certaine intelligence.

En face de lui, une jeune fille brune aux yeux noirs, aux cheveux coupés courts et vêtue d'une toge orange tannée lui apportait de bien mauvaises nouvelles. Quand elle eut terminé son long récit des incroyables événements qui se déroulaient dans le pays voisin, le monarque s'éclaircit la gorge avant de soupirer longuement. Puis il regarda son interlocutrice droit dans les yeux, un sourire au coin de la bouche.

– Que penses-tu de cette histoire, jeune messagère ? demanda-t-il.

Il parlait lentement, détachant tous ses mots les uns des autres, et d'une voix pour le moins fatiguée. L'intéressée, surprise, hésita pendant un moment, ne sachant que répondre. Elle passa un doigt sur ses lèvres, choisissant ses mots avec soin, puis inspira avant de reprendre la parole :

– Je pense que Minahi n'est qu'un nom d'emprunt. Et qu'il s'agit en vérité d'un androïde.

Elle avait parlé avec une pointe de peur dans la voix. Le Royaume Conservateur d'Hazo, comme son nom l'indiquait fort bien, n'était, à l'instar de Fiaama et Firenea, pas un partisan de l'expansion des androïdes. Tarandri, lui, était effrayé par la possibilité qu'ils viennent, un jour, remplacer les humains, même s’il serait probablement mort lorsque cela devrait arriver.

Cependant…

– Je ne suis pas de cet avis.

La fille lui adressa un regard perplexe, avant d'immédiatement baisser la tête de nouveau, toujours agenouillée. Cette dévotion à l'étiquette plaisait au roi, qui développa son propos :

– Cet homme… est entouré des Anciens Nobles… de l'empire. Je les ai déjà croisés. Même si c'était il y a des décennies… leurs motivations n'ont pas changé, et ils détestent les androïdes au moins autant qu'ils nous révulsent… si ce n'est plus…

La fin de sa phrase fut légèrement masquée par une quinte de toux.

– Votre Majesté, vous sentez-vous bien ? s'inquiéta le serviteur à gauche du trône, faisant mine de s'approcher.

Le souverain l'arrêta en levant la main en signe d'apaisement, puis conclut sa phrase :

– Les Anciens Nobles ne s'allieront jamais à un androïde… Même si je ne pense pas que le Minahi que nous avons connu et celui qui se trouve à Tavanà soient une seule et même personne… Je ne pense pas non plus qu'il s'agisse d'un androïde… Néanmoins, ton avis est instructif… Merci à toi, jeune messagère…

Puis il congédia la jeune fille, qui, après une dernière révérence, se releva difficilement et marcha à reculons jusqu'à la grande porte, à travers laquelle elle s'engouffra. On put entendre l'écho de ses pas accélérant dans le grand couloir derrière la salle du trône. Puis le silence se fit à nouveau, et Tarandri soupira longuement. Il se tourna ensuite vers le serviteur.

– Faites venir le seigneur Mialoha…

– Bien, votre majesté.

Il s'inclina et disparut derrière les épais rideaux qui se trouvaient au dos du trône, et qui permettaient d'accéder à d'autres couloirs du palais, plus confidentiels, connus seulement de ceux dont la foi en leur souverain était certaine.

Quelques minutes plus tard, un nouvel homme entra dans la pièce, tandis que le serviteur reparaissait derrière les draps. L'homme en question avait de longs cheveux blonds mal lavés et une barbe de trois jours. Il était vêtu d'un manteau large et ample en laine rouge, et ses yeux semblaient témoigner d’un certain agacement. Il s'agenouilla prestement aux pieds du roi puis le regarda droit dans les yeux, son air hautain remplacé par un petit sourire.

– Vous avez donc pris votre décision, votre Majesté.

– En effet... Comme vous me l'avez conseillé, nous resterons neutres dans ce conflit… Nous ne pouvons prendre le risque d'attirer à nouveau les foudres de Minahi sur nous…

Il nota l'air surpris du serviteur à sa gauche, et esquissa lui aussi un sourire. Il ne s'arrêta néanmoins pas là dans sa réponse.

– Néanmoins… Envoyez un espion à Tavanà… En estimant le temps du voyage, d'aller et de retour… j'aimerais avoir, d'ici deux semaines, un compte-rendu complet de la situation…

– En… En êtes-vous sûr… ? Si cela venait à se savoir, nos relations avec le Royaume de Firenea pourraient se détériorer.

– Au vu de ce qu'il se passe actuellement là-bas, je pense que le traité auquel vous faites allusion par vos paroles ne tient plus…

Le ministre sembla vouloir argumenter, mais se retint d'offenser son roi. Il acquiesça finalement, avant de se baisser, et de s'en aller en reprenant son air hautain. Lorsqu'il fut sorti de la salle du trône, Tarandri s'adressa à son serviteur :

– Que penses-tu de cet homme ?

Lorsqu'il comprit que la question s'adressait à lui, l'homme de taille moyenne vêtu d'une toge, rouge elle aussi, se mordit la lèvre inférieure, effrayé à l'idée de prononcer des mots qui pourraient offenser son souverain.

– Eh bien… Je pense, votre Majesté, que toutes ses actions n'ont pour but que la grandeur et le rayonnement de notre royaume.

Les mots étaient bien choisis, la réponse élégante, et elle était assez perspicace quant au caractère de Mialoha. Tarandri s'amusa de ce qu'il venait d'entendre, et le fit remarquer par un petit rire, avant de répondre :

– Je ne suis pas de cet avis.

 

IV

 

La hauteur du soleil dans le ciel indiquait que l'on devait se trouver aux environs de midi passé. Le petit village firenéen était animé par l'activité agricole de la centaine d'habitants qui s'y trouvaient. Aucun d'entre eux n'était encore au courant des événements de la veille, mais la nouvelle de la mort tragique du jeune meunier ne tarderait pas à se répandre.

C'est dans cette atmosphère paisible que des individus extérieurs au patelin s'apprêtaient à le quitter. La préfète se courba devant Kely et Riaru. Ce dernier serra les lèvres devant tant de gratitude, compte tenu du fait que par leur faute, une personne innocente avait perdu la vie. L'assassin, elle, était encore sous leur surveillance. Sa combinaison avait été retirée, la rendant bien plus vulnérable, ainsi que son fusil, et une partie de cet attirail était désormais entre les mains du garde du corps. Plus précisément attachée derrière son dos, comme un baluchon.

Riaru soupira avant de s'adresser à la vieille dame d'un ton grave :

– Je vous remercie pour votre hospitalité. Toutes mes pensées vont à la victime, bien sûr.

Kely lui adressa un regard un poil moqueur, qu'il ignora superbement.

– En route, déclara-t-il avec fermeté.

Helen ne se montra pas spécialement docile, et les freinait quelque peu, mais ils ne pouvaient pas se permettre de la relâcher. Même sans ses armes, elle demeurait une menace à ne pas écarter. Ils se mirent en marche, et, avançant d'un pas régulier, ils quittèrent le village. Kely se retourna plusieurs fois au fur et à mesure que les maisons s'éloignaient de sa vision.

Riaru choisit soigneusement son moment pour donner des informations essentielles à ceux qui se devaient de suivre son pas :

– Nous allons progresser sur une dizaine de kilomètres avant de faire une pause. Notre course de la veille nous a permis de bien progresser, et nous avons un peu d'avance.

Il leva le bras droit et désigna une forme assez lointaine droit devant lui.

– Là-bas, il y a une assez grande forêt par laquelle nous allons passer. Elle est très épaisse et assez dense, mais au moins, elle nous couvrira plutôt bien des menaces éventuelles.

L'androïde acquiesça, tandis que la captive resta stoïque, puis ils reprirent leur avancée. Le chemin était une route pavée de pierre, et de petites balises, accompagnées de morceaux d'ambre infernale utiles de nuit, et placées à intervalles réguliers, leur permettaient de suivre leur progression. Les premières routes de ce genre dataient des dernières années de l'Empire, mais celle-ci semblait récente. Elle était également le signe qu’ils se trouvaient non loin de la grande ville de Foyben.

Néanmoins, ils n'emprunteraient pas cette voie en entier, car celle-ci ne passerait pas par le bois où ils comptaient rentrer. Cela se voyait, car elle prenait déjà une direction légèrement différente, et le petit groupe ne tarda pas à la quitter. À un moment, en effet, le meneur bifurqua, et sortit de sa trajectoire initiale, pour retourner dans la plaine.

Cette dernière était assez semblable à celle où, quelques jours auparavant, le messager et son garde du corps s'étaient rencontrés : des herbes hautes et un air abandonné, même si la route était encore visible non loin de là, montrant que la civilisation restait relativement proche.

Après un quart d'heure de marche en silence, Kely brisa la glace, mettant enfin le doigt sur ce que Riaru ne voulait pas aborder. Il s'adressa à lui d'un ton étonnamment détaché :

– Tu l'as fait exprès, pas vrai, de nous amener jusqu'à un village ?

– Je ne vois pas de quoi tu parles, s'empressa de dire le garde du corps.

– Tu n'avais pas l'air spécialement triste, quand tu as présenté tes condoléances à la vieille dame.

– Je suis aguerri.

– Malgré ces temps de paix, tu as déjà vu des gens mourir sous tes yeux ? demanda le messager avec curiosité.

Voyant là une porte de sortie, même si elle allait l'obliger à aborder un sujet qu'il n'aimait pas particulièrement évoquer non plus, il répondit d'un air maussade :

– En temps de paix, les conflits sont souterrains. Il s'agit d'une guerre d'espionnage et de contre-espionnage. Sans oublier les mercenaires comme elle, dit-il tout en désignant Helen, qui fit la moue en retour. J'ai souvent assuré la protection de notables menacés de mort, et plusieurs de mes amis aussi. Mais toutes mes missions de protection n'ont pas été menées à bien. J'imagine que tu comprends où je veux en venir.

Kely acquiesça, avant de poser une autre question :

– Alors tu n'es pas au service de la Résistance de ton propre choix.

Ce fut au tour de Riaru d'adresser à l'androïde un regard contrarié.

– Bien sûr que si. Je me trouvais à la capitale à ce moment. J'étais l’un des membres de la Garde Royale.

– Hafestani…

Les deux camarades se tournèrent vers Helen. Cette parole était sortie toute seule sans qu'elle n’ait pu la retenir.

– … en effet, répondit Riaru.

– Tu es célèbre ? demanda alors Kely.

L'intéressé eut un petit rire.

– On peut dire ça.

– Ça fait sens, ajouta l'androïde. Je me demandais comment cette Résistance pouvait accorder sa confiance à un habitant de Vorona. Ta loyauté envers tes employeurs doit être sans faille.

Le garde du corps se montra surpris par la perspicacité de son protégé.

– Cela explique aussi pourquoi l'usurpateur t'avait appelé ainsi à notre rencontre. Tu préfères que je t'appelle comme ça ?

– Non merci, trancha Riaru. Ce n’est pas mon vrai prénom, mais seulement l’une de mes identités.

– Mais Riaru n'est pas ton vrai prénom non plus, n'est-ce pas ?

Le protecteur éclata de rire.

– C'est vrai. Mais je ne vais pas te dévoiler mon véritable nom dans les circonstances actuelles, conclut-il en faisant allusion à celle qui se trouvait avec eux.

Il était malvenu de donner une telle information à une personne comme Helen. Trop de choses pouvaient être découvertes grâce à de simples noms, et une personne comme Riaru devait préférer éviter que l'on en sache trop à son sujet et à celui de son entourage.

 

– Enfin… revenons au sujet initial, rappela l'androïde au grand dam de son accompagnateur, même s'il ne semblait toujours pas en colère. Es-tu entré dans le village avec l'intention d'utiliser les habitants comme des boucliers humains ?

– Tu te méprends complètement ! s'offusqua Riaru. Il s'agissait juste de te trouver un endroit où dormir !

– Mais tu savais que les autres personnes présentes à ce moment permettraient de masquer notre passage.

Le garde du corps soupira.

– Je n'ai pas spécialement fait attention à ce détail…

En vérité, pour lui, ce qui était le plus étonnant, c'était la façon de parler de son protégé. Ce dernier s'était contenté de montrer de la curiosité, comme si son protecteur était une bête curieuse dont il voulait saisir la nature. Pour Riaru, cet état de fait était pour le moins troublant.

 

Helen ne les écoutait plus, bien trop occupée à fouiller dans sa mémoire. Elle aussi se trouvait au palais royal avant l'impressionnant coup d'État organisé par Minahi. Cependant, elle n'avait pas vu grand-chose, confinée qu'elle était dans une cellule. Comme tous les autres détenus, elle s'était contentée d'entendre des cris à l'extérieur, puis le départ des Tarana censés les surveiller. Puis un Ancien Noble était venu la libérer pour la mener dans de nouveaux quartiers, bien plus agréables, avant qu’elle ne soit présentée au despote bien en place dans sa salle du trône.

Néanmoins, les jours précédents, c'était au palais lui-même qu'elle s'était trouvée, dans le but de s'acquitter de sa précédente mission. Elle avait été mandatée pour assassiner le roi. Et dans cette optique, elle avait observé, bien à l'abri et camouflée, la moindre faille dans la garde de ce dernier. Mais ce n'était pas Hafestani qui s'était trouvé là. Ce n'était pas lui qui avait protégé le monarque. Et d'ailleurs, il n'avait pas été aux côtés de ce dernier lorsqu’il avait été assassiné. Les protecteurs du souverain étaient, eux, tous morts avec lui, même ceux qui avaient tenté de s’enfuir. Aucun n’avait survécu.

Pourtant, elle ne voyait pas pour quel motif le garde du corps aurait pu mentir en ce sens à son protégé. À moins que, contrairement à ce qu'il affirmait, il n'eût jamais vu personne mourir sous ses yeux. Mais sa réputation indiquait le contraire, de par son ancienneté, et allait dans le sens de son mental forgé et de son esprit marqué. Visiblement, les services de Firenea avaient fait le lien entre trois de ses pseudonymes, Hafestani, Mena et Riaru, si elle en croyait le dossier qu’elle avait lu avant son départ.

Que pouvait bien cacher le protecteur de l'androïde ?

 

« Ne fais pas confiance à Minahi. »

Helen se figea. Il était très rare qu’elle laisse transparaître ses émotions, mais la voix qu’elle venait d’entendre était sortie de nulle part. Elle était cependant assez douée pour contrôler jusqu’aux micro-expressions de son visage, même dans ce genre de cas, et ni son geôlier ni sa cible ne remarquèrent un changement de comportement tant elle se reprit vite. Elle se congratula intérieurement de ne pas avoir montré de signe de faiblesse ou d’étonnement.

Ce qui n’empêchait pas qu’une voix venait de parler dans sa tête. Elle n’était pas folle et cela ne lui était jamais arrivé avant. Le plus important était ce que cette voix venait de dire. Mais elle n’eut pas le temps d’y réfléchir, car la voix en question reprit à cet instant :

« Il ne pense pas aux intérêts d'autres personnes que lui. Il n’aime pas les sociétés humaines. Et il n’a pas de loyauté envers toi.  »

Je m’en doute, de cela, pensa-t-elle.

« Alors pourquoi continuer à le servir ? »

La voix avait répondu à ses pensées. Quelque part, cela s’inscrivait dans une suite logique des choses. De toute façon, tout cela n’avait rien de commun. Cette voix ne lisait pas à proprement parler dans son esprit, mais elle était capable d’y répondre quand même. Elle qui avait pourtant tant de connaissances, cette technologie lui était parfaitement inconnue.

Parce que je n’ai pas d’autre choix, répondit-elle.

« Si, au lieu d’aider celui qui te conduira à ta perte, tu portes assistance à celui qui te tendra la main, l’avenir s’annoncera peut-être un peu moins sombre pour toi. »

Il y eut une pause de plusieurs secondes. Helen ne savait pas quoi répondre.

 

« Si je te permets de t’enfuir, me feras-tu confiance ? »

 

Puis la voix disparut.

 

V

 

Cette maison de la grande cité de Tavanà, ainsi que toutes les habitations de la ville, était construite sur une architecture à colombages, faite de grès ainsi que de solides planches de bois sombre. Quatre fenêtres toutes fermées à chaque étage et l’intérieur masqué par d’épais rideaux blancs.

Une femme à la peau claire marquée de taches de rousseur patientait dans la chambre à coucher du premier étage de cette chaumière. Elle était assise sur une chaise en bois face à un bureau simple sur lequel était posée une feuille de papier, un tampon, un pot d’encre et une plume. Une lettre avait été écrite, et la femme regardait le soleil en l’attente du moment où elle serait en mesure de l’envoyer.

Bientôt l’astre brillant arriva à son zénith. Il était l’heure. Elle plia la feuille de manière particulière, formant deux ailes se rejoignant autour d’un pli. Puis elle se leva et s’approcha de la fenêtre. Après quelques secondes d’hésitation, elle passa son bras de l’autre côté des rideaux, sans encore l’ouvrir, puis frappa trois coups. Elle jeta un coup d’œil dans l’interstice et put voir une autre main dépasser, comme pour elle, des rideaux de la fenêtre de l’habitation d’en face, et lui faire un signe.

Elle procéda alors à un décompte silencieux avec ses doigts, suivi par ceux qui étaient de l’autre côté. Quand il atteignit zéro, elle ouvrit la fenêtre et lança la feuille. L’astucieux pli permit à la lettre de voler jusqu’à la maison d’en face. L’autre main la rattrapa. Alors que deux Roasai se rapprochaient, attirés par le bruit, les deux fenêtres se refermèrent aussi vite qu’elles s’étaient ouvertes quelques secondes plus tôt.

Au dos de la feuille, la jeune femme avait donné des indications claires, qui lui permettraient normalement de voyager de maison en maison jusqu’à sa destination finale. Elle ne contenait rien de plus que des paroles rassurantes à l’égard de son fils, bloqué chez l’un de ses amis, quelques rues plus loin. C’était le moyen qu’avaient trouvé les habitants pour communiquer malgré le huis clos qui leur avait été imposé. La hauteur des habitations dans le quartier central de Tavanà coupait le vent et permettait aux précieux messages de ne pas dévier de leur chemin.

La femme se leva et s’étira. L’inaction était ce qui la fatiguait le plus. Elle s’allongea quelques instants sur le matelas de plumes de son lit, et ferma les yeux.

– Je n’en peux plus… lâcha-t-elle en soupirant.

Cela faisait déjà plus d’une semaine qu’elle était toute seule, et la solitude donnait à cette maison une atmosphère de plomb. Lors de la spectaculaire mutinerie des machines, en plus de son unique enfant, son mari était également sorti, simplement pour une course. Elle se demandait où il pouvait bien se trouver désormais. Probablement dans l’une des boutiques de la rue marchande où il s’était rendu.

Trois coups frappés sur la porte d’entrée sortirent la femme de ses pensées et la firent frissonner. Il était midi et un Roasai apportait du pain. Elle se releva et descendit l’escalier pour aller ouvrir avec une pointe d’appréhension. Comme prévu, l’être métallique d’un mètre vingt aux yeux ambrés se trouvait là, lui tendant un sac de tissu. Elle le prit et l’ouvrit, récupéra la miche un peu rassie et rendit le sac, puis s’empressa de refermer la porte. Elle s’adossa contre cette dernière tout en entendant le robot s’éloigner.

Elle prit une grande inspiration et commença à se diriger vers la cuisine, lorsqu’à nouveau, trois coups se firent entendre. La femme se figea. Après quelques secondes, il y eut à nouveau trois coups.

Encore un robot… ?

Elle s’approcha une fois encore de la porte, et l’ouvrit lentement.

 

Ce n’était pas un robot.

 

Une personne au visage masqué par une capuche noire et un bandeau rouge remonté jusqu’à son nez rentra précipitamment et ferma la porte. Elle tenait un étrange appareil rond et plat dans ses mains, et y maintenait une pression telle qu’il devait s’agir de son objet le plus précieux.

C’était un imposant personnage dont la forte musculature avait quelque chose d’intimidant. Il se découvrit la tête, laissant apparaître un visage marqué et de courts cheveux blonds. Un homme. La femme avait du mal à savoir si elle devait l’aider ou se méfier. Mais il s’agissait bien de la première personne qu’elle voyait depuis une semaine et demie.

L’individu s’assit, dos au mur de grès de la maison, et tourna son regard vers elle.

– Je… suis un messager… dit-il.

Un messager ?

Il n’en avait clairement pas la carrure. Il continua :

– J’ai une information que vous devez transmettre autour de vous. Vous devez la faire circuler coûte que coûte, c’est compris ?

La femme ne savait pas quoi répondre. Elle était comme tétanisée. Mais l’intrus ne s’arrêta pas là.

– Celui qui a créé cette situation, celui qui retient sa Majesté en otage sous un faux prétexte pacifique… c’est un androïde.

– Que… Comment… ?

Cet individu avait-il vraiment fait tout ce chemin uniquement pour lui dire cela ? Certes, elle savait que bien des gens en Firenea, du moins dans la capitale, détestaient ou craignaient les androïdes. Mais elle n’en avait plus vu de près depuis des années et ne les voyait pas tant comme une menace que comme une curiosité lointaine.

Mais après tout, cela se tenait. Le dénommé Minahi avait investi le royaume pour « en faire un lieu plus respectueux des droits et des libertés ». Il pouvait bien s’agir d’un androïde refoulé qui avait décidé de se venger d’une patrie qui ne voulait pas de lui. À bien y réfléchir, cela faisait froid dans le dos. Pouvait-on faire confiance à un être pareil ?

– Comment avez-vous fait pour venir ici ?

L’homme hésita avant de désigner le petit objet qu’il tenait dans sa main.

– Cet appareil nous rend invisibles. À moins qu’on ne nous fixe pendant plusieurs dizaines de secondes, on ne peut pas nous distinguer.

Il serra ensuite les lèvres. Peut-être regrettait-il d’en avoir trop dit ?

La femme afficha un air effaré. Avec une telle chose, il lui serait possible de se balader librement dans les rues de la capitale sans se faire repérer par les machines infernales qui y patrouillaient ! C’était là sans doute l’arme de la Résistance. Ça et les mots. Il ne fallait pas négliger l’impact des mots.

Elle se mit bien droite, et envoya à son interlocuteur un regard décidé.

– Je vais envoyer ce message. Et après…

Elle serra les lèvres, puis termina :

– … j’ai été soldate. Je veux venir avec vous.

VI

 

À nouveau, le jeune Kizay avait été missionné pour rendre visite à Mogura dans les égouts de la capitale. Bien qu’il eût espéré que la fois précédente fût aussi la dernière, on avait loué son zèle et on l’avait flatté, tout en le reconduisant dans cette tâche. Pour la simple et bonne raison, il n’en doutait pas, que personne n’en avait véritablement envie, et que ce jeune sans grande expérience pouvait s’en occuper, après tout. Cette fois-ci cependant, il allait en tirer profit.

Il acheva de descendre l’escalier moussu menant aux égouts, puis une fois arrivé en bas, se tourna vers la torche d’ambre placée sur un petit socle de pierre, dans un renfoncement carré creusé dans le mur. La prenant à une main, se couvrant à nouveau la bouche de l’autre, il se remit en marche et franchit d’un pas rapide la distance entre lui et les Tarana qui le séparaient de la partie à considérer comme risquée des lieux où il se trouvait.

Il aperçut bientôt la menaçante barrière métallique formée par les corps des robots soldats. Il soupira tout en continuant à se rapprocher d’eux, alors même que ses jambes, immergées jusqu'aux mollets dans une eau glacée, boueuse et malodorante, commençaient à le faire souffrir.

– Laissez-passer, dit-il d’une voix plus assurée que lors de sa précédente venue, en brandissant le sceau devant le soldat mécanique aux yeux rouges.

– Sceau confirmé. Autorisation accordée.

À nouveau le chemin lui fut ouvert, et à nouveau il passa. Tout en s’éloignant, il jeta un nouveau coup d’œil aux gardiens de fer. Puis il s’arrêta et se retourna vers eux. Immobile, il les observa avec appréhension, se demandant si ces machines complexes étaient capables de sonder son esprit, comme des détecteurs de mensonges. Puis il secoua la tête. C’était impossible.

Il prit une grande inspiration, et se remit en marche. Ce qu’il s’apprêtait à faire relevait de la haute trahison, et même maintenant, alors qu’il ne pouvait plus revenir en arrière, il était hésitant. Mais l’heure n’était plus à cela et il le savait.

Alors même qu’il venait d’atteindre le point de rendez-vous habituel, les clapotements caractéristiques de l’arrivée de l’informatrice Mogura se firent immédiatement entendre. Il retint son expression de dégoût face à l’étrange femme vêtue de haillons, mais les traits de son visage ne trompèrent pas la fine observatrice qui se trouvait en face de lui.

– Quel manque d’étiquette de la part d’un Noble ! le railla-t-elle avec un sourire moqueur.

Il se renfrogna, mais c’était exactement l’expression qu’elle cherchait à lui faire adopter, et elle éclata d’un rire effrayant.

– Alors, quelle information croustillante as-tu à m’apporter, aujourd’hui, petit noble ?

À son air, il sembla à Kizay qu’elle avait déjà deviné. Mais il se ravisa. Ça aussi, c’était impossible. De toute façon cela n’avait pas d’importance. Il sortit de sa poche un parchemin. Ce même parchemin que lui et son père étaient allés chercher dans les archives du palais royal, la veille même. Il avait réussi à le lui subtiliser.

– Remettez cela aux membres de la Résistance.

– Oh oh oh… On se rebelle contre l’autorité.

À nouveau désarçonné par la perspicacité de la vieille dame, le jeune homme se renfrogna encore plus. Mais il finit par soupirer et dit :

– À votre tour.

– Mais certainement…

Au grand étonnement de Kizay, elle sortit également quelque chose d’un pli de ce qui s’apparentait à ses vêtements, dans un bruit de chiffons. Il s’agissait également d’un papier, usé et froissé – probablement en partie par elle – mais il savait que son contenu était intact.

– Voici pour vous, la situation du repaire des rebelles !

La bouche de l’Ancien Noble s’ouvrit toute seule, et ne se referma pas avant plusieurs secondes. Il avait écarquillé les yeux.

– Eh bien, petit noble, on a perdu sa langue ?

– J… Je…

Kizay éternua un bon coup, puis arracha le papier des mains de Mogura. Cette dernière, loin de s’offusquer, ricana de nouveau, avant d’avancer les mains pour recevoir la précieuse victuaille que l’on lui apportait toujours. Le garçon s’exécuta et lui tendit un petit panier de fruits, dont elle s’empara avec avidité avant de s’en aller, très rapidement, presque sans bruit.

Il resta immobile une bonne minute dans les conduits. C’était incompréhensible. Pourquoi les rebelles vendaient-ils leur peau ainsi ? Pouvait-il s’agir, de la même façon que lui, d’un élément réfractaire ? Il y avait bien une taupe dans la Résistance, après tout.

Non, ça ne peut pas être ça…

La Résistance, désormais, se savait infiltrée. Ainsi, celui qui recevait les messages ne pouvait être que quelqu’un en qui l’entourage du prince Soan avait une confiance absolue. Peut-être le prince lui-même, bien que ce fût plutôt improbable. Cela devait donc être une véritable information de la Résistance. Cela signifiait qu’ils abandonneraient leur repaire très bientôt, ou qu’ils étaient déjà en train de le faire. Cela signifiait également qu’ils avaient un plan d’action et qu’ils allaient sortir de leur immobilisme.

Et c’était le véritable message qu’ils transmettaient ici. Un message d’intimidation.