CHAPITRE 2 - SIMI

I

 

D’autres fusillades se firent entendre au loin. Quelques cris, également. Puis les pas des soldats martelant le sol, suivis de sons caractéristiques de la téléportation. En une heure, la zone entière avait été vidée de sa population, sans laisser aucune autre trace que leurs possessions, toujours dans les maisons. Ce fut justement ce qui suivit. Les deuxièmes à arriver furent des nettoyeurs. Ils portaient eux aussi des uniformes de la Garde Synarchique, mais leur travail était tout autre : armés de tuyaux crachant de l’acide, tous reliés à une grande machine métallique à la forme d’un œuf, ils entrèrent dans les maisons. De son poste d’observation, Ilm ne put pas voir ce qu’ils y faisaient, mais il l’avait aisément deviné. Cette étape dura elle aussi une heure. Puis ils se téléportèrent à leur tour en-dehors des Catacombes. Il fallut au jeune garçon une heure supplémentaire pour sortir de sa cachette. Il n’osait pas encore bouger. Mais sa position commençait à devenir pour lui inconfortable. Désactivant son petit appareil, il se releva avec lenteur, et, tout tremblotant, retourna dans l’avenue principale. Il n’y avait plus âme qui vive.

Ilm alla tout d’abord chez lui. Il entra dans la maison de pierre, carrée, dans laquelle il avait passé toute sa vie, et dont la porte avait présentement été défoncée par les nettoyeurs. L’habitation était complètement vide. Une fine poussière noire parsemait désormais le sol : le reste des meubles qui avaient été dissous. Vingt ans de vie commune, dont quatorze avec lui, réduits en poussière en à peine une heure. Les êtres humains ne laissaient finalement derrière eux que peu de traces de leur existence – les soldats de la Garde n’avaient fait qu’accélérer un peu le processus. Le sol poussiéreux faisait crisser les chaussures d’Ilm. Il ne tarda pas à sortir de chez lui. Plus rien ne l’y retenait, désormais.

Il fit également un saut à la maison d’Eir et de sa famille. Mais là non plus, il n’y avait plus rien. Plus la moindre trace. Alors Ilm se laissa aller à vagabonder dans des Catacombes amputées de leur vie. Il n’y avait plus aucun bruit – même plus celui du vent. Les gigantesques ventilateurs situés aux extrémités de la zone devaient avoir été arrêtés. Après tout, il n’y avait plus personne pour respirer l’air de ces lieux. Seul le bruit des pas du jeune garçon sur la route de terre battue venait troubler le silence. Il ne savait pas quoi faire. Il ne savait plus quoi penser. Et à dire vrai, il n’en avait pas envie. À cet instant, il souhaitait juste qu’on l’emmène lui aussi, comme ses parents. À quoi bon vivre quand il n’y a plus de vie autour ?

– Hé, toi !

Ilm releva brusquement la tête. Il y avait quelqu’un en face de lui. Il était à une quarantaine de mètres mais il courait dans sa direction et réduisait rapidement l’écart. Le sang du jeune garçon ne fit qu’un tour : il avait été repéré par des soldats restés sur place. Comment avait-il pu être aussi naïf en sortant si rapidement de sa cachette ?

Ce fut plus l’instinct de survie que la volonté qui le poussa à courir. Il disposait de l’avantage d’avoir une grande agilité, et une connaissance parfaite du quartier. Il allait foncer dans les ruelles entre les habitations, et se faufiler dans chacune d’elles jusqu’à avoir semé son poursuivant. Ce dernier avait, en outre, trop de retard pour le rattraper.

C’était du moins ce qu’il pensait avant que l’individu en question n’apparaisse soudainement juste en face de lui. Emporté par son élan, il lui rentra dedans, et tous deux effectuèrent plusieurs roulades sur le sol avant de s’immobiliser. Ilm se releva aussi sec, et repartit en courant. Quelques secondes plus tard, son poursuivant réapparaissait en face de lui, cette fois-ci un peu plus loin.

– Ne t’inquiète pas, dit-il, je ne te veux pas de mal.

Ilm s’arrêta de nouveau. Il devait évaluer la situation. Celui qui l’avait rattrapé était assez grand et svelte et son visage était camouflé par un masque à gaz de couleur noire qui lui donnait un air menaçant. Il était difficile de lui faire confiance.

– Qui êtes-vous ? demanda le fuyard.

L’inconnu répondit tout en enlevant son masque :

– Je m’appelle Simi. Je ne suis pas un soldat. Je suis venu te chercher.

Il avait la peau pâle, des yeux rouges et des cheveux opalins. Ses lèvres fines tremblaient un peu alors qu’il cherchait à gagner la confiance du jeune garçon.

– Comment vous pouvez savoir que j’étais là ? demanda Ilm.

– C’est… c’est tes parents qui me l’ont dit, en quelque sorte. Je suis chargé de t’emmener dans un refuge à la Surface.

La Surface. Ce mot suffisait à mettre des étoiles dans les yeux de n’importe quel jeune garçon des Catacombes, et Ilm n’était pas une exception. Monter un jour à la surface apparaissait comme un rêve inaccessible. Cependant, ce n’était pas un jour normal.

– Comment je peux vous croire ?

Le dénommé Simi sembla hésiter quelques instants sur la réponse à apporter, si bien qu’Ilm crut avoir fait mouche. Mais son interlocuteur se reprit plus vite qu’il ne l’aurait pensé, et répondit :

– Tu t’appelles Ilm Kaelder. Tes parents, Bil et Sigyn. Tu fréquentes une certaine Eir. Ton précepteur, lui, se nomme Dal.

Ilm ouvrit des yeux ronds de stupéfaction. Que l’on connaisse le nom de son précepteur, ou même celui de ses parents, passe encore. Mais comment pouvait-il être au courant de la relation naissante qu’il entretenait avec Eir ?

– Tes parents, expliqua Simi, m’ont donné ces informations tout en me chargeant d’aller te récupérer après… après tout ça.

À nouveau, Ilm afficha un air perplexe et, mentalement, fit l’inventaire de ses souvenirs. Ses parents l’avaient réveillé le matin-même pour lui dire d’aller se cacher hors de la maison. Hors de la maison. Ils savaient donc non seulement ce qui allait se produire, mais aussi où et de quelle façon. Ils savaient que des soldats allaient venir dans les Catacombes, tuer tous les habitants à l’acide, avant de détruire toutes leurs possessions dans les habitations. Si Ilm s’était caché à l’intérieur, il aurait été tué.

– Comment… comment est-ce possible… ? balbutia-t-il.

Alors, l’interlocuteur du jeune garçon serra les lèvres, puis déclara avec gravité :

– Tes parents faisaient partie du Groupe Contestataire d’Arkashan. À ce titre, ils disposaient de certaines informations issues de ce dernier. Comme par exemple comment trouver les puces de détection.

Cette fois-ci, Ilm se figea complètement.

Le Groupe Contestataire d’Arkashan. Considérés par les autorités comme des terroristes, ils étaient en quelque sorte le bras armé de ce que l’on pouvait considérer comme le seul mouvement d’opposition connu de toute la Synarchie. Mais c’était aussi une minorité qui, face à l’influence sans limite du Synarque, avait beaucoup moins de poids que dans la croyance populaire. Pour Ilm, il était difficile de croire que ses parents, de simples mineurs tout ce qu’il y avait de plus normal, soient en fait des membres actifs de ce que l’on pouvait qualifier de résistance.

– … Je ne vous crois pas, marmonna-t-il.

– Tu n’as pas le choix, répondit Simi du tac au tac. Les liquidateurs ne sont pas les derniers à passer. De nouveaux individus vont arriver bientôt pour procéder au réaménagement. Nous n’avons vraiment pas beaucoup de temps.

Son ton se faisait pressant, mais le jeune garçon se méfiait encore. Une question se mit alors à lui brûler les lèvres.

– Est-ce que… Est-ce qu’il y a d’autres membres du GCA dans les Catacombes ?

Ce fut au tour de son interlocuteur d’hésiter. Simi fit claquer sa langue, et répondit :

– Je n’ai que vingt ans, donc je n’en suis pas encore membre, alors je ne peux pas l’affirmer. Mais je crois que non.

Cette réponse franche résonna dans la tête d’Ilm. Un instant, il avait espéré que de nombreux autres résistants se cachaient parmi les familles prétendument sans histoire vivant sous la Surface – notamment la sienne. Ou même celle d’Iki. Mais vraisemblablement, il s’était fourvoyé. Sa motivation, déjà au plus bas, en prit un nouveau coup, qui au passage envoya sa méfiance voler en éclats.

– Je suis désolé, ajouta Simi avec pitié.

Ces paroles firent réaliser à Ilm qu’il était en train de pleurer. Des larmes s’écoulaient de ses yeux, dévalaient ses joues et allaient humidifier légèrement le sol empreint de poussière. Désormais, il n’avait plus aucune raison de ne pas suivre cet inconnu. Plus rien, absolument plus rien ne pouvait le retenir ici.

 

II

 

Gagné par la curiosité malgré sa tristesse et son désespoir, Ilm fut pour le moins étonné de constater que le dénommé Simi n’allait pas l’emmener à la Surface via la téléportation, alors qu’il avait vu tous les soldats procéder ainsi. À vrai dire, il ne connaissait lui-même aucun chemin permettant de remonter. Les Catacombes étaient comme une gigantesque prison qui constituait malgré tout son monde à lui, celui dans lequel il avait grandi, et où il n’allait sans doute plus jamais revenir.

– Nous ne pouvons pas nous téléporter car les réseaux long courrier sont intégralement contrôlés par la Synarchie, expliqua Simi. Si les autorités constatent un déplacement instantané venu des Zones Minières alors qu’il est censé ne plus y avoir personne, ils vont se poser des questions. Pour l’heure, nous devons être discrets.

– Mais n’avais-tu pas dit que de nouvelles personnes allaient arriver ? demanda Ilm.

– Si, mais ils ne seront pas là avant ce soir, au plus tôt. Ils attendent que le gaz se soit complètement évaporé, pour ne pas prendre le risque que des gens comprennent ce qui s’est produit.

– Mais… Toi, tu es bien au courant, non ? Et moi aussi…

– Moi, je ne suis pas censé être ici. Je suis arrivé par un chemin détourné.

Ilm allait devoir se contenter de cette réponse pour l’instant. Suivant son accompagnateur, ils sortirent du quartier de son enfance, dépassèrent la Mine et marchèrent pendant une demi-heure jusqu’à la Zone suivante des Catacombes. Le jeune garçon n’y était jamais allé – la Mine constituait en quelque sorte le point de départ d’une ligne d’horizon indépassable.

Bientôt, les deux marcheurs arrivèrent en face d’un grand bâtiment qu’Ilm reconnut grâce aux images présentes dans les livres que Dal lui montrait lors de ses interminables cours du matin : il s’agissait de l’une des Mairies Principales. Le système administratif des Zones Minières était en effet constitué de trois niveaux de ramifications : la Mairie Générale, au sommet de laquelle se trouvait le gouverneur général ; les Mairies Principales, situées toutes les dix zones, et les gouverneurs adjoints ; puis enfin les Antennes de Zone, petits bâtiments peints en blanc et reconnaissables, où des premiers commis et leurs subalternes s’occupaient des affaires les moins importantes et remontaient les plus importantes.

La Mairie Principale des Zones 50 à 60 était ainsi un immeuble de vingt mètres de hauteur organisé en plusieurs étages, construit dans la même pierre que les habitations mais régulièrement repeint en blanc afin de toujours être propre pour donner une bonne image de la Synarchie, dont les fonctionnaires travaillant ici étaient les représentants. Il n’y avait plus personne. Ilm se demanda s’ils étaient partis avant les événements ou s’ils avaient été liquidés, eux aussi. L’absence de meubles et l’odeur inhabituelle, la même que celle qui avait imprégné sa maison après le passage des soldats, plus ce que Simi lui avait dit sur le secret qui entourait ces événements, lui donnait probablement la réponse.

Le jeune garçon suivit son accompagnateur au travers de la salle d’accueil de la Mairie, jusqu’au mur situé au fond, derrière une rangée de bureaux de fer. De nombreuses étagères s’y trouvaient. Simi se saisit de l’une d’elle et la déplaça laborieusement d’un mètre – dévoilant au passage une porte dérobée. Bien qu’étant en métal, il ne s’agissait pas d’une porte automatique et elle était verrouillée, sécurisée par un digicode. Simi tapa prestement sur un petit clavier, et un claquement se fit entendre, suite à quoi il ouvrit la porte, invita Ilm à la passer, puis entreprit de replacer l’armoire devant avant de la refermer.

Il se tourna alors vers le jeune garçon et lui déclara :

– C’est bon. Nous sommes sortis des Catacombes.

Puis, sans lui laisser le temps de réaliser, il se remit en chemin et le poussa à le suivre. Ils se trouvaient désormais dans un tunnel creusé à même la roche et éclairé par des lampes à la lumière blafarde dont les câbles noirs étaient visibles au-dessus d’eux. Le chemin n’était pas complètement droit et ne faisait que monter. Il leur fallut une heure supplémentaire pour arriver à une nouvelle porte en fer. Ilm était complètement à bout de souffle. Des bruits étouffés se faisaient entendre devant eux. Simi sortit alors une clé magnétique de sa poche, et la fit glisser dans un étui fixé à la porte. Un claquement se fit entendre, puis il l’ouvrit, avant de la passer. Une fois arrivé dehors à son tour, le jeune garçon oublia complètement sa fatigue.

 

III

 

La vision qui se présentait à Ilm était si impressionnante qu’elle lui parut fantasmagorique. Simi, lui, y était probablement habitué, et observa le jeune garçon avec de l’amusement dans le regard. Pour un adolescent qui avait passé toute son enfance dans les Catacombes, la Surface dont il n’avait vu que des images dans de vieux livres d’histoire était comme un rêve impossible à atteindre. Un ensemble de sombres gratte-ciels aux formes variées, en verre et en métal, dégageant la lumière des multitudes de lampes situées à l’intérieur, et dont on ne distinguait même pas le sommet. Autour d’eux, des centaines de véhicules volants de toutes les couleurs et de toutes les tailles, si rapides qu’il était difficile de les distinguer précisément. Au sol, de larges voies urbaines parsemées d’arbres aux troncs fins et aux feuilles épaisses et de lampadaires diffusant une lueur bleuâtre. Et un bourdonnement aisément perceptible, qui ressemblait aux yeux d’Ilm à celui des énormes ventilateurs fournissant de l’air aux Catacombes.

Et les gens, bien sûr. Contrairement aux Zones Minières, qui étaient principalement peuplées d’êtres humains, la Surface d’Arkashan comptait une grande variété d’espèces. Des insectoïdes, des mollusquoïdes, des Kantouris, des Skiuterans… Trop pour les citer. Arkashan était la capitale de la Synarchie, la planète de l’administration et de la bureaucratie, peuplée des fonctionnaires venus de toute la galaxie, des cadres supérieurs, des classes dirigeantes et, d’une manière générale, des élites du peuple.

Ilm se rappela de la porte qu’ils avaient passée et de l’escalier interminable qui avait suivi pour mener jusqu’à ce nouvel univers. Cela lui semblait trop invraisemblable : la Surface était si proche de lui que ça ? Les Catacombes prenaient, dans ses souvenirs, de plus en plus la forme d’une prison, une cage dont les habitants étaient des détenus, et les administrateurs des geôliers. Tout cela était désormais derrière lui, mais il ne pouvait pas oublier tout ce qu’il y avait laissé. Les seules choses qu’il avait gardées avec lui étaient ses appareils de camouflage optique, une dizaine de petites machines qu’il conservait au fond de ses poches de pantalon. Il se demanda si Simi avait été mis au courant de leur existence. Ce dernier le sortit de ses pensées en l’enjoignant à le suivre.

Les deux garçons se frayèrent un chemin dans la foule, puis quittèrent la grande artère où ils avaient émergé pour entrer dans une avenue plus petite, mais elle aussi très peuplée. On y trouvait de nombreux restaurants et des discussions animées se faisaient entendre. Simi et Ilm s’engouffrèrent ensuite dans une nouvelle rue, plus petite encore, et progressèrent ainsi dans un dédale de voies de plus ou moins grande taille. Le bout de leur chemin était une petite ruelle où ne passaient que quelques personnes. Son manque de luminosité à l’aube la rendait peu accueillante. Le jeune garçon s’arrêta juste après son accompagnateur, devant un gratte-ciel à la devanture visiblement peu entretenue. Tout en se dirigeant vers la grande porte de verre, Simi demanda à Ilm :

– Alors, que penses-tu de la Surface ?

Le jeune garçon, surpris, mit un peu de temps à répondre.

– Eh bien… C’est… grand… vraiment, vraiment grand.

– Je l’aurais parié, s’amusa Simi.

Ils entrèrent dans le bâtiment. Sur un mur à sa droite, Ilm nota la présence de plaques de métal indiquant vraisemblablement à qui les différents étages de ce gratte-ciel appartenaient. Simi en désigna une :

– Nous allons ici.

Il y était inscrit : Foyer Alfar – Étages 167 à 171.

– Alfar, c’est le nom de famille du gestionnaire.

– Je… D’accord. Et toi, quel est le tien ?

– Alfar. Le gestionnaire, c’est mon père.

 

IV

 

Le Foyer Alfar était un refuge pour jeunes orphelins situé dans le Secteur 458 de la planète-ville Arkashan, dans un quartier peu fréquenté, même s’il était tout aussi peuplé que les autres. Situé entre le 167ème et le 171ème étage, il n’était pas assez élevé pour que l’on puisse voir le ciel, caché par les autres gratte-ciels, mais on y avait une vue imprenable sur la rue en contrebas, et sur les petits points en mouvement formés par les piétons. Il était également au niveau des tracés de circulation des transports personnels, et était mal isolé – le bruit pouvait devenir assourdissant lors des heures de pointe.

Simi et Ilm entrèrent au 167ème étage par une porte automatique. Ils parcoururent ensuite un hall d’entrée pour le moins spacieux et décoré de plantes. Il sembla au jeune garçon que les végétaux constituaient l’une des passions décoratives des habitants de la Surface, car il y en avait beaucoup plus que dans les Catacombes, où ils se limitaient aux légumes que l’on faisait pousser dans les fermes hydroponiques qu’il avait visitées une fois – plus précisément, il y avait été traîné par Dal. Au bout de ce hall d’une dizaine de mètres se trouvait une nouvelle porte, une porte simple à la poignée en fer. Simi frappa, et après quelques secondes d’attente, ils entendirent des bruits de pas étouffés venant de l’autre côté. La porte s’ouvrit sur une petite fille insectoïde anthropomorphe vêtue d’un tee-shirt beige et d’un pantalon en cuir synthétique.

– Simi, t’es tout sale ! s’écria-t-elle soudain. Où t’es allé ?

– Salut, Rin. Je suis allé chercher le nouveau membre du Foyer. Il s’appelle Ilm. Dis-lui bonjour.

La petite rougit, avant de lâcher un timide « bonjour » et de s’enfuir vers ses camarades. En effet, la porte menait sur une salle de taille moyenne, deux fois plus grande que le salon de l’ancienne maison d’Ilm dans les Catacombes, où quelques autres enfants étaient occupés à regarder un match de Games of Glory sur un écran holographique. Un peu perturbé par cette vision, Ilm se tourna vers Simi et lui demanda :

– … C’est normal qu’ils soient là-dessus à leur âge ?

Simi jeta un coup d’œil à l’écran, puis regarda Ilm avec étonnement.

– Bien sûr, répondit-il. Pourquoi ?

– Je… Pour rien, balbutia le jeune garçon.

– Bon, éluda son accompagnateur, ne perdons pas de temps. On va d’abord voir mon père, puis je t’emmènerai à ta chambre ; et demain, je te ferai visiter le Foyer. Tu vas vite t’y faire.

Ilm acquiesça puis suivit à nouveau Simi. Ils traversèrent le salon jusqu’à une nouvelle porte, et entrèrent dans un couloir aux murs blancs et au sol grisâtre, jusqu’à une troisième porte. Simi frappa, puis entra.

– Nous sommes arrivés, papa.

La pièce où ils se trouvaient maintenant faisait la taille de la chambre commune de la maison d’Ilm dans les Catacombes. Son seul ameublement était constitué d’un bureau parsemé de dossiers, de petites statuettes à l’effigie de guerriers et au centre duquel émergeait un hologramme en trois dimensions représentant une sphère. Il s’éteignit bientôt, dévoilant derrière lui un vieillard au crâne dégarni dont les cheveux gris restants formaient une sorte d’auréole. Ce dernier leva les yeux vers les deux garçons puis se releva avec difficulté.

– Bonsoir, dit-il. Ilm Kaelder, c’est cela ?

L’intéressé acquiesça et le vieil homme se rapprocha d’eux, puis lui tendit la main.

– Je me nomme Garm Alfar… propriétaire de ce Foyer. Je suis profondément désolé pour tes parents.

Son débit de parole était plutôt rapide, surtout comparé aux difficultés qu’il semblait éprouver pour se mouvoir. Ilm n’en fut pas décontenancé longtemps et répondit :

– Merci… Merci beaucoup.

Garm sourit faiblement, comme si contracter les muscles à ce niveau lui était devenu difficile. Le jeune garçon n’osa pas lui demander son âge. Cet échange avait duré à peine une minute, mais Simi et Ilm prirent quand même congé. L’accompagnateur de ce dernier lui fit signe de continuer à le suivre. Ils passèrent à nouveau dans le salon, puis allèrent jusqu’à la porte située de l’autre côté du mur. Ils entrèrent dans un petit élévateur, et Simi déclara :

– Dortoirs.

La plaque métallique circulaire d’un mètre et demi de diamètre, juste assez pour qu’ils aient tous les deux de la place, s’éleva, et monta deux étages, avant de s’arrêter, le tout sans le moindre bruit. Ils pénétrèrent alors dans un couloir aux murs eux aussi blancs mais dont le sol, au lieu d’être en métal, était en bois. Si Ilm le reconnut, c’était là aussi la première fois de sa vie qu’il en voyait de ses propres yeux. Il posa le pied sur ce sol si particulier pour lui, et le parquet crissa. Il marqua un temps d’arrêt, et Simi, qui avait déjà fait quelques pas, se retourna avec étonnement pour lui demander :

– Eh bien, tu as peur ?

– Je… Non, mais…

C’était comme si poser les deux pieds sur ce parquet crissant allait le faire tomber dans un océan de bois. Après quelques secondes, il se décida à quitter la plaque de l’élévateur, pour faire quelques pas sur ce sol nouveau.

– Ce n’est que du bois, tu sais, lui dit Simi.

Ilm ne répondit rien.

Son accompagnateur le conduisit dans une chambre gardée par une porte automatique qui s’ouvrit lorsque Simi présenta une carte rectangulaire en plastique devant un petit écran. Il passa ensuite cette dernière au jeune garçon.

– C’est ta clé, ne la perds pas. Et voici ta chambre. Ce n’est pas très grand, mais tu vas t’y faire. Repose-toi un peu, je pense que tu l’as mérité. Demain, tu feras connaissance avec les autres jeunes du Foyer.

Sur ces mots, il invita Ilm à entrer dans la chambre. La porte se referma derrière lui et il entendit les pas de Simi sur le parquet, s’éloignant vers l’élévateur. La lumière s’alluma. Elle était agréable. La chambre était petite, en effet, mais si l’on considérait que le jeune garçon avait toujours dormi dans la même pièce que ses parents, son espace vital était ici un peu plus grand. Il y avait là un lit, avec un matelas, un drap et une couverture, et un bureau avec un tabouret en plastique à sa droite. Sur le bureau se trouvait un petit écran holographique indiquant l’heure. Les murs de pierre lisse étaient couleur crème, et une fenêtre se trouvait au fond. Elle était obstruée par un rideau métallique, et à côté se trouvaient deux interrupteurs blancs. Il appuya sur celui de gauche, et la lumière s’éteignit. Il ralluma, puis appuya sur celui de droite. Cette fois-ci, le rideau s’ouvrit et l’air frais du dehors entra dans la pièce. Ilm risqua un coup d’œil, et se retira tout de suite. Cette altitude lui donnait le vertige – pourtant, compte tenu de la taille de l’immeuble, il n’était pas bien haut, et ne pouvait distinguer que les immeubles d’en face, et la rue située tout en bas, tel un minuscule cours d’eau entre deux gigantesques montagnes.

Ilm ferma la fenêtre et le rideau avant de se laisser tomber sur le lit, dos contre le matelas. Il eut un instant d’absence, avant d’éclater pour de bon en sanglots. En moins de vingt-quatre heures, sa vie avait disparu. Tous ceux qu’il aimait étaient morts, tués par ceux qu’il était censé vénérer. Tués par leurs propres maîtres. Et c’était maintenant qu’il voyait la Surface. Cette Surface qu’il n’avait jamais ne serait-ce qu’espéré apercevoir un jour, il y était maintenant et dans ces circonstances. Alors qu’il n’arrivait même plus à savoir si la vie avait pour lui encore un sens. Quand il fermait les yeux, il voyait ses parents, Iki, Dal. Et Eir. Surtout Eir. Leur relation n’avait pas duré longtemps, mais elle s’était terminée alors qu’il était encore épris d’elle d’un amour passionné. Aucun d’eux deux ne l’avait voulu, on leur avait enlevé leur bonheur. Il garderait d’elle une image parfaite, idéalisée, sans bavures. C’était l’ironie du sort, quelque part. Pendant de longues minutes, il lui sembla pleurer toutes les larmes de son corps, mouillant le matelas.

– Tu vas rester prostré comme ça encore longtemps ?

Il se releva soudain, et regarda dans la direction d’où provenait cette voix. Il n’en crut pas ses yeux : c’était Eir. Elle était radieuse, propre, et le regardait d’un air moqueur. Il voulut parler, mais ne trouva rien à dire.

– C’est bon ? Tu as fini ?

Eir se rapprocha de lui, inclinant légèrement son visage pour fixer celui du jeune garçon avec sévérité. Elle reprit :

– Je suis morte maintenant. C’est horrible, pas vrai ? J’aurais aimé vivre. Et puis vivre avec toi, aussi. Même si ça ne faisait pas très longtemps. C’était bien. Mais vois le bon côté des choses – notre amour n’a pas eu le temps de se faner. Tu crois que tu pourras vivre avec quelqu’un d’autre après moi ? J’espère pour toi.

Elle parlait en détachant bien chaque syllabe, de sorte qu’elle restait parfaitement intelligible et compréhensible. Jamais sa langue ne fourchait. Et malgré la longueur de cette tirade, il sembla à Ilm qu’elle avait duré bien plus longtemps. En outre, il avait du mal à en saisir la signification. Mais Eir n’en avait vraisemblablement pas fini.

– Alors ? Qu’est-ce que tu vas faire ? Tu vas rester ici, sans évoluer, toute ta vie ? Ou alors tu vas t’agiter pour reprendre l’œuvre que tes parents ont laissée ? Ils résistaient, tu le sais désormais. Il n’y a pas beaucoup de gens qui le font. Et puis tout le monde est mort dans les Catacombes, maintenant. Il n’y a plus rien.

– Tais-toi…

– Non, répliqua la jeune fille. Pas tant que tu ne te seras pas décidé. Je te le répète, tu as deux options : faire, ou ne pas faire. Il t’appartient de choisir. Que décides-tu ?

Elle marqua une nouvelle pause, sans pour autant cesser d’invectiver son petit-ami du regard. Ilm ne savait plus trop où il en était. Il venait à peine d’arriver ici, de trouver un peu de paix, de calme et de réconfort, qu’elle venait soudain et lui demandait de partir à nouveau. Peut-être était-ce comme une forme de destin ? Ses parents étaient membres d’un groupe contestataire, après tout. Allait-on le laisser en paix, maintenant qu’il avait tout perdu ? Sans doute que non. Mais il avait aussi tout à gagner. Il sut alors ce qu’il voulait.

Il posa les pieds sur le sol, quitta son lit et se leva pour enlacer la jeune fille, qui ne chercha pas à esquiver. Il serra Eir dans ses bras, plus fort qu’il ne l’avait jamais fait auparavant. Puis, en appuyant sa tête sur l’épaule de sa petite-amie, il lui dit :

– Je vais y aller. Je vais trouver le moyen de rencontrer Synarque. Et à ce moment, je le tuerai.

Eir sourit une dernière fois, avant de s’évaporer. Les mains d’Ilm se refermèrent sur du vide, et il perdit l’équilibre. Il lui sembla que sa chambre disparaissait et que ce décor s’effaçait pour laisser place à un vide infini dans lequel il s’engouffra, et tomba, sans pouvoir s’arrêter, le forçant à fermer les yeux.

Lorsqu’il trouva la force de les rouvrir, il se trouvait dans son lit. À deux mètres de lui, sur le bureau de la chambre, le petit écran holographique donnait neuf heures. Une nouvelle journée avait commencé.