Chapitre 3 : Les prémices

I

Dans une grande salle ovale, autour d'une table ronde, une dizaine d’individus s'affairaient autour de documents posés et empilés de manière totalement anarchique. Certains discutaient entre eux, d'autres étaient concentrés sur leur paperasse, mais tous tentaient au mieux de préserver le sérieux et l'étiquette qui avait fait la renommée des Nobles de Kalom. Pourtant, eux n'avaient jamais connu la grandeur de l'illustre empire. Ils n'étaient que les enfants de parents nostalgiques qui leur avaient transmis leur passé. Ils étaient d'âges variables, allant de trente à quatre-vingt ans, mais tous partageaient le même but.

À un bout de la table, Minahi était assis les bras croisés, attendant le message important qui marquerait le début de la réunion qu'il avait organisée. Il se devait de s'assurer de plusieurs choses, concernant l'état du pays à l'arrêt, privé de sa capitale, mais aussi des éléments concernant l'avancement de son projet, ainsi que des informations qu'il avait fait obtenir. Bientôt, un Ancien Noble aux cheveux blonds ramenés vers l’arrière et aux yeux bleus, âgé d'une vingtaine d'années, entra avec un parchemin sous le bras, qu'il déroula sous les yeux du despote avant de le lui laisser.

Minahi sourit sous son casque, et s'éclaircit la gorge pour attirer l'attention de tous ceux présents dans la pièce. En quelques secondes, tous se furent tus, et il se leva de sa chaise avant de prendre la parole.

– Nous avons donc désormais l'information dont nous avions besoin, concernant l'endroit où se trouvent ces fameux rebelles.

Il retourna le parchemin. Même si le texte n'était pas visible par ceux qui se trouvaient à l'autre bout de la table, l'image était assez explicite : il s'agissait d'une carte en vue du dessus des égouts de la capitale. Une petite zone carrée, à quelques centimètres, représentant un kilomètre, du palais royal, avait été marquée d'une croix. Les rebelles étaient là.

– Excusez-moi…

Un soixantenaire au crâne dégarni venait d'élever la voix.

– Comment peut-on être sûrs de la fiabilité de ces informations ?

Minahi le fixa d'un air malicieux que l'intéressé ne pouvait pas voir à travers le métal qui recouvrait son visage, puis répondit :

– J'ai un collaborateur infiltré parmi eux.

Quelques exclamations furent poussées.

– C'est cette personne qui m'a appris l'existence de cette organisation, et visiblement, elle y est parfaitement intégrée, sans qu'aucun soupçon ne plane. Bien sûr, je lui fais parfaitement confiance. Et bien sûr, je ne peux pas vous révéler son nom avant que la Résistance n'ait été neutralisée.

Le jeune homme qui lui avait donné le parchemin demanda alors :

– Mais… Pourquoi traitons-nous avec Mogura si nous avons un meilleur agent ?

Le despote se tourna vers lui.

– Tout simplement parce que les informations que nous lui avons données jusqu'à présent avaient pour but de déstabiliser la Résistance.

Personne n'émit d'objection, aussi Minahi changea de sujet.

– Que pouvez-vous me dire concernant nos voisins ? Préparent-ils quelque chose ?

Un quinquagénaire portant un monocle sur son œil gauche se leva alors de son siège, tout en tenant plusieurs feuilles dans sa main.

– Il semblerait que les armées de Vorona se préparent. Ce pays entretenait avec Firenea des relations diplomatiques plutôt amicales, il est possible qu'il cherche à venir en aide au roi. Il y a également des chances pour qu'ils aient appris sa mort par des éléments voroniens de la Résistance.

Le despote serra le poing. Tout découlait de la Résistance. Heureusement pour lui, selon ses estimations, son plan serait finalisé avant tout cela. Il étouffa un soupir, puis reprit la réunion.

– Nous devions parler de la partie économique…

Il pria intérieurement pour que ce sujet soit clos le plus vite possible. De par ses objectifs, il se fichait de la santé du pays. Lorsque tout serait fini, il s'en irait comme il était venu. L'homme au monocle reprit la parole.

– Nous savons que les paysans de tout le pays ont continué à travailler, et que les villes d'Atsimo et Foyben tournent toujours.

Il s'éclaircit la gorge et reprit, en prenant une autre feuille :

– Certains marchands ont tenté d'entrer dans la ville passé les premiers jours, et d'autres d'en sortir. Les premiers ont été éconduits malgré quelques protestations, et les seconds… eh bien, vous le savez.

Évidemment. Tout contrevenant était mis à l'écart puis exécuté par les hommes de main des Anciens Nobles. Le peuple enfermé dans ses maisons les croyait en prison, mais il n'en était rien.

– D'autre part, Foyben est toujours la deuxième plaque tournante de notre commerce agricole. Je ne pense pas que nous puissions avoir une incidence dessus, ce qui permet de maintenir le pays à peu près a flot, même si sa plus grande ville est à l'arrêt.

Minahi étouffa à nouveau un soupir.

– Très bien… répondit-il nonchalamment.

– Cela nous laisse un peu de temps avant d'annoncer la mort du roi, et de constituer un gouvernement, nuança le noble. Néanmoins, il faudra s'occuper du prince, avant cela, ainsi que de son jumeau androïde. Pour cela, il nous faut évidemment détruire la Résistance.

– Je ne vous le fais pas dire… approuva le despote.

Il souffla bruyamment, avant de se lever d'un coup, ce qui fit sursauter certaines personnes dans l’assemblée.

– Bon. Nous devrions commencer par lancer les rumeurs sur le suicide d'Afolkah IV dont vous m'avez parlé. Ce sera un excellent moyen de justifier sa mort et légitimer notre position. Néanmoins, nous ne le révélerons officiellement que lorsque le prince et son robot auront été tués.

Tous ceux qui étaient éveillés acquiescèrent. C'est à ce moment qu'un adolescent entra dans la pièce, haletant.

– Mogura s'est manifestée !

Après avoir essuyé une réprimande de celui qui était manifestement son père, il reprit :

– Elle nous a donné un rendez-vous à l'endroit habituel, dans deux heures.

Minahi sourit sous son casque. Enfin quelque chose d'intéressant. Il se tourna vers le jeune homme et lui dit :

– Repose-toi un peu puis vas-y. Ensuite, j'aimerais que tu viennes me faire personnellement le rapport.

Le jeune homme hocha vivement la tête avant de se retourner pour ressortir de la salle de réunion.

La première réunion du gouvernement provisoire de Firenea se termina sur ces entrefaites, et le despote prit congé pour retourner dans la salle du trône. Assis, la tête contre le dossier, ses pensées étaient accaparées par le messager. Visiblement, aucune autre information n'avait filtré, mais Helen n'était toujours pas revenue. Sa mission n'était peut-être pas encore complétée.

L'existence de cet espoir était anecdotique, alors pourquoi s'en soucier ? Elle avait pour seule incidence de maintenir en vie une organisation résistante mort-née, étant donné qu'ils n'étaient pas assez nombreux pour exercer une quelconque pression. La seule menace était le prince, mais terré dans ses égouts, il ne pourrait rien faire de plus. Tout ce qu’il pouvait craindre était que le peuple ne décide de se soulever.

Il ne resta pas bien longtemps immobile et eut tôt fait de ressortir de la salle, mais pas par la grande porte. Il alla de l’autre côté et, derrière le trône, ouvrit une cloison, astucieusement cachée par un drap en trompe-l’œil. À l'aide d'une clé trouvée sur la dépouille du défunt roi, il s'engouffra dans un étroit couloir qui, après une courte marche, l'amena dans une nouvelle salle.

Il s'immobilisa alors, puis, pendant quelques secondes, contempla la source d'une éclatante lueur orangée, avant de sourire. Son plan avançait plus vite que prévu.

 

II

 

En fin d'après-midi, le messager et son garde du corps aperçurent, quelques temps après avoir passé la barrière de feuilles mortes, les premiers toits indiquant la présence d'un village à proximité. Ce dernier était entouré de champs dans lesquels ils pouvaient voir s'affairer des humains ainsi qu'une dizaine de Roasai qui s'occupaient des semences. Il n'avait pas été prévu à l'origine que Riaru et Kely se dirigent vers ce hameau, mais la course-poursuite qui avait duré toute la matinée leur avait fait faire un détour, et ils avaient dévié de leur trajectoire originelle. Néanmoins, le fait qu'ils aient couru pendant deux heures sans s'arrêter leur avait fait gagner du temps, et d'après Riaru, ils n'étaient pas en retard par rapport à la distance qui leur restait à parcourir jusqu'à la capitale.

– Aucune inquiétude à se faire, assura le protecteur alors qu'ils s'approchaient d'un grand moulin à vent à l'arrêt.

– Et concernant la mercenaire ? On ne risque pas de mettre les gens en danger ?

– Elle ne sait pas que nous sommes là. Je pense que ça ira. Et si elle vient, nous la prendrons par surprise. Avec un peu de chance, je réussirai à l'avoir.

Kely prit un air contrarié.

– Tu vas te servir des villageois comme de boucliers humains ?

– P… Pardon ?

– Je t'ai percé à jour ?

– Mais non !

– Tu ne peux pas me mentir.

– Je t'assure que tu te trompes !

Il y avait pensé, en vérité. Mais il n’avait pas particulièrement envie de l’avouer à son protégé.

– Inutile de te jouer de moi, asséna ce dernier, c’est impossible.

Le garde du corps soupira, et hocha la tête.

Ils allèrent frapper à la porte du moulin, et après quelques secondes d'attente, cette même porte s'ouvrit sur un meunier pâlichon et assez jeune, qui portait un tablier noirci et des vêtements en laine de mouton. Il les salua d'un signe de tête.

– Que puis-je faire pour vous ?

Riaru répondit :

– Nous portons un message vers Tavanà. Mais nous avons eu quelques soucis et cherchons un asile pour la nuit. Serait-ce possible ?

Le jeune homme les regarda, puis se mit à réfléchir en se caressant le menton. Il semblait assez sceptique, à en juger par son air. Riaru ne tarda pas à comprendre ce qu'il voulait et soupira.

– Bien sûr, il y aura rémunération.

Il sortit de sa poche une bourse en tissu dont il délia les cordons, dévoilant une dizaine de pièces de monnaie en or. Un éclat passa, presque imperceptible, dans les yeux bruns du meunier. Puis il hocha la tête, et arracha presque la bourse des mains de Riaru.

– Je vais vous héberger chez moi, si vous le souhaitez. Je vis encore seul et ça ne me posera pas de problème.

– Merci beaucoup, conclut le garde du corps en s'inclinant.

– Pour l'heure, si vous pouvez aller voir la préfète du village pour la prévenir de votre arrivée…

Riaru acquiesça et l'homme referma la porte pour se remettre au travail. Les premières heures de la journée avaient été assez venteuses, et sans doute était-il occupé à entasser de la farine dans le grand sac de toile qu'il irait ensuite livrer au boulanger du patelin.

Ils progressèrent dans cette petite bourgade pittoresque, faite d'une rue ensablée, entourée de maisons de pierre et de bois assez archaïques, au bout de laquelle se trouvait un bâtiment plus moderne, reconnaissable à son toit, atypique, fait d’un marbre lisse et propre.

Quelques années plus tôt, le roi Afolkah IV avait fait rénover les habitations administratives des villages, ce qui créait un contraste assez étrange entre cette maison et celles qui constituaient le reste de celui-ci. Une fois encore, Riaru frappa à la porte. La personne qui leur ouvrit était une femme assez âgée et vêtue de la toge noire que portaient habituellement les préfets.

– Bonjour. C'est pour quoi ?

Sa voix était monotone et témoignait de la fatigue d'une vie imposée loin de la ville. C'était le lot d'un grand nombre des membres de sa profession après une trentaine d'années de service. De plus, étant ceux qui assuraient le rôle de collecteurs d'impôts, ils n'étaient pas appréciés par les villageois et se retrouvaient généralement seuls.

– Nous allons passer la nuit dans ce village, dit Riaru sans plus d'émotion. Nous partirons donc demain matin.

– Très bien, répondit-elle. Puis-je savoir qui vous héberge ?

– Votre meunier, madame. Je ne connais pas son nom.

Elle sembla reprendre quelques couleurs suite à cette formule de politesse.

– Je vois. Bonne journée à vous.

Elle ferma prestement la porte, les laissant un peu pantois sur le seuil. Après quelques instants de latence, ils commencèrent à s'éloigner en direction du moulin.

 

À l'intérieur de la maison, la vieille dame regarda d'un œil mauvais la jeune femme qui, elle, restait de marbre.

– Ce sont ceux dont vous me parliez ? demanda la préfète.

– En effet. Je vous remercie.

– Que comptez-vous faire ?

– Je ne peux pas vous répondre.

Helen soupira face à l'air désabusé de la dame, avant de continuer :

– Enfin bon… Tant que vous n'intervenez pas dans la suite des événements, vous n'avez pas à vous inquiéter. Bonne nuit.

Elle ouvrit la porte, vérifia que ses cibles n'étaient pas en vue, et s’éclipsa.

 

Le jeune meunier s'avéra bien plus sympathique que le premier échange ne l'avait laissé paraître. Comme son travail était terminé, les grandes hélices du bâtiment ne pouvant pas tourner du fait de l'absence de vent, il commença à discuter avec ses invités. Lorsqu'ils lui apprirent la situation dans laquelle le pays se trouvait, il n'en crut pas ses oreilles.

– C'est impensable ! Un coup d'État ! Et sa Majesté, est-elle encore en vie ?

– Eh bien… A priori, oui. Officiellement, il discute avec son preneur d'otage de… la création d’une nouvelle constitution.

– Eh bien… Au moins, sa Majesté est sauve… C'est l'essentiel.

Son visage montrait son apaisement, et Riaru dissimula au mieux son envie de rire. Afolkah IV avait toujours réussi à se faire bien voir par ses citoyens, peu importe ce qu'il faisait, grâce à un savant mélange de beaux discours et de compromis. Ceux qui vivaient dans ces contrées reculées et ne l'avaient jamais approché ne pouvaient que s'en tenir au rapport très élogieux de leur préfet de village.

Pourtant, le souverain n'avait jamais été exemplaire. Depuis le début de son règne, l'industrie et l'économie avaient freiné, du fait d’un immobilisme croissant. Il était aussi en partie responsable de la haine du peuple envers des androïdes pourtant très prometteurs.

– Votre message est si important pour que vous vous rendiez à la capitale dans cette situation ?

Riaru hésita quelque peu dans sa réponse, ce qui n'était pas dans ses habitudes.

– Eh bien… C'est des proches qui se sont perdus de vue, rien de plus. Mais c'est aussi… une promesse qu'il nous faut honorer.

– Vraiment ?

Il hocha la tête, tout en lui faisant comprendre qu'il ne souhaitait pas rentrer dans les détails. Le jeune homme n'insista pas, et la discussion étant close, il leur proposa de les emmener chez lui directement. Une fois sortis du moulin, ils y furent en quelques minutes.

Il s'agissait de l'une des habitations de la rue principale du village. C'était une maison classique à l'intérieur de laquelle on ne trouvait que ce qui était nécessaire. Il n'y avait que deux pièces, l'une étant celle où il dormait, et l'autre, celle où s'effectuaient la plupart des autres tâches du quotidien.

– Installez-vous où vous voulez. J'espère que vous avez de quoi dormir, parce que je n'ai rien de mon côté.

Riaru hocha la tête, et le meunier s'éclipsa pour se reposer. Sous un véritable toit, lui comme Kely se sentaient immédiatement bien plus en sécurité qu'en pleine nature.

 

III

 

Le jeune Kizay, dans ses soyeux habits de Noble, s'avançait dans le tunnel humide des égouts du palais royal de Firenea. Il soutenait sur son nez, avec sa main, un mouchoir blanc pour s'épargner au moins une portion de l'odeur nauséabonde des eaux usées. La pointe d'ambre qu'il tenait de sa main libre n'éclairait que faiblement ses pas, et il avait déjà trébuché à plusieurs reprises, si bien qu'au niveau de ses genoux, le tissu de sa robe s'était assombri.

Il marchait depuis quelques minutes lorsqu'il aperçut des rangées de robots soldats qui formaient une barrière dans le tunnel. Les Tarana étaient des machines bipèdes vaguement humanoïdes à la face carrée, dont une partie de la mécanique complexe était visible sous leur cuirasse de fer. Il tapota sur l'épaule de l'un d'eux, et la tête de celui-ci se retourna brutalement, ce qui le fit sursauter.

– Laissez… passer… balbutia-t-il en sortant de sous sa toge une petite feuille frappée d'un authentique sceau impérial de Kalom.

Une voix mécanique dépourvue d'émotion vint lui répondre :

– Sceau confirmé. Autorisation accordée.

Sa tête se remit à l'endroit tandis que son corps s'avança de deux pas pour se décaler sur le côté. Après un faible remerciement, qu'il trouva puéril de sa part la seconde d'après – quel intérêt de remercier une machine ? –, Kizay continua sa route.

Il parvint enfin à un endroit plus sombre encore où la mauvaise odeur s'amplifiait d'avantage à cause de la proximité de l'eau. Il s'arrêta là, s'adossa contre le mur et se mit à patienter. Cet hideux fumet lui donnait une terrible nausée, et il devait mobiliser toute sa concentration pour ne pas vomir.

Au bout de quelques minutes, un clapotement se fit entendre. Il se rapprocha de plus en plus jusqu'à ce qu'une silhouette fût visible, illuminée par la pointe luminescente. L’Ancien Noble se tourna vers elle et put voir arriver une vieille femme vêtue de haillons, aux cheveux gris très sales et dont les nombreuses rides du visage lui donnaient un aspect assez effrayant.

Lorsqu'elle aperçut le garçon, elle sourit.

– Bonjour, petit noble, le railla-t-elle en ricanant.

Kizay prit une inspiration avant de répondre avec le ton le plus mesuré possible :

– Bonjour, mademoiselle Mogura.

Elle était bossue, et l'ensemble de son allure lui donnait l'air d'une taupe.

– Quelles informations avez-vous pour moi ? demanda-t-elle avec un air narquois.

– Eh bien…

Il sortit de sous son habit une feuille de papier qu'il déplia avant de chercher l'une des phrases écrites dessus. Son bras finit par s'immobiliser dans la moitié supérieure de la feuille.

– Il y a une taupe dans la Résistance, dit-il.

Un rire angoissant s'échappa du fond de la gorge de la femme.

– Voilà qui est astucieux, dit-elle.

Kizay cilla légèrement.

– Quelle information avez-vous à me donner, mademoiselle Mogura ?

Elle le regarda avec finauderie, puis jeta de rapides et discrets coups d’œil autour d'elle pour s'assurer que personne d'autre que lui ne pourrait l'entendre. Puis elle se tourna à nouveau vers le garçon pour enfin lui délivrer son information.

– Le prince Soan a prévu de remonter sur le trône une fois que le coup d'État de votre chef aura été mâté.

– Je lui souhaite bien du courage ! rétorqua Kizay.

Mogura s’esclaffa de plus belle. Se rappelant soudain de sa sacro-sainte étiquette, l'Ancien Noble reprit son calme et adressa une révérence à la messagère. Il lui tendit un paquet enveloppé dans du tissu. De la nourriture de luxe issue des cuisines du palais royal. Comme les employés étaient confinés dans leurs quartiers, il s'était simplement servi dans la grande réserve.

Il trouvait cela immonde de devoir faire profiter de mets splendides à une crasseuse de son espèce, mais il n'avait pas le choix. Les yeux de la vieille dame se mirent à briller tandis qu'elle prenait les denrées dans ses mains, et un grand sourire éclaira son visage, lui donnant l'air encore plus effrayant. Puis elle se retourna et s'éloigna rapidement dans les conduits en émettant de petits clapotements.

– Au revoir, petit noble ! lança-t-elle avant de disparaître dans l'obscurité.

Kizay grinça des dents, mais éprouva une grande satisfaction à l'idée d'être enfin débarrassé de cette corvée. Il se remit alors en marche en direction du palais, toujours éclairé par la faible lueur de sa pointe d'ambre.

 

IV

 

À la suite de la chute de l'Empire de Kalom, parmi tous les pays qui avaient émergé, la République de Mahery était celui qui avait séduit la plupart des penseurs et intellectuels de par son régime non-autoritaire. Elle tenait sa principale source d'influence de son statut de terre des innovations, car c'était de cette nation qu'avaient émergé les premiers Roasai, mais aussi, quelques décennies plus tard, les androïdes. Ces créatures robotiques fonctionnant avec l'énergie extraite de l'ambre élémentaire avaient vu leur conscience se développer de plus en plus, sur cinq générations successives qui en avaient fait des êtres presque conscients. Aujourd'hui, à Mahery, les androïdes côtoyaient les hommes et jouissaient à peu de choses près des mêmes droits que ces derniers.

La capitale de la République de Mahery était une cité parfaitement circulaire à l'architecture moderne et très éloignée des standards d'Hazo et Fiaama, ses voisins. Les constructions avaient beaucoup plus de fenêtres, et les murs étaient principalement constitués d’un métal blanc. Les courbes et les formes donnaient une impression de perfection et de pureté que l'on devait à l'apparence épurée de l'ensemble. Seuls échappaient à cette règle l'Ancien Palais où siégeait le gouvernement, et le Grand Pigeonnier où se posaient tous les oiseaux messagers.

En haut de cette immense tour de pierre, un homme patientait. C'était un vieillard en toge à l'allure fatiguée et au dos courbé, portant une barbe blanche taillée finement. Il regardait le ciel d'un air inquiet, entouré d'une dizaine de pigeons voyageurs qui mangeaient des graines en récompense de leur travail. Derrière lui, un jeune androïde était occupé à ordonner les messages récupérés sur leurs porteurs à plumes.

Lorsqu'une colombe portant un parchemin enroulé dans son bec apparut dans son champ de vision, à quelques dizaines de mètres, le vieil homme s'arrêta, et la fixa dans sa descente jusqu'à sa réception gracieuse sur le muret du pigeonnier. Il marcha jusqu'à elle, et, tout en la caressant de sa main droite, il prit le message dans l'autre.

– Enfin… pensa-t-il à voix haute.

L'androïde se tourna vers lui avec une expression perplexe sur le visage.

– Est-ce ce pourquoi vous attendez ici depuis si longtemps, monsieur ?

L'intéressé se tourna vers lui et acquiesça silencieusement, tout en déroulant le papier, puis il s'adossa contre la rambarde pour le lire. À mesure qu'il parcourait le dossier, son visage se faisait de plus en plus anxieux.

Le pire est en train de se produire…

– Tout va bien, monsieur ?

Le vieil homme acquiesça prestement, avant de donner un pourboire au garçon et de s'en aller. Il devait vite transmettre le message au Conseil des Factions. Désormais, chaque heure comptait.

 

Lorsqu'il rentra en trombe dans la longue salle du conseil, le bruit fit sursauter la plupart de ses membres. Il s'agissait de femmes et d'hommes plus ou moins âgés, des vétérans du paysage politique de leur pays, vêtus des toges blanc et or caractérisant les décisionnaires de Mahery. L'un d'eux, un quarantenaire dans la force de l'âge aux cheveux bruns parfaitement tirés vers l'arrière, se leva en fronçant les sourcils.

– Que signifie cette interruption, monsieur Kaika ?

L'intéressé inspira un grand coup, avant de poser sur la très longue table de marbre poli le parchemin qu'il venait de récupérer. Les conseillers se penchèrent en avant, intrigués, et il put en entendre certains déglutir tout en prenant conscience de son contenu.

Un grison à la barbe rousse tressée s'affaissa dans son fauteuil de crin.

– C'est pire que ce que nous craignions… Cela nous pose un très gros problème. Il nous faut agir de manière plus conséquente !

Kaika acquiesça, et s'assit dans le siège qu'il avait délaissé depuis tôt le matin pour se rendre au pigeonnier. Il soupira et reprit la parole :

– Nous pourrions envoyer notre armée. Nul doute que les royaumes voisins de Firenea sont en train d'attendre un mouvement de la part d'un autre pour agir. Si nous sommes les premiers à nous élancer, ils nous suivrons. Après tout, malgré les animosités, notre armée reste la plus puissante.

– Nous nous basons sur des incertitudes, objecta une femme rousse à la peau légèrement ridée. Nous ne pouvons pas avancer à tâtons, c'est probablement ce qu'il cherche.

Ils acquiescèrent tous d'un air dépité, et il y eut quelques secondes de silence avant que ce dernier ne soit brisé par une question :

– Et qu'en est-il du Semi ?

C'était sûrement en vérité la question qui était sur toutes les lèvres depuis l'entrée de Kaika. Ce dernier ne se fit pas prier pour répondre.

– Il est parti de Fiaama avec son message, et notre agent à Tavanà est parti à sa rencontre après avoir envoyé celui-ci, dit-il en montrant le parchemin du doigt.

– Et est-ce qu'ils sont entrés en contact ? demanda la conseillère rousse.

Kaika haussa les épaules.

– Aucune idée. Envoyer des agents jusqu'à eux nous ferait prendre le risque de les faire repérer par ceux éventuels du réseau des Anciens Nobles, ou même de ceux des Maquisards, dont on ne connaît pas l'implication dans tout cela. Mais si nous nous fions à la date d'écriture de cette lettre… ils ont sans doute dû parcourir un tiers de la distance entre Fiaama et Tavanà à l'heure où nous parlons.

– C'est bien peu précis, soupira-t-elle avec dédain. Mais si nous voulons agir, nous devons prendre une décision rapide, et juste.

 

V

 

Ce soir-là, Soan n'alla pas observer la ville. Au lieu de cela, il retourna immédiatement au siège improvisé de la Résistance, suivi de Tovy qui le talonnait de près. Ignorant les regards interloqués que l'on portait sur lui, il traversa rapidement la salle commune et s'engouffra dans la pièce où se tenait l'État-major, au grand étonnement des trois hommes.

– Altesse, nous ne vous attendions pas si tôt, dit le général Lehibe tout en lui faisant une révérence.

Le prince hocha la tête avec un sourire feint, mais il n'avait pas de temps à perdre.

– Pouvons-nous commencer la réunion maintenant ? les pressa-t-il.

Bien que perturbés par le soudain élan de détermination du jeune homme, ils acquiescèrent sans discuter. Le caporal Sokrata se mit alors à fixer d'un air accusateur un point derrière Soan. Ce dernier se retourna et constata qu'il s'agissait de Tovy. Il comprit immédiatement ce qu'ils cherchaient, mais ne se démonta pas. Au moment où l'androïde s'apprêtait à quitter l'assemblée de lui-même, il s'interposa.

– Tovy reste avec moi.

– Mais…

– Pas d'objection, asséna-t-il sèchement.

Sokrata soupira avant de capituler.

– Comme il vous plaira…

– Merci, répondit le prince. Donc, caporal Sokrata, quelles sont les nouvelles de la surface ?

Les mots sortaient de sa bouche avec une fluidité qu'il ne s'était jamais connue auparavant. Il était comme galvanisé par sa petite victoire, d'autant plus que la présence de son ami le rassurait.

Sokrata s'éclaircit la gorge, avant de faire son rapport.

– Nous avons une taupe dans la Résistance. C'est une information de Mogura.

Soan se mordit la lèvre. C'était une très mauvaise nouvelle.

– Mogura est-elle si fiable que ça ?

Le quarantenaire se gratta la tête, et sembla hésiter, puis déclara :

– Oui. Mogura sait différencier la vérité du mensonge. Elle est fiable, malgré ses manières.

L'héritier du trône soupira tristement du nez.

– Avons-nous une idée de qui il s'agit ? demanda alors Tovy.

Le regard noir que lui lança Sokrata semblait vouloir lui dire de se mêler de ses affaires, mais le troisième membre de l'État-major s'avança. C'était la jeune femme aux cheveux bruns, vêtue d'un uniforme noir : Tarehy, la préfète au chômage technique de Tavanà, et l'un des grands pontes du réseau d'espionnage du Royaume de Firenea, la seule parmi ceux qui se trouvaient dans la capitale lors du coup d'État à s'être rangée du côté du prince.

– Pour le moment je n'ai rien de concret, mais je vais effectuer une enquête minutieuse dans nos rangs. Si vous me donnez la permission d'effectuer l'interrogatoire de chaque membre, je pourrai sans aucun doute démasquer notre ennemi parmi eux.

Soan lui adressa un regard assez admiratif, puis se tourna vers le vieux Lehibe :

– Général, est-ce possible ?

L'intéressé s'adressa au prince d'un air assez sombre :

– Ce n'est pas à exclure en dernier recours, mais cela créerait assurément un trouble. Si les membres de la Résistance apprennent qu'il y a un intru parmi nous, ils vont commencer à se méfier les uns des autres.

Le prince le regarda quelques instants, interloqué, avant de comprendre enfin où le doyen du gouvernement provisoire voulait en venir.

– C'est donc pour cela qu'on nous a transmis ce renseignement… songea-t-il.

– J'en ai bien peur, approuva le général.

Un silence pesant s'installa soudain, comme si l'air de la pièce s'était changé en plomb. Un moment passa, avant que Soan ne se décide à le briser.

– Quoi qu'il en soit…

Il chercha ses mots un petit instant, puis termina sa phrase :

– Nous ne pouvons pas rester ici sans rien faire.

Il prit une grande inspiration, puis répéta ce qu'il avait reconnu à Tovy dans la matinée.

– Et on ne peut pas placer toutes nos espérances dans un message dont nous ignorons tout. Il faut que nous réfléchissions à un plan d'attaque pour entrer dans le palais.

Il marqua une nouvelle pause avant de s'adresser cette fois-ci à Tarehy :

– Préfète, pouvez-vous effectuer une enquête silencieuse pour tenter de débusquer cet intru ?

– À vos ordres, votre Altesse.

– Assurez-vous de ne pas vous faire remarquer, ajouta-t-il.

– Évidemment…

Il réfléchit encore un instant, puis reprit aussi vite qu'il le pouvait.

– Comment pourrions-nous lutter contre Minahi dans la limite de nos moyens ?

Le général Lehibe se caressa la barbe en hésitant.

– Eh bien…

– Nous pourrions opter pour une stratégie de guérilla, dit alors Sokrata, qui semblait avoir retrouvé une certaine vigueur, lui aussi.

– C'est à dire ? demanda Soan.

Le caporal ne perdit pas de temps et s'expliqua :

– Il s'agirait de mener de petites offensives rapides qui causeraient des dégâts à l'ennemi. Ces dégâts seraient minimes individuellement, mais en multipliant ces petits assauts éclairs, ils peuvent avoir un impact significatif.

L'héritier de la couronne le fixa pendant plusieurs secondes, assez impressionné. Assez jeune, il n'avait jamais entendu parler de cela auparavant. Sokrata continua avec dans la voix une facilité qui démontrait le potentiel qu’avait décelé en lui le général Lehibe :

– Si vous me laissez prendre la tête d'un petit escadron de quelques hommes, nous pouvons progressivement réduire pour commencer le nombre de Roasai, en abusant de la capacité de nos Perturbateurs.

Le prince acquiesça lentement. Il ne s'était pas encore décidé, d'autant plus qu'il exprimait une certaine méfiance vis à vis du quarantenaire qui détestait les androïdes, comme une grande partie de la population de Firenea. Mais il était forcé d'admettre que ce plan tenait la route. Il était connu que Minahi avait piraté l'entièreté des robots de la capitale, ainsi, s'il était possible de réduire ce nombre, ils pourraient permettre aux citoyens de sortir plus facilement. En pensant aux citoyens, une idée lui traversa l'esprit.

– Si nous pouvons entrer en contact avec les habitants, nous pourrions leur faire passer un message !

– Ce n'est pas à exclure, répondit Sokrata, néanmoins nous devrions éviter de leur apprendre la mort de sa Majesté Afolkah IV.

– Pourquoi ? s'étonna le prince. Cela ne pourrait-il pas les révolter ?

– Cela pourrait oui, mais… comment dire… Vous êtes son descendant, celui qui prendra un jour sa place sur le trône. Néanmoins, vous… vous êtes encore jeune, voyez-vous, et il est possible que… que les habitants de la capitale n'arrivent pas à percevoir… l'étendue de vos capacités, vous comprenez ?

Soan était assez interloqué. Pourquoi le second du général lui donnait-il l'impression de marcher sur des œufs avec une argumentation aussi sophistiquée ? Mais il ne tarda pas à saisir là où il voulait en venir.

– Je comprends, les citoyens normaux ne me feront pas confiance, alors la mort du roi pourrait simplement les résigner au lieu de les révolter. Je dois donc gagner leur confiance… Mais dans ce cas, la seule solution...

Il tourna la tête vers la porte de la pièce, derrière laquelle le brouhaha des résistants s'affairant à leurs tâches était audible.

– … la seule solution est de reprendre le palais et la ville. Nous ne pouvons donc pas miser là-dessus, conclut-il.

– Merci de votre compréhension, dit Sokrata en hochant la tête.

– Nous pourrions créer une rumeur.

Le quarantenaire adressa à Tovy, qui venait de prononcer ces mots, un regard méfiant. L'intéressé serra les lèvres, comme si ce qu'il s'apprêtait à dire en coûterait à son éthique, mais ne se démonta pas.

– Si nous faisons croire que Minahi est un androïde, la population de Firenea ne voudra pas rester les bras croisés.

Tous le dévisagèrent d'un air ahuri. Soan, quand à lui, n'arrivait pas à croire que son ami puisse prononcer de tels mots.

– Le peuple de Firenea… ne voudra pas croire que son roi puisse négocier avec un androïde… Ils ne seront pas d'accord avec ça.

– Ça peut marcher, oui… marmonna Sokrata. Mais il est également possible que la popularité du roi en pâtisse.

– Il est de toute façon censé être retenu contre son gré, intervint Soan, avant de se tourner vers son ami en serrant les lèvres : très bien, nous suivrons ce conseil.

Ainsi fut prise la première vraie décision de la Résistance. Tovy, lui, ne savait trop quoi penser. Il était allé assez loin, blessant son amour-propre pour aider le prince. Mais ce qui était fait ne pouvait plus être changé. Il avait jeté un pavé dans la mare, et ils allaient tous pouvoir observer les remous.

VI

 

Alors qu'il s'agissait du premier véritable lit dont il profitait depuis le coup d'État de la semaine précédente, Riaru ne parvenait pas à trouver le sommeil. Son anxiété était bien trop forte pour cela, et il avait fini par se convaincre que cela n'était pas plus mal. Même s'il était certain que lui ou Kely se réveillerait au premier bruit entendu, autant éliminer les quelques secondes qu'il leur aurait fallues pour pleinement reprendre leurs esprits. Une chose était sûre, la mercenaire n'était pas loin, et il était assez probable qu'elle ait trouvé ce village, et qu'elle se doute de leur présence ici.

Le messager, lui, dormait à poings fermés. Il ne faisait aucun bruit dans son sommeil, mais son garde du corps sentait une très légère vibration sur le sol, qu'il assimila à un mécanisme d'androïde inconnu qui rechargeait ses batteries. Et derrière eux, il pouvait entendre distinctement les ronflements de leur hôte.

Il finit par se redresser sur sa couche et soupira, avant de regarder un peu autour de lui. Ses yeux s'étaient maintenant quelque peu habitués au noir, et à travers l'unique et petite fenêtre de verre à côté de la porte, il pouvait voir quelques gouttes d'eau, signe qu'il pleuvait sans doute légèrement. Il posa son menton sur ses mains repliées, et laissa errer son regard.

Une pièce avait toujours un aspect complètement différent de jour et de nuit. Son air convivial quand ils y étaient entrés pour la première fois quelques heures plus tôt s'était changé en un côté sale et poussiéreux. Malgré tout, c’était toujours mieux que de dormir à la belle étoile.

Il se demanda si la mercenaire viendrait.

Probablement. Mais de quelle façon… ?

C'était la vraie question. Si elle prévoyait de les abattre, elle devrait choisir une technique d'approche. Elle était maligne et avait sûrement déjà prévu qu'au moins lui serait sur ses gardes, et éveillé. Elle ne pouvait donc pas tenter un assaut de front, car il lui était supérieur sur ce point. Elle ne tenterait pas d'abattre Kely de loin, car jusqu'ici elle ne l'avait pas fait. Peut-être avait-elle reçu d'autres ordres le concernant.

Ici, au vu de la solidité de la porte et des murs, même si elle pouvait connaître leur position, le seul moyen d'abattre Riaru en un coup était la fenêtre de verre. Mais ils avaient déjà prévu ce cas de figure en se mettant dans un angle mort. Ils n'étaient donc pas visibles depuis cet endroit. Et en prenant en compte l'agencement des murs et de la pièce en général, il n'y avait aucun interstice menant sur l'extérieur.

Encore que…

Il ne connaissait pas entièrement cette maison. Elle ne contenait vraisemblablement que deux pièces, et ici, il n'y avait que deux portes, celle de l'entrée, et celle de la chambre du meunier. Cette dernière était de mauvaise qualité, et elle ne couvrait pas entièrement l'ouverture. En bas, il y avait notamment un espace de dix centimètres. En admettant qu'il y ait une deuxième fenêtre, dans sa chambre…

En mettant le doigt sur ce point, il s'arrêta instantanément de penser, et écouta le silence, qui n'était troublé que par la petite brise de l'extérieur et le clapotement des gouttes de pluie, qui s'était quelque peu intensifié.

 

Le silence.

 

Le ronflement du meunier avait cessé.

 

Le sang de Riaru ne fit qu'un tour, et il réveilla immédiatement Kely en lui tapotant l'épaule, sans cesser de fixer l'interstice sous la porte, guettant le moindre mouvement suspect, le moindre bruissement d'air, le moindre son. L'androïde, après quelques secondes, se redressa instantanément. Le regard de son protecteur ne laissait aucun doute sur la nature de cette interruption, et il hocha la tête.

Riaru se releva, et respira un grand coup.

Quelle direction ?

La mercenaire s'était assurée du silence de leur hôte, et, en plaçant son arme à travers le trou, elle s'apprêtait à leur tirer dessus. Mais pourquoi ne l'avait-elle toujours pas fait ?

Non… C'est plus subtil.

Elle avait créé un silence dans la chambre pour les faire sortir de la maison. Et là, totalement à découvert dans ce village, elle disposerait de quelques secondes d'hésitation de leur part pour en finir avec lui.

On peut aller encore plus loin.

Peu importe le nombre de coups d'avance dont elle disposait, le moins risqué était encore d'entrer dans la chambre du meunier, en espérant qu'il était seul.

Mais s'il y a une fenêtre…

Au final, en allant ici, Riaru et Kely avaient commis une terrible erreur. Dormir dehors, camouflés par le Perturbateur, n'était pas agréable, mais ils n'étaient pas visibles et ils pouvaient voir ce qui se trouvait autour d'eux. Dans cette maison, ils avaient privilégié un confort qui se payait par un emprisonnement volontaire entre quatre murs. Il pesta en silence. Pourquoi n'y avait-il pas pensé plus tôt ?

– Je peux sortir, non ? chuchota alors l'androïde.

Riaru le regarda avec un air ahuri.

– Qu'est-ce que tu racontes ?

Kely sourit avant de répondre :

– Visiblement, elle ne veut pas me tuer. Donc si je joue l'appât, je pourrai t'indiquer où elle se trouve.

Le garde du corps ne voyait pas quoi opposer. Il n'aimait pas cette stratégie. C'était assez suicidaire. Mais avaient-ils vraiment le choix ?

– Je ne sortirai pas de ta vue, de toute façon.

Il réfléchissait à toute vitesse, mais il ne voyait pas ce qu'il pouvait répondre à cela.

Si seulement j'avais un peu plus de temps…

Il finit par soupirer, et hocha la tête.

– Vas-y.

Le messager sourit de plus belle, avant de se retourner, et de marcher d'un pas décidé vers la porte.

N'y a-t-il pas une autre solution… ?

La porte s'ouvrit et il sortit, sans ralentir le rythme, sans montrer le moindre signe de panique.

Il alla jusqu'au milieu de l'unique rue du village, et regarda autour de lui, tournant sur lui-même à l'aide de son talon.

Mais rien ne se passa.

Et si c'était exactement ce qu'elle voulait… ?

Pris d'une soudaine panique, il se retourna vers la porte. Mais cette dernière était toujours fermée. Il n'y avait rien. Et aucun bruit. Un silence assourdissant.

Il regarda à nouveau Kely. Ce dernier avait fixé son attention, et ne la détournait plus.

Il l'a trouvée !

À l'inclinaison de son regard, elle se trouvait dans la maison de derrière, probablement sur le toit. Et s'il ne bougeait pas, alors c'était qu'elle non plus.

Très bien !

Il toucha la garde de sa rapière avec la paume de sa main droite, et le bout de son boomerang de la gauche. Puis il sortit à son tour de la maison. La brise vint lui caresser le visage, et il ferma les yeux une seconde, prit une inspiration, expira, et les rouvrit, avant de se mettre à courir, tout en restant à moitié plaqué contre le mur, et en touchant le sol le moins possible pour toujours ne faire aucun bruit.

Juste avant le coin de la rue, il réfléchit à ce qu'allait faire son ennemie. Il savait déjà que s'il traversait ainsi, il serait immédiatement abattu. Ce n'était donc pas une bonne idée. De plus, il était beaucoup trop loin d'elle pour l'atteindre.

La pluie continua à se faire plus forte.

Le regard de Kely commença alors à se déplacer, signe qu'elle s'était remise en mouvement. Constatant qu'elle se dirigeait dans une direction opposée à celle de la petite allée, il s'y engouffra sans attendre…

… et tomba dans la gueule du loup.

Helen sourit en constatant que sa ruse avait fonctionné. Son tir était parti immédiatement, et toucha Riaru à la poitrine. Elle aurait préféré le toucher à la tête, mais pour cela, il lui aurait fallu viser plus précisément, et il aurait peut-être pu profiter de ce laps de temps pour esquiver. Son choix avait été le bon, de toute façon, car le garde du corps crachait déjà du sang en face d'elle, en titubant. Sans attendre, elle rechargea son arme et la pointa vers lui.

Adieu.

Riaru lui adressa alors un regard empli de haine, qui lui fit manquer un battement. Mais elle tira quand même.

 

Deux centièmes de seconde. Sa vie s'était jouée à deux centièmes de seconde. Et même s'il était très mal en point, il était toujours debout, et avait encore suffisamment d'énergie pour se battre. Il s'appuya sur son pied gauche et bondit grâce au droit vers la mercenaire, en poussant un hurlement rageur. Ils tombèrent, le protecteur tentant de la bloquer de tout son poids. Le corps à corps était ce qu'elle cherchait à éviter, il le savait. Mais sa blessure jouait en sa défaveur. Ils se battaient maintenant à armes égales, tandis qu'autour d'eux, les têtes de quelques habitants commençaient à poindre aux fenêtres des maisons, attirés par le bruit.

Il décocha un direct du gauche qui s'écrasa sur le solide casque blanc. Mais il avait déjà été fragilisé lors de leur précédent affrontement, dans la forêt, et la fissure qui le traversait était bien visible, et venait de s'agrandir. Faisant vivement pivoter son bras droit, il dégaina sa rapière sans relâcher la pression qu'il exerçait sur elle.

Tenant à deux mains son arme fétiche, il la leva vers son adversaire, et l'abaissa violemment sur le casque. Il sut qu'il avait atteint la peau immédiatement. Mais il sut également à cet instant qu'il ne lui avait pas causé de dommages mortels. Néanmoins, le casque acheva de se briser, et les deux morceaux tombèrent sur le sol, de part et d'autre de la tête de la mercenaire, dévoilant un visage aux traits fins, des yeux d'un noir profond et de courts cheveux bruns.

Riaru eut un très léger moment d'hésitation avant de relever son épée pour en finir. Mais les combattants aguerris savaient exploiter chaque seconde d'un combat pour en tirer profit.

 

Helen parvint à décaler sa tête de dix centimètres, juste assez pour que la rapière se plante dans la terre. Sans attendre, elle retourna son visage et mordit brutalement la lame, s'esquintant légèrement les lèvres dessus, tout en mobilisant toutes ses forces pour le faire peu à peu relâcher son emprise sur la partie basse de son corps. Enfin, elle lui asséna un violent coup de poing dans le ventre, le forçant à se relever, et se dégagea immédiatement, en lâchant le fleuret de son opposant.

Ce dernier reprit le contrôle de son arme, prépara son coup et attaqua le flanc gauche de la jeune femme. La combinaison amortit la plus grande partie du coup, mais de tels estocs avaient pour but de percer la défense de l'adversaire en un point précis. Pour briser une armure telle que la sienne, il n'y avait pas mieux. Elle sentit une intense douleur au côté gauche de son abdomen tout en commençant à courir pour prendre de la distance avec lui. Elle devait vite récupérer son avantage stratégique.

C'est alors qu'un violent choc se fit ressentir à l'arrière de sa tête, et elle s'immobilisa. Elle voulait continuer, mais ses membres ne lui obéissaient plus. Parvenant à peine à se retourner, elle put apercevoir, à une vingtaine de mètres, l'androïde qu'elle devait récupérer, son pistolet à ambre pointé vers elle, la lumière bleue émise par le chargement distinctement visible dans la nuit.

Ses articulations étaient engourdies, et son visage trempé par la pluie et la sueur. Elle ressentit soudain une irrépressible envie de dormir, et eut une impression de chute. Puis elle perdit connaissance.