Chapitre 2 : Peripith

 

I

 

Cret et Akept avaient passé toute leur vie dans une région relativement plate. Aussi, tout ce qui leur apparaissait comme pentu ne l’aurait sans doute pas été pour quelqu’un qui était né dans les montagnes de leurs livres. Mais pour eux, ces gigantesques reliefs n’étaient jamais que des images dans les ouvrages que leur ancien maître avait réussi à sauver de l’autodafé.

Cet aspect de leur espace leur apparut néanmoins d’autant plus frappant lorsqu’ils commencèrent à marcher dans cette rase campagne. Au fil des années, la nature reprenait peu à peu ses droits et nombreux étaient les signes que d’ici quelques siècles, ce seraient des forêts qui s’étendraient là.

Pour l’heure, les deux historiens marchaient dans une grande plaine et tout autour du chemin mal entretenu qui reliait le village d’Inith au petit bourg de Peripith s’étendait ce qu’il restait des champs qui avaient autrefois rempli cette région, autour d’autres villages aux noms désormais oubliés, et dont la plupart des habitants devaient de toute façon avoir été tués pendant la Dernière Guerre.

Lorsqu’il avait commencé son métier d’historien, Cret s’était senti déçu de vivre dans une telle période. Il ne voyait aucun horizon autre que celui de l’autarcie dans laquelle il vivait, tout en étant complètement assujetti au Coffre pour le restant de ses jours. Mais plus le temps était passé, plus il avait appris à relativiser cette opinion. Si les humains vivaient ainsi depuis des siècles, c’était peut-être parce qu’il s’agissait du moyen le plus sûr pour eux de ne pas faire de vagues. Dans ce monde, tous étaient égaux en devoirs et en droits. Du moins était-ce ce que ses parents lui avaient appris durant son enfance. Tous deux avaient eu leur enfant unique très tard et étaient morts désormais, avant d’atteindre l’âge déjà vénérable de soixante ans.

Leur première heure de voyage fut excessivement laborieuse. Du fait de la saison, ils avaient au moins l’avantage de ne pas avoir froid et la nuit leur permettait de ne pas ressentir la chaleur non plus. Mais on était bien en pleine nuit : Cret, tiré de son lit à une heure où il était déjà dans les bras de Morphée, se sentait comme anesthésié, suivant le chemin mais marchant surtout dans les pas d’Akept. Au début, c’était l’adrénaline consécutive à la fuite qui lui avait permis de continuer, mais elle s’était estompée bien vite.

De plus, le chemin persistait dans une montée légère mais suffisamment présente pour qu’il la remarquât et que le constat alourdisse encore plus des pieds déjà éprouvés. Son aîné ouvrait la marche et ne le laissait pas voir son visage. Le jeune homme se demanda s’il était toujours en forme ou s’il était aussi exténué que lui.

Il obtint la réponse lorsque Akept s’effondra sur le bas côté. Cret eut à peine le temps de courir vers lui pour le soutenir, et le poids de son aîné le fit chavirer à son tour. Ils s’écroulèrent dans les herbes hautes qui environnaient la route vers Peripith, et ne purent lutter contre le sommeil. Ils n’avaient plus la force de continuer et étaient si fatigués qu’ils ne tentèrent même pas de bouger ne fût-ce que pour trouver un confort sommaire.

Ils se réveillèrent au petit matin. Il devait être six heures car le soleil commençait juste à amorcer sa montée, et une obscurité moins forte qu’à leur assoupissement emplissait l’espace. Akept était déjà levé et était occupé à boire tout en dévorant sa première barre nutritive. Cret le salua en silence et fit de même : s’asseyant en tailleur, le sac sur les cuisses, il sortit une barre et une bouteille plastique de ce dernier.

Ces barres nutritives étaient les rares produits d’alimentation donnés par le Coffre. Offertes en quantité limitée, elles étaient principalement utilisées par les messagers dans leurs voyages de plusieurs heures à plusieurs jours vers d’autres villages. Leur composition était inconnue des habitants d’Inith, mais elles avaient pour avantage de couper la faim et d’être mangeables, sans être un véritable plaisir gustatif. Ils n’avaient pas besoin de plus pour un long voyage, et elles ne prenaient pas de place.

Une fois qu’ils eurent fini leur petit-déjeuner improvisé, ils se relevèrent, revigorés pour un temps. Akept bâilla toutefois à s’en décrocher la mâchoire avant de se tourner dans la direction qu’ils devaient prendre, tout en passant la bandoulière de son sac sur son épaule.

— Tu es prêt ? demanda-t-il.

Cret acquiesça, et ils reprirent la marche amorcée la veille. Ils avaient déjà effectué un cinquième du chemin, et la deuxième heure de voyage se ferait sur une pente descendante, leur offrant un répit temporaire avant de recommencer à monter. Même si les reliefs étaient peu développés, ce fait était trompeur : les faux plats pouvaient être bien plus fatigants qu’une montée claire et précise pour un marcheur non avisé.

 

Accélérant le pas et marchant sans faire aucune pause car craignant d’être poursuivis, ce fut vers midi qu’ils atteignirent Peripith. Le soleil commençait à leur brûler la nuque et s’ils restaient trop longtemps ici sans autres protections que leurs menus couvre-chefs, ils risquaient d’attraper des coups. Aussi furent-ils extrêmement soulagés de voir enfin les premiers toits des maisons du bourg apparaître devant leurs pas.

Peripith devait facilement être cinq fois plus grand que le petit village d’Inith où les deux historiens avaient passé toute leur vie. Le bourg était organisé sur plusieurs axes et passait aussi au-dessus de deux rivières, la plus petite se fondant dans la plus grande au niveau du centre. On ne trouvait des maisons simples qu’en périphérie, et au centre, elles étaient toutes sur deux étages.

Dans les cent derniers mètres qui les séparaient de l’entrée de la petite ville, la terre qui constituait le sentier y menant était remplacée par un pavement dallé, bien plus agréable pour marcher. Trois individus étaient occupés à discuter activement au niveau de l’entrée, derrière laquelle le chemin se prolongeait jusqu’à une place bordée par une fontaine de marbre. Ils furent étonnés de voir deux hommes arriver si tôt depuis le petit village voisin qu’ils connaissaient à peine, mais Akept ne leur laissa pas le temps de parler :

— Faut que vous alliez prévenir votre Présidore. Le village d’Inith a été envahi par les gens de Perteb, et y a aucune raison qu’ils s’étendent pas jusqu’ici après. Dépêchez-vous !

Les trois villageois, bouche-bée, restèrent là quelques secondes avant de hocher la tête en chœur pour aller avertir l’autorité supérieure du village. Dix minutes plus tard, c’étaient les deux historiens qui étaient invités à entrer dans la Chambre de cette dernière.

 

Sur la chaise était assise une femme au ventre rebondi, presque chauve et dont le regard affichait de la curiosité vis-à-vis de ces deux jeunes gens sortis de nulle part pour lui annoncer une catastrophe.

— Bonjour, je suis la Présidore Téodora, dit-elle. Il paraît qu’un village qui s’appelle Perteb veut nous envahir. Et il aurait même envahi Inith. Vous confirmez ?

Cret et Akept hochèrent la tête, et Téodora continua :

— Pourtant, Inith n’a jamais rien demandé à personne. Ils vivent en paix. Il y a quelque chose qui aurait pu motiver Perteb à vous envahir ?

Le cadet des deux amis prit alors la parole :

— On pense que c’est pour avoir plus de ressources. Ils nous ont envahis parce qu’ils étaient assez nombreux pour ça. Nous, on l’est pas, on peut que cultiver, alors ils en ont profité. Vont sûrement pas venir à Peripith tout de suite, surtout qu’ils doivent savoir qu’on est venus vous prévenir, mais ils vont pas tarder. Dès qu’ils vont pouvoir, c’est vous qu’ils attaqueront.

Il avait appuyé sa déclaration d’un regard précis et droit en direction de la Présidore Téodora. Cette dernière se caressa le menton quelques secondes, puis prit une inspiration avant de répondre :

— Vous ne seriez pas venus d’aussi loin pour raconter n’importe quoi. Nous allons nous armer, nous allons nous défendre. Il va bien falloir. Vous pouvez disposer, habitants d’Inith. Merci de m’avoir prévenue.

Les deux historiens soupirèrent de soulagement avant de sortir en inclinant la tête en signe de respect. Une fois dehors, ils échangèrent un sourire puis se dirigèrent vers le centre du village, leurs sacs en bandoulière toujours sur eux. Tout autour passaient de nombreux habitants du petit bourg, et la première chose qui frappait en les regardant était leur jovialité. Ils ne vivaient pas dans la crainte du lendemain, et ne regardaient pas non plus les étrangers comme des bêtes curieuses. Peripith était la plaque tournante du commerce de la région, et cela se sentait.

Cette jovialité était communicative et Cret et Akept se laissèrent aller à chantonner. Ils avaient rempli la mission que le Présidore Dener leur avait confiée et étaient désormais libres de tout contrat. De fait, ils étaient maintenant bien plus à même de réfléchir à la suite de leur voyage. Un premier constat leur sauta rapidement aux yeux.

— On a juste pris de quoi aller à Peripith, dit Akept. On pourra pas aller à la Ville avec ça, surtout si on croise aucun village en chemin. Et on a aucune protection en cas de problème. Faut qu’on trouve de l’équipement.

Son cadet acquiesça et ils commencèrent à chercher une échoppe dans laquelle ils pourraient trouver leur bonheur. Ils la repérèrent finalement une fois arrivés en face de la fontaine de la place principale de Peripith. Il y avait en effet, sur leur gauche, une petite mansarde tout en bois qui tranchait radicalement avec le reste des maisons du bourg.

Le magasin, précédé par une pancarte « Vente / Échanges », n’avait pas de porte. Derrière le comptoir se tenait un homme dans la quarantaine, mal rasé et mal coiffé de ses cheveux grisâtres, et vêtu d’une salopette en mauvais état. Au mur du fond étaient accrochés des combinaisons et des outils de jardinage. De part et d’autre du comptoir étaient posés des vieux livres et des jouets d’une autre époque.

À cette heure de la journée, les deux amis semblaient être les seuls clients. Le vendeur leva la tête et se montra heureux de voir que ces curieux n’étaient pas juste curieux, mais potentiellement preneurs.

— Bonjour ! Vous faut quelque chose ?

— Oui, monsieur, répondit Akept. On a besoin d’équipement et de provisions pour aller à la Ville. Mais pardon, on a rien à échanger.

Le sourire sur le visage de l’homme s’effaça.

Après avoir réfléchi pendant quelques longues secondes sans se départir d’un air déçu, il pointa vivement son index dans leur direction et dit :

— Ça vous tente, un job de farfouilleurs ?

Perplexes, Cret et Akept ne répondirent pas tout de suite. Puis l’aîné se risqua :

— En quoi ça consiste ?

— Eh ben, expliqua le vendeur, moi, je vous prête de l’équipement gratos, et vous, vous allez à la Ville et vous récupérez tout ce qui a l’air d’avoir de l’intérêt. Gagnant-gagnant.

Akept ouvrit la bouche sans dire un mot et Cret se mordit discrètement la lèvre inférieure. Cette proposition les mettait en face d’un autre point auquel ils avaient oublié de repenser : ce qu’ils allaient faire ensuite. Ils avaient pour plan d’aller à la Ville et de trouver des réponses à leurs questions. Mais c’étaient ces questions qui les obsédaient. Comme si, une fois les réponses obtenues, ils allaient trouver une paix intérieure et tomber dans un sommeil profond.

Pourtant, après cela, il y aurait un avenir. Un futur. Et qu’allaient-ils faire maintenant qu’Inith était tombé sous le joug de son voisin ? Auraient-ils le cran d’y retourner ? L’entrée leur serait-elle seulement ouverte ?

Voulaient-ils rentrer ?

— C’est d’accord, dit Cret, coupant court à ses propres pensées.

— Tu es sûr ? lui demanda son aîné.

— On a pas le choix de toute façon.

Akept fit la moue mais acquiesça. Puis ils joignirent les mains et attrapèrent les deux avant-bras du vendeur.

— C’est un contrat.

— C’est un contrat, répondit-il en souriant malicieusement.

II

 

L’après-midi venait de commencer lorsque après avoir dévoré deux autres barres nutritives, Cret et Akept quittèrent le bourg de Peripith. À leurs menus sacs en bandoulière désormais remplis de nourriture s’étaient ajoutés deux havresacs en cuir contenant des combinaisons de protection et un compteur de sécurité. Enfin, le vendeur de la boutique leur avait donné une véritable carte, vieille et flétrie, mais authentique et bien meilleure que le bout de papier avec lequel ils avaient quitté Inith.

Dès qu’ils furent passés devant la dernière maison du village et se retrouvèrent devant une mer de verdure à perte de vue, sans aucun autre signe de civilisation, ils se décidèrent à consulter leur carte pour être à peu près sûrs de leur direction.

— Bon, au moins la Ville est au nord, comme on pensait, dit Akept. Faut qu’on dérive toujours un peu vers l’ouest mais pas trop non plus et on y arrivera.

— Mais t’es sûr qu’on risque pas d’aller trop loin vers l’est, justement ? Imagine qu’on rate la Ville parce qu’on a dévié.

— Y a peu de chance, quand même. Tu te souviens de ce que disait Décovarr sur la Ville ? Elle est tellement grande qu’on peut pas la rater, même si on passe à vingt kilomètres.

— Oui, mais Décovarr disait ça parce que son maître à lui lui avait dit ça, et son maître lui avait dit ça parce que le maître d’avant l’avait dit aussi. Y a aucune raison que ce soit vrai.

L’aîné soupira et conclut :

— De toute façon, on saura pas avant d’essayer. Donc on commence par marcher, et si dans deux jours on a toujours pas croisé la Ville, ben on tourne à gauche et on finira bien par tomber dessus.

Cret approuva d’un signe de tête et ils rangèrent la carte avant de se mettre en route.

Après quelques heures de marche, ils n’étaient même plus tout-à-fait sûrs de la direction dans laquelle ils allaient. Mais comme ils n’avaient pas l’impression d’avoir bifurqué sans le faire exprès dans un sens ou dans un autre, ils ne s’inquiétèrent pas trop. Tout se ressemblait un peu dans cette région : des plaines à perte de vue, parfois boisées, parfois non. À certains endroits, la forêt reprenait peu à peu ses droits dans des lieux desquels elle avait été chassée auparavant.

Tout était incroyablement calme, mais beaucoup d’animaux passaient dans leur champ de vision. De nombreux renards, dont le pelage roux contrastait avec le paysage verdoyant, des nuées d’insectes de toutes les sortes, et même quelques taupes rentrant ou sortant de leurs terriers. Le plus impressionnant fut toutefois le groupe de chevaux sauvages dont les membres décampèrent dès qu’ils virent les deux humains s’approcher d’eux.

En milieu d’après-midi, ils passèrent près des ruines d’un village depuis longtemps abandonné. Si les maisons qui le composaient ressemblaient sur certains aspects à celles d’Inith, leur construction était bien plus grossière et bien moins uniforme que celle du patelin des deux jeunes gens. Il s’en dégageait toutefois une impression de nouveauté et d’authenticité qu’ils n’avaient jamais pu voir, même au contact des habitants de Peripith, qui, tout comme les confrères de Cret et Akept, devaient eux aussi nourrir leur Coffre.

 

Alors que le soleil commençait à décliner sous les coups de sept heures du soir, le compteur de sécurité que le vendeur leur avait fourni commença à émettre un inquiétant son strident. Akept s’arrêta net et se saisit de la petite machine aux rebords en plastique grisâtre, dont l’écran indiquait un chiffre. En-dessous de 0, leur avait dit le vendeur, ils pouvaient commencer à s’inquiéter.

L’écran affichait -3,10.

— Les combinaisons, tout de suite ! cria l’aîné.

Récupérant leurs sacs à dos, ils s’empressèrent d’en sortir les tenues cirées jaunes d’un seul tenant qui leur avaient été fournies le midi même. Particulièrement lourdes et difficiles à enfiler, elles était rembourrées de plomb, auquel s’ajoutaient d’autres composantes dont les deux historiens ignoraient l’origine. Tout ce qu’ils savaient, c’était que ces combinaisons spéciales avaient été conçues pour la première fois avant la Dernière Guerre afin de se protéger au maximum d’une contamination bactériologique et/ou radioactive. Les Coffres pouvaient en offrir s’ils recevaient un surplus de ressources, ce qui était impossible à Inith mais pas à Peripith.

Avant d’enfiler sa combinaison, Cret crut y voir, au dos, un léger trait noir. Sans se poser de question, il acheva de la mettre et serra le masque filtrant sur son visage, avant de placer son sac en bandoulière dans le havresac fourni par le vendeur, hermétique selon ses propres mots.

Et ils notèrent vite qu’ils avaient très bien fait de mettre leurs protections immédiatement, car plus ils avançaient, plus la dangerosité augmentait. Mais cela ne faisait que cinq heures qu’ils avaient commencé leur périple et ils ne s’étaient pas attendus à tomber sur un foyer contenu aussi rapidement, si toutefois c’en était un.

 

Ils continuèrent malgré tout à avancer dans la même direction, certains de ne rien craindre du chiffre de plus en plus alarmant affiché par le compteur. Une heure plus tard, ils n’étaient toujours pas ressortis de la zone à risque, et ce dernier s’affolait complètement à tel point qu’ils hésitaient à l’éteindre pour échapper au son strident qu’il produisait face au -15 affiché à l’écran. Ce fut à ce moment-là que Cret aperçut quelque chose.

— Regarde là-bas !

Akept se tourna dans la direction indiquée par son cadet et remarqua un gigantesque dôme grisâtre qui reposait dans une obscurité anormale. Les quelques bâtiments carrés alentours semblaient avoir été fauchés par quelque force de la nature et plusieurs d’entre eux s’étaient au moins partiellement effondrés. Les deux historiens continuèrent à avancer sur une centaine de mètres avant de se cogner brutalement contre un mur de verre.

— C’est quoi, ce truc ? se demanda l’aîné.

— Un super sarcophage de plomb entouré d’une prison de verre. C’est un foyer contenu de radiations comme Décovarr nous en avait parlé.

Ils avaient devant eux l’ultime action des gouvernements pour préserver la population de l’ennemi invisible. Ces tombes translucides réduisaient presque drastiquement les émissions extérieures de radioactivité, même si elles ne pouvaient pas empêcher cette dernière de filtrer légèrement et les sols préalablement contaminés de le rester. Et ils voyaient l’un de ces sarcophages pour la première fois de leur vie.

— Mais attends… réalisa Akept. Elle est sur la carte, la centrale. On est partis beaucoup trop vers l’est. On aurait jamais dû s’approcher d’ici.

— Merde, jura Cret. On devrait quand même être protégés, là-dedans.

— Qui sait…

Ils jetèrent un dernier regard désabusé aux immenses cheminées d’où plus aucun feu ne sortait, et leur tournèrent le dos pour se diriger directement vers le nord.

III

 

Après quinze minutes supplémentaires, ils soupirèrent d’un soulagement commun en voyant le chiffre indiqué par le compteur commencer à fluctuer vers le bas. Ils étaient toujours dans une zone dangereuse pour l’homme mais étaient quand même en train de s’en éloigner. La nuit n’était pas encore totalement tombée lorsqu’ils aperçurent un bois, à peine plus d’un kilomètre devant eux. Il était assez étendu et s’ils continuaient à marcher en ligne droite, ils y entreraient.

— Je sais pas toi, dit Akept, mais je préfère éviter d’aller là-dedans. C’est un coup à se perdre.

Cret approuva, et ils bifurquèrent vers la gauche, avant de s’arrêter de nouveau quelques minutes plus tard en constatant que l’indice de dangerosité augmentait dans cette direction. Ils rebroussèrent donc chemin pour esquiver l’étendue d’arbres par l’autre côté, mais après quelques centaines de mètres, ils durent faire à nouveau le même constat.

— Je préfère encore prendre ce risque-là, dit Cret en désignant le bois de son index.

Son aîné rechigna, puis souffla de mécontentement avant d’abdiquer. Ils savaient bien que leur peur était irrationnelle, mais ils préféraient largement un potentiel danger à un autre s’ils pouvaient le voir de leurs yeux.

Il n’y avait absolument rien de rassurant dans cet endroit à cette heure de la nuit, et pour la deuxième fois de leur vie, ils allaient dormir sans avoir un toit au-dessus de leurs têtes. Or, si la première fois, ils avaient été bien trop fatigués pour y réfléchir, cette fois-ci, ils étaient encore en pleine possession de leurs moyens, et donc tout-à-fait capables de paniquer au moindre bruissement.

Le feuillage ici semblait assez épais bien que le lieu n’apparût pas propice à un tel développement ; pour autant, le niveau de contamination commençait à diminuer, et se rapprochait, lentement mais sûrement, du rassurant 0 qui préfigurerait leur délivrance de ces lourdes combinaisons qui commençaient à leur peser sur les jambes, le tout additionné à leurs heures de marche quasi-non interrompue.

— Akept… Faut qu’on s’arrête… J’en peux plus.

L’aîné se retourna et considéra son ami. Il ne semblait effectivement pas en forme. Mais lui-même était considérablement fatigué, après tout.

— Pas tout de suite, Cret. C’est encore trop dangereux, ici. On s’arrêtera quand on sera sortis complètement de la zone à risque, OK ?

Le jeune historien hésita un instant, puis hocha la tête. Cinq minutes après, cependant, il perdait pied et s’effondrait. Akept soupira, puis lui accorda cette pause. Le compteur de sécurité indiquait -3. Engoncés qu’ils étaient dans leurs combinaisons, ils pouvaient tenir. Il aida son ami à s’adosser à un tronc d’arbre mort, et ils ne bougèrent plus.

 

Une heure plus tard, ce fut néanmoins la faim qui vint se rappeler à leur bon souvenir. Tous deux commençaient à ressentir des crampes à l’estomac et se levèrent tant bien que mal pour reprendre leur marche. Ils ne voulaient pas prendre le risque d’enlever leurs combinaisons avant d’être parfaitement hors de danger.

Poussés par l’adrénaline à surmonter leur fatigue, ils ne s’arrêtèrent que lorsque le compteur de sécurité revint dans les positifs et afficha 0,4. Ils se trouvaient alors dans une petite clairière et pouvaient voir les étoiles briller dans le ciel, ce qui leur offrait un maigre réconfort. Estimant qu’ils ne risquaient plus rien, ils retirèrent enfin leurs combinaisons et ressortirent leurs sacs en bandoulière des havresacs pour enfoncer dans ces derniers les lourdes protections qu’ils avaient portées toute la soirée.

— Je commençais à croire qu’on en sortirait jamais, se plaignit Cret, complètement abattu mais terriblement affamé.

Ils avalèrent leurs barres nutritives à une vitesse prodigieuse et n’eurent même pas le temps de profiter du peu de goût qu’elles avaient. Quand ils eurent fini leurs bouteilles d’eau, ils étaient juste heureux que leur sentiment de faim eût disparu.

Mais Cret ne se sentait pas beaucoup mieux. Il avait la nausée et souhaitait juste dormir. Akept ne fit aucune objection, et malgré l’inquiétude que leur inspirait cet endroit, ils parvinrent à fermer l’œil.

 

— Y a rien qui va jamais nous laisser en paix, sérieux… jura l’aîné des deux historiens lorsque des hurlements vinrent les réveiller.

Son cadet pouvait difficilement le nier. Même s’ils étaient à bout de forces, ils n’avaient pas pour autant le droit de relâcher leur attention. Après tout, ils n’avaient jamais pensé qu’arriver jusqu’à la Ville serait simple. Mais de voir tout ce qu’ils n’avaient jusqu’ici vu que dans des livres prendre corps et âme pour de bon dans leurs esprits n’était pas aussi palpitant qu’ils l’avaient espéré.

Le sarcasme laissant vite place à l’inquiétude, les deux jeunes gens se redressèrent vivement et regardèrent autour d’eux. Les bruits s’étaient tus mais leurs sens restaient en alerte. Or, dans la nuit noire, ils ne pouvaient rien distinguer d’autre que le bas des troncs des arbres les plus proches. Le reste demeurait à leurs yeux parfaitement inconnu.

Cret aurait alors aimé que son aîné dormît encore et que cela n’eût été que son imagination. Mais Akept était tout autant en alerte que lui et ses yeux inquiets se tournaient dans tous les sens pour trouver l’origine du son.

Celle-ci ne fit plus aucun doute lorsqu’il recommença. Un hurlement parfaitement audible, long de plusieurs secondes, et définitivement plus proche d’eux que le précédent. Ils déglutirent mais ne bougèrent pas. Pour l’heure, face à cette menace invisible, ils restaient pétrifiés sur place, incapables de faire le moindre mouvement qui pût trahir leur position.

— Si c’est une bestiole et qu’on est sur son territoire, faut se barrer, pressa Cret.

Son aîné cracha son mécontentement, mais approuva ses paroles, et ils commencèrent à préparer leur paquetage. Ils ne savaient pas encore de quoi il s’agissait mais ne tenaient vraiment pas à le découvrir.

À peine eurent-ils cependant fini de se préparer qu’une meute de chiens sauvages déboula dans la clairière et commença à essayer de les encercler en grognant de manière menaçante. Plus petits que des loups, le poil allant du blanc au noir, certains spécimens avaient d’étranges malformations sur le corps, et celui qui apparaissait en tête était vieux et borgne. Les radiations ne semblaient pas les avoir épargnés.

Tout portait à croire qu’ils allaient bondir d’une seconde à l’autre et Cret réagit par réflexe. Il avait lu dans l’un des ouvrages de Décovarr que les animaux avaient peur des humains et de leur technologie. Il ne devait donc pas se montrer en position de faiblesse ou se laisser accabler par ces prédateurs.

L’instinct le poussa alors à hurler. Akept le regarda comme s’il était devenu fou, mais les chiens reculèrent un peu, sans pour autant cesser de camper leurs positions. Le jeune homme sortit alors une lampe torche de son sac à bandoulière, et tourna la manivelle qui permettait de générer l’électricité. Elle s’alluma dans un flash, et les animaux, éblouis, laissèrent échapper des jappements craintifs. Quelques secondes plus tard, ils battaient en retraite.

Cret tourna la tête vers son aîné et lui sourit dans un soupir de soulagement. Mais ce dernier ne se départit pas de son air inquiet.

— Bien joué, mais ils vont revenir, dit-il. Faut qu’on décampe d’ici.