Chapitre 3 : L’Autour

I

 

Quelques centaines de mètres plus loin, le compteur de sécurité recommença à s’affoler. Ce fut alors non sans jeter de nouveaux regards autour d’eux qu’ils remirent leurs combinaisons. Là où ils se trouvaient, la forêt commençait à devenir moins épaisse et on voyait mieux le ciel, mais ils ne pouvaient pas pour autant encore en voir le bout.

Une fois leurs protections de nouveau enfilées, ils tendirent l’oreille mais ne perçurent rien. La meute ne semblait pas être à leur poursuite. Pourtant, ils ne cessaient d’être inquiets après avoir vu à quoi elle ressemblait et la dizaine d’animaux qu’elle comptait. À eux deux, ils n’étaient pas sûrs de pouvoir lui résister.

— Ça continue d’augmenter, constata Akept quelques minutes plus tard. Faut qu’on fasse super attention.

Tout en parlant, il agitait le compteur de sécurité dans sa main, ce dernier indiquant le chiffre -8. Cret, de son côté, se sentait de plus en plus mal, et commençait à comprendre que ce n’était pas dû à la fatigue. Il était fiévreux et ses yeux étaient embués de larmes la moitié du temps. De plus, il avait une affreuse nausée et alors que la combinaison sentait le rance, il mobilisait une bonne partie de ses efforts pour s’empêcher de vomir.

Après dix minutes de course pour mettre le plus de distance possible entre eux et le lieu de leur première rencontre avec les chiens sauvages, ils commencèrent à ralentir le pas, essoufflés de courir dans leurs combinaisons, qui n’étaient définitivement pas faites pour ça.

S’autorisant un moment de répit, Cret confia enfin son problème :

— Akept. Je crois que je vais pas bien.

Son aîné le regarda avec effroi et le jeune homme regretta immédiatement de ne pas avoir attendu qu’ils se sentent en sécurité pour s’inquiéter de nouveau. Mais il n’en pouvait plus, de toute façon.

Akept le considéra pendant quelques secondes, puis détourna son regard du visage de son cadet pour l’examiner. Il passa alors une main devant sa bouche.

— Ta combinaison. Elle est déchirée dans le dos et on dirait que ton masque filtre plus rien. T’es irradié, ça peut être que ça. Putain, mais comment t’as fait pour pas t’en rendre compte ?

Le sang de Cret se glaça dans ses veines. Malgré toutes leurs précautions, ils n’avaient pas fait attention à cela, trop inexpérimentés pour le remarquer avant qu’il ne soit trop tard.

Ils jetèrent à nouveau un œil au compteur, mais le niveau de dangerosité était toujours bien supérieur à la normale. Et dire qu’ils avaient passé une heure au milieu de cet espace…

 

Un nouveau hurlement, bien trop proche d’eux pour leur signifier que les chiens avaient laissé tomber leurs proies, leur donna un coup de fouet et les poussa à se remettre à courir. De toute façon, c’était la seule chose qu’ils pouvaient faire.

Alors qu’ils s’efforçaient d’avancer aussi vite que possible dans cette forêt où plus aucun chemin ne semblait se dégager, ils purent apercevoir les silhouettes des canidés commencer à s’approcher d’eux, comme pour les escorter vers la sortie ou pour les attirer quelque part.

Cret alluma de nouveau sa lampe torche pour effrayer celui qui se trouvait sur sa droite. Une fois que son adversaire eut battu en retraite de quelques mètres, il fit signe à Akept de commencer à dériver dans cette direction. Ils n’avaient aucune idée de l’intelligence de ces bêtes et ne pouvaient pas prendre le risque de tomber dans un piège, même si ce bois était suffisamment plat pour qu’ils n’aient pas trop à craindre de se retrouver sans aucune issue.

Tout en continuant leur course, ils jetaient régulièrement un œil à la donnée affichée par le compteur de sécurité. Le taux de radioactivité ne diminuait toujours pas alors que le bois commençait quelque peu à s’éclaircir. Pourtant, ils devaient avoir mis une bonne distance entre eux et la centrale – sans doute pas assez grande, toutefois, pour sortir de la zone dangereuse en peu de temps. Mais ils devaient s’approcher de ses limites. Peut-être qu’une fois hors de la forêt, ils commenceraient à y voir plus clair.

Les chiens, eux, n’avaient pas l’air de vouloir cesser de les poursuivre, mais ne s’approchaient toujours pas, sans doute encore occupés à jauger les fuyards. De temps en temps, Cret allumait sa lampe pour faire reculer un animal un peu trop proche d’eux, mais il se contentait alors de regagner sa place sans cesser d’aboyer. En outre, le jeune homme se sentait de plus en plus mal et plus grand-chose ne lui permettait de poser un pied devant l’autre pour continuer à courir. Si ce qu’Akept avait dit s’avérait vrai, alors il avait besoin de soins urgents, des soins qui ne pourraient pas être prodigués dans une ville fantôme. À Peripith, ils étaient rapidement passés devant un centre médical. Y retourner était sans doute sa seule chance de s’en sortir. Mais comment faire sans passer de nouveau par la zone irradiée alors que sa combinaison avait été endommagée, et l’était probablement depuis le début de leur voyage ?

Pris dans ses pensées, il cessa un instant de regarder où il allait et trébucha sur une racine avant de s’étaler de tout son long sur le sol. Ce dernier était dur et le contact lui arracha un cri de douleur. Akept s’arrêta immédiatement et fit quelques pas en arrière pour l’aider à se relever. Mais les chiens, qui avaient tout de suite noté leur changement de comportement, se remirent à les encercler. L’un d’eux s’approcha tant que Cret pouvait presque sentir son haleine contre son front alors qu’il était encore accroupi et le visage vers le sol. Mais son aîné, ne se démontant pas, lui administra un coup de pied au niveau des gencives, le forçant à reculer.

— Allez, gars, on va s’en sortir.

Le jeune homme se releva, secoua la tête, et ils se remirent à courir. Les prédateurs continuaient à les accompagner, mais la distance entre eux et les fuyards s’était faite plus grande. Le coup de pied devait avoir été assez dissuasif.

 

Quand enfin ils sortirent de la forêt pour se retrouver sur une grande plaine, les chiens arrêtèrent de les poursuivre. Étonnés, ils se retournèrent et purent constater de leurs propres yeux que la meute se cantonnait à peu près aux limites des arbres et ne cherchait visiblement pas à aller plus loin.

Les deux historiens ne se firent pas prier et s’enfuirent sans demander leur reste. Ils n’étaient pas encore sortis d’affaire. Ils coururent pendant encore plusieurs minutes où le niveau de radioactivité semblait ne pas vouloir baisser avant de s’arrêter de nouveau.

— Faut que j’enlève mon masque, lâcha soudain Cret.

— Surtout pas, eh, t’es déjà pas assez protégé !

— Non mais vraiment. Je vais gerber.

Sans laisser le temps à son aîné d’avoir quelque chose à y redire, Cret releva son masque filtrant afin de créer un espace pour sa bouche, s’accroupit, et se vida du peu qu’il avait mangé la veille. Bientôt, il était à quatre pattes et crachait de la bile.

— Cret…

Le cadet était malade, mais ils ne pouvaient pas rester ici plus longtemps. Akept attendit quelques secondes supplémentaires qu’il eût remis son masque, et l’aida à se relever. Ils jetèrent un nouveau regard derrière eux, où les chiens continuaient à les observer, en aval de la petite montée sur laquelle ils se trouvaient. Et comme effrayés par cette vision, ils reprirent leur course, titubant à moitié.

II

 

Ils étaient sortis de la forêt depuis presque une heure lorsque, enfin, le chiffre du compteur commença à diminuer de manière significative. Quand ils furent certains d’être définitivement sortis de la zone dangereuse, ils s’arrêtèrent et se laissèrent aller.

Cret retira sa combinaison, et, de rage, la jeta loin de lui. Elle avait été aussi efficace qu’une passoire et il était désormais malade à cause d’elle. Le vendeur du village de Peripith était sans doute au courant de ce fait et leur avait donné ces protections en partant du principe que la centrale nucléaire n’était pas sur leur trajet direct. Il avait fallu qu’ils se perdent.

— Toujours au fond ? demanda Akept.

Son cadet le regarda d’un air désabusé, et lui répondit :

— Non, ça commence à aller mieux. Peut-être que j’étais juste fatigué… Qui sait.

Il se sentait effectivement un peu moins nauséeux, sans doute parce que le stress de la fuite avait été évacué. Mais il ne pouvait pas croire qu’il n’avait rien subi. Toujours était-il que la situation ne pouvait plus vraiment empirer. Sur ces entrefaites, il se releva et indiqua d’un signe de tête à son aîné qu’il était prêt à repartir.

Ils marchèrent ainsi toute la journée durant à travers la plaine, en essayant de repérer tous les repères placés sur la carte : la moindre forêt, la moindre ruine de village pouvait leur être utile. Désormais, la façon dont ils vérifiaient de manière frénétique qu’ils n’avaient pas dévié était presque paranoïaque. Mais au vu de leur départ catastrophique, ils ne pouvaient pas faire autrement pour rester calmes.

Néanmoins, dans la soirée, la fréquence de plus en plus importante de restes d’habitations vint les rassurer un peu : ils avaient atteint la zone que l’on appelait sobrement l’Autour. Ils se rapprochaient de la Ville, mais cette dernière devait encore se trouver à des dizaines de kilomètres de leur position ; aussi devaient-ils se dépêcher, car leurs réserves de nourriture n’étaient pas illimitées et ils préféraient être certains d’en avoir encore au retour.

Alors que la fatigue les forçait à ralentir l’allure, Cret se prit à observer les maisons partiellement détruites qui les entouraient. Construites de nombreuses manières différentes comme autant de témoignages de l’histoire de l’humanité, parfois à colombages, parfois bien plus modernes, parfois même presque identiques à celles de leur village, elles lui rappelaient la raison pour laquelle il l’avait quitté : il voulait voir ces témoignages, il voulait les découvrir, il voulait en savoir plus, comme si la réalité du monde était une fiction dont il ne connaissait qu’une courte péripétie. Et à défaut de jamais connaître la fin, il voulait au moins découvrir le début.

 

Lorsque Akept insista pour faire une pause, Cret chercha immédiatement à le rassurer en lui affirmant, et sans mentir, qu’il commençait à se sentir mieux. Mais au lieu de se montrer rasséréné, son aîné le regarda avec détresse.

— Y a quoi ? demanda le jeune homme.

Akept déglutit avant de répondre :

— C’est comme dans les livres.

Cret afficha un air perplexe avant de comprendre où il voulait en venir. La maladie des radiations avait trois phases : une première phase de maladie pouvant durer quelques heures à quelques jours ; une deuxième phase où les maux s’apaisaient durant quelques jours à quelques semaines ; et une troisième phase où l’état du sujet s’aggravait, potentiellement létale sous un à deux mois.

Cret passa une main sur sa bouche.

— C’est la deuxième partie… Merde…

Il n’y avait plus de doute possible désormais.

— Faut qu’on retourne à Peripith, déclara son aîné immédiatement.

— On peut pas briser le contrat. On peut pas.

— Et t’arrive quoi si on le brise ? Hein ?

— T’inquiète, répondit son cadet en levant les mains, faut pas deux mois pour aller à la Ville et revenir. On y va, on trouve ce qu’on cherche, on revient à Peripith et je vais au centre de soins. Ils me feront un traitement de stabilisation cellulaire et je serai comme neuf.

— Plus t’attends, plus t’auras des séquelles.

— On peut pas revenir avant d’avoir fait notre taf, s’énerva Cret. Point final. Alors on continue. Je vais bien, t’inquiète pas. File-moi un suppresseur déjà, histoire de retarder le pire.

Non sans un regard désapprobateur, Akept sortit du sac en bandoulière la plaquette de gélules blanchâtres. Son cadet en tira une et l’avala d’un coup sec, avant de la faire passer avec un peu d’eau de sa gourde.

 

Ils durent commencer à gravir une colline en pente relativement raide, sur laquelle on avait tout de même pris le temps de bâtir des villages autrefois, car ils trouvèrent des appuis sur ce qu’il restait d’une route dont l’asphalte était craquelé par la végétation.

Ils passèrent à côté d’une bâtisse plus grande que les autres, construite dans une pierre ouvragée et taillée avec soin qui se détériorait maintenant que plus personne n’était là pour l’entretenir. Mais les nombreuses sculptures et représentations de personnages oubliés depuis longtemps tendaient à prouver qu’il s’agissait d’un édifice religieux. Des siècles auparavant, les humains avaient eu besoin de croire en quelque chose au-dessus d’eux, qui structurait leur vie. Désormais, seuls les Coffres pouvaient assumer ce rôle et la culture ne faisait que dépérir. Aussi lointaine qu’elle pût être, la Dernière Guerre avait tout détruit.

Lorsque la pluie commença à tomber, ils pestèrent avant d’enfiler leurs manteaux. Le gris des nuages était presque foncé et les premières gouttes ne tardèrent pas à se transformer en une violente averse qui vint tremper les deux garçons jusqu’aux os. Heureusement pour leurs écrits et autres notes, leurs sacs en bandoulière étaient étanches.

On était certes plus proche de la fin de l’été que du début mais voir la pluie tomber à cette période de l’année était très rare. Cret se rappela que la dernière fois qu’il l’avait vue, un mois plus tôt, il vivait alors toujours à Inith. Mais il était parti depuis à peine trois jours et cette vie-là était encore très proche. Les mêmes questions revenaient en boucle sur ce que lui et Akept allaient bien pouvoir faire une fois qu’ils auraient trouvé ce qu’ils cherchaient.

Quand enfin ils arrivèrent en haut de la montée, l’alliance des nuages, de la pluie battante et de la nuit noire les empêcha de distinguer ce qui se trouvait en aval. Trempés jusqu’aux os, ils se décidèrent donc à se diriger vers une des maisons en ruines pour s’y abriter.

Ils en choisirent une dont le toit ne s’était pas totalement écroulé et cherchèrent un coin moins poussiéreux que les autres et qui n’avait pas été trop colonisé par la vermine afin d’essayer de trouver le sommeil. Cret passa quinze minutes à fixer une araignée grosse comme sa paume qui demeurait immobile sur le mur d’en face, mais ne put pas résister bien longtemps à la fatigue : il était une heure du matin et ils n’avaient même pas dîné.

Il dormit d’un sommeil sans rêves pour se réveiller avec une humeur massacrante aux premières lueurs du jour. Akept s’en sortait mieux et était toujours dans l’agréable phase qui précédait le réveil. Son cadet l’avait rarement vu comme ça, mais lui était incapable de dormir, bien trop préoccupé par ce qui se trouvait devant lui pour se reposer correctement. Il fit quelques pas sur le carrelage fissuré de cette ancienne habitation humaine, en en observant les murs jaunâtres et poussiéreux, et explora sporadiquement les lieux. Mais il n’y avait plus grand-chose à voir ; tout avait déjà été pris, à un moment ou à un autre.

Il revint sur ses pas et, las d’attendre, il secoua doucement son aîné pour le réveiller. Ce dernier entrouvrit l’œil, et gratifia Cret d’un regard aussi noir que son esprit visiblement embrumé le permettait.

— Pour une fois que je dormais bien… maugréa-t-il avant de tenter, en vain, de se redresser.

Le jeune homme sortit une nouvelle barre nutritive de son sac en bandoulière et s’empressa de l’avaler. Soit la maladie avait affaibli sa sensibilité, soit elles devenaient plus fades chaque jour qui passait. Il se força à la finir, avala douloureusement, puis se releva et sortit de la maison.

Le sol était humide de pluie mais le soleil d’été brillait de nouveau. S’il s’était encore trouvé à Inith, un tel temps l’aurait réjoui, mais il n’arrivait pas à faire autrement que broyer du noir. C’était déjà leur troisième jour de voyage et la Ville semblait encore être à une éternité de marche.

Akept le rejoignit quelques minutes plus tard, et ils enfilèrent leurs deux sacs avant de se remettre à marcher. Une fois qu’ils furent de nouveau en haut de la montée, Cret oublia d’un coup sa mauvaise humeur.

Les immenses bâtiments de la Ville se profilaient en face de lui.

 

III

 

De toute leur vie, Cret et Akept n’avaient jamais rien vu d’aussi immense que ce qui se trouvait désormais devant eux, et qui, malgré la quinzaine de kilomètres qui les en séparaient encore, demeurait gigantesque. Ces constructions mises en place par leurs ancêtres semblaient avoir à peine subi les outrages du temps et se dressaient comme fièrement au milieu de congénères de plus petite taille.

Et même ces derniers devaient bien mesurer plus de cinq fois la hauteur de la Chambre du Présidore d’Inith, et au moins trois fois les bâtiments à un étage de Peripith. Il fallait qu’ils s’approchent pour en voir davantage, car à cette distance, il leur était encore impossible de s’extasier sur des détails.

À mesure qu’ils commençaient leur descente vers le centre de cette ville fantôme, les contours d’un fleuve, qui arrivait lui aussi par le sud et s’infiltrait dans la cité, apparurent. Ce dernier était entouré de maisons et certaines structures sous-entendaient la présence ancienne de ponts effondrés. La pierre sur laquelle les deux jeunes gens marchaient ne semblait, en outre, pas naturelle – malgré quelques irrégularités, elle était bien trop lisse et uniforme.

Plus ils descendaient, plus les constructions autour d’eux semblaient grandir. Ils se rapprochaient du centre, mais en étaient encore à plus de dix kilomètres. Ces immeubles de tailles et de formes variables étaient empilés là comme des dizaines de piliers construits au hasard, et malgré tout, un sentiment d’ordre et d’unité s’en dégageait. Le contraste était saisissant.

Ils continuèrent à progresser, accélérant le pas dans des avenues sinueuses qui parfois descendaient, parfois prenaient de l’altitude. On pouvait deviner, partout où l’on posait son regard, la présence de collines. Mais Cret avait entendu dire que le cœur même de la Ville avait été construit sur un marécage. Drôle d’idée.

Quand enfin ils commencèrent à marcher parmi des premiers immeubles de hauteur raisonnable, ils se mirent à éprouver une indicible appréhension. Ces cadavres de pierre, absents de toute vie depuis plusieurs siècles au bas mot, étaient comme des monstres prêts à fondre sur eux.

— Habiter ici, ça devait donner mal à la tête… marmonna Cret.

Ils ne devaient plus être maintenant qu’à quelques kilomètres seulement du centre, même si parler de centre était complètement déraisonnable du fait des dimensions incroyables de cette agglomération tout entière. Et à mesure qu’ils réduisaient la distance, tout semblait augmenter en taille et en volume. Autour d’eux se trouvaient aussi des magasins aux façades défoncées ou aux pancartes effondrées, voire calcinées. D’autres personnes étaient sans doute passées par là avant les deux historiens pour accélérer le travail du temps.

— Quand je vois ça, je me demande pourquoi tout le monde nous disait toujours que les structures étatiques étaient quelque chose d’horrible.

Entendant ces paroles, Akept fit la moue.

— Oui, enfin c’est bien beau de construire des grands trucs, mais à quoi ça pouvait bien servir ?

— Eh ben, à abriter des gens, forcément. Y avait beaucoup plus d’humains à l’époque que maintenant. La Dernière Guerre a tout détruit.

 

Alors qu’ils se trouvaient presque à la frontière entre l’Autour et la Ville proprement dite, ils arrivèrent face à l’impasse formée par une immense rocade effondrée qui bloquait complètement la rue. Plusieurs mètres de hauteur de gravats leur barraient la route.

— On pourrait escalader, suggéra Cret.

— Ben voyons, le railla son aîné. On va pas prendre de risques maintenant, t’en penses quoi ? On tourne et on trouvera bien un passage pour aller plus loin.

Ils reprirent leur marche, mais un tintamarre surprit le cadet et le poussa à tourner la tête vers ce mur de béton, pour voir un simple oiseau noir s’envoler de l’endroit où il était perché. Il haussa les épaules pour lui-même, et rattrapa son camarade.

Ils continuèrent à marcher aux environs de la Ville. Si, de loin, on avait l’impression d’un ensemble presque homogène, de près, les disparités devenaient perceptibles. Tous les bâtiments, s’ils respectaient un style similaire à leurs voisins, possédaient chacun leur propre touche, une couleur un peu plus claire ou un peu plus sombre, des fenêtres plus ou moins grandes, parfois des courbes plus affirmées. Certains étaient en partie voire complètement effondrés, et il n’y avait toujours aucun accès à l’intérieur de l’enceinte.

— Je comprends rien, s’énerva Akept à la fin d’une heure de détour infructueux, l’était censé y avoir une grande route tout autour de la Ville, pas un truc comme ça ! Si on avait traversé direct, on serait déjà loin à l’intérieur.

— Y a eu d’autres farfouilleurs avant nous, lui répondit Cret. Donc doit bien y avoir une entrée.

— Tu parles, je te parie qu’ils sont jamais allés à l’intérieur, ils avaient bien assez à fouiller dans l’Autour. D’ailleurs on devrait faire pareil.

— Même pas en rêve. On a pas fait tout ça pour ça. On entre dans la Ville dès qu’on trouve un accès.

Ils continuèrent à progresser dans l’Autour, toujours vers le nord. S’ils se fiaient à la carte, ils avaient dû contourner la Ville sur six à huit kilomètres, et s’approchaient du fleuve. C’est alors qu’ils virent enfin ce qu’ils cherchaient.

— Regarde, là ! s’écria Cret, profondément soulagé.

Une montée se dessinait devant eux et permettait d’accéder à la rocade effondrée. Ils s’y dirigèrent presque en courant, et effectuèrent une rapide ascension. Puis la vue acheva de leur couper le souffle.

— Putain de merde… lâcha Akept, estomaqué.

La Ville semblait figée dans le temps, comme si presque rien n’avait vieilli. Il n’y avait pas le moindre son, mais les hauts immeubles étaient toujours en place, presque comme neufs. Ils n’étaient pas aussi immenses que ceux que les deux historiens avaient aperçu de loin plus tôt dans la journée, mais devançaient déjà largement la plus haute bâtisse de Peripith. Leurs murs allaient du blanc au brun, et leurs toits du gris au roux, surpassant largement les toits de chaume des maisons d’Inith.

 

Ils allèrent à l’autre bord et mirent quelques minutes supplémentaires à trouver une descente. Le plus impressionnant était que toute la Ville, ou au moins une grande partie, semblait avoir été encerclée par ce mur de débris, fait visiblement des restes d’un pont mais aussi d’immeubles effondrés, comme si l’on avait mis cela délibérément. Mais dans quel but ?

Pour l’heure, il était impossible de le savoir.

Ils descendirent jusqu’en bas du mur et restèrent là quelques secondes à admirer. Les édifices en face d’eux n’étaient pas beaucoup plus grands que ceux de l’Autour, mais ils semblaient plus anciens et plus nobles. Ces toits, gris foncé pour la plupart, devaient avoir été construits en ardoise, ou peut-être dans un autre matériau, et donnaient à l’ensemble un aspect indescriptible à leurs yeux, mais magnifique.

— Je suis pas près d’oublier ça, s’émerveilla Akept en secouant légèrement la tête.

— Bon, faut qu’on se dépêche, pressa cependant Cret, coupant court à la discussion.

Ils reprirent donc leur chemin, mais le cadet ne pouvait pas s’empêcher de se sentir mal à l’aise. Pensant d’abord que c’était la maladie qui revenait déjà le tourmenter, il se fit rapidement la réflexion que ce ne pouvait pas être ça.

C’était ce sentiment, primitif, irrationnel mais bien présent, d’être observé par quelqu’un ou quelque chose. Le bruit qu’il avait entendu alors qu’ils cherchaient encore un endroit où monter en avait été l’élément déclencheur. L’oiseau qu’il avait vu s’envoler était bien trop petit pour avoir pu provoquer un tel son, à moins d’avoir achevé de fragiliser une structure – mais cela lui paraissait peu probable.

Priant pour qu’il ne s’agisse que de sa paranoïa, il se contenta de suivre son aîné, qui avançait déjà dans l’une des larges artères de la Ville. Leur délai était trop court, et il fallait qu’ils avancent.