Chapitre 2 : La Résistance

I

La deuxième journée de marche vers la capitale commença par un amoncellement de nuages, et il ne tarda pas à pleuvoir. Le ciel s'était assombri et, dans la forêt touffue, on eût dit qu'il faisait encore nuit. La route se faisait de plus en plus boueuse, ce qui n'était pas sans gêner Riaru, qui éprouvait toutes les peines du monde à se maintenir en équilibre. Il jalousait l'agilité de son compagnon, qui semblait avancer sans aucune difficulté à travers les arbres, et qui s'arrêtait fréquemment pour l'attendre. Il craignait en outre que la distance se fasse un peu trop grande lorsqu'un ennemi potentiel viendrait à eux.

– Eh bien ! Tu as du mal ? l'apostropha le messager en le fixant innocemment de ses yeux robotiques.

– Je ne suis pas du genre à courir dans la cambrousse, tu sais, répliqua le guerrier. Il n’y pas si longtemps, je servais dans une armée royale.

Kely prit un air étonné.

– Tu es un soldat ?

J'étais, corrigea Riaru. Vorona, comme Firenea, a préféré se débarrasser de ses humains, et depuis la Démobilisation, je n’ai plus servi.

– C'est ça d'utiliser des robots sans cervelle ! le railla le messager avec un air triomphal.

Le garde du corps fronça les sourcils, contrarié.

– Ce n'est pas moi qui ai décidé de ça. Je n'ai pas l'autorité nécessaire pour juger du nombre d'humains ou d'androïdes qui doivent constituer notre armée.

– Mais je comprends pourquoi vous faites ça. Je préfère une armée de Tarana à une armée d'humains.

– Ah bon… ?

Kely stoppa sa marche, et s'assit contre un rocher moussu qui avait été épargné par la pluie grâce au grand arbre feuillu qui se trouvait juste au-dessus. Il courba le dos et fixa Riaru en ouvrant de grands yeux.

– Une armée constituée de robots est plus simple à manœuvrer, et cela évite aux humains d’aller mourir pour un roi, non ?

Ces paroles laissèrent Riaru circonspect pendant plusieurs secondes. En effet, pour un État-major, ce qui importait dans la mort d'un soldat, c'était l'impact qu’elle pouvait avoir sur le futur de la guerre. Mourir au combat signifiait que l'on avait été moins fort que l'ennemi, et rien d'autre. Au passage, il se garda de lui dire que l’armée de Vorona utilisait un certain nombre d’androïdes, en plus de la chair à canon des Tarana et des Raka assistant les stratèges. Des quatre royaumes de l’ancien empire, celui dont il venait était le moins arriéré.

C’était une grande erreur de jugement qui avait poussé feu le roi Afolkah IV à remplacer la quasi-totalité des militaires par des Tarana, qui à l'époque ne constituaient qu'une partie de l'infanterie. Nul doute que ce brusque changement avait affaibli la puissance de l'armée de Firenea, au nom d'un bon sentiment humain qui avait quand même permis d’apaiser le peuple, d’ordinaire opposé aux mobilisations générales. Le temps des conflits perpétuels était révolu.

Riaru laissa toutes ses pensées retomber dans son esprit et ils reprirent bien vite la route, en endurant la pluie qui tombait depuis une heure déjà. Bientôt cependant, elle cessa, laissant place à de la brume. Alors que son garde du corps s'agaçait de la perte de visibilité, Kely, lui, s'émerveilla du phénomène.

– Je n'avais jamais vu ça. C'est magnifique !

Tandis qu'ils continuaient à progresser en slalomant entre les arbres, le jeune androïde faisait des allers-retours, faisant bouger les nuages de brouillard à son passage.

Tout en soupirant, Riaru se concentra sur la route et continua d'avancer, sans prêter attention à l'enfant qui gambadait autour de lui. L’ambiguïté entre ses raisonnements les plus logiques et son comportement enfantin avait de quoi surprendre. S'il conservait cette attitude à chaque voyage, il aurait dû mourir depuis bien longtemps déjà. Riaru se rappela alors de leur rencontre.

La veille, il avait bien confondu le faux protecteur qui avait tenté de l'amadouer, probablement pour mieux le poignarder par la suite pour le compte des Anciens Nobles. Il était également capable d'exprimer des jugements assez adultes et de se comporter rationnellement quand la situation l'exigeait. Même s’il pouvait tout autant se montrer puéril comme il le faisait actuellement, ce gamin n'était pas à sous-estimer.

Un craquement alerta soudain le garde du corps, qui s'immobilisa, avant de se baisser vivement. Évitant ainsi le projectile qui fonçait dans sa direction.

– Kely ! cria-t-il, avant de bondir sur le côté, profitant de la brume pour ne pas révéler sa position.

Néanmoins, il était un guerrier armé lourdement et malgré tous les efforts qu'il pouvait faire, chacun de ses pas faisait du bruit, et toute personne suffisamment avisée pourrait l'entendre. Ainsi, tout en continuant à courir, il chercha Kely des yeux. Ce dernier ne tarda pas à se montrer, à la différence que le son de ses pas était absolument inexistant.

– Je suis là, chuchota-t-il. Que se passe-t-il ?

– Nous avons un ennemi, lui répondit Riaru tout en continuant à courir en zigzag.

– Qu'est-ce que tu fais ?

– C'est un tireur d’élite, il m'a visé à l’instant.

Et s'il est suffisamment doué pour prévoir ma position, je ne dois surtout pas arrêter de bouger, rajouta-t-il intérieurement.

Bientôt, il trouva un arbre assez épais et sauta derrière. Il sentit une nouvelle balle passer à proximité de lui dans un bruit sourd. Kely l'observa avec une certaine admiration, avant de le rejoindre d'un pas aussi furtif que rapide. Puis il demanda :

– Que va-t-on faire ?

Riaru réfléchit.

Leur ennemi était un tireur d’élite, et au vu de la dernière balle que le protecteur avait esquivée, il était capable d'anticiper leurs mouvements ainsi que d'établir sa position en s'aidant uniquement du son… à moins qu'il n'utilise une technologie très évoluée lui permettant de distinguer ses cibles dans la pénombre. Il savait que les ingénieurs de Mahery avaient réussi à concevoir cet outil pour leur armée, et même s’il ne l’avait jamais vu en vrai, il ne pouvait pas écarter cette hypothèse. Pourtant, dans ce cas, pourquoi n’avait-il pas tenté de tirer sur Kely, alors que l'androïde était resté immobile la plupart du temps ?

Pour autant, il n’y avait que peu de doutes sur le fait qu'il connaissait la position de son garde du corps, et devait au moins supposer que le messager se trouvait là aussi. Il était probablement occupé à évaluer les forces en présence, et à établir mentalement une stratégie pour s'approcher et le tuer à coup sûr.

Vidant son esprit, Riaru se pencha en avant et alla coller son oreille contre le sol pour ressentir ses vibrations. Après quelques secondes de calme plat, il entendit un bruit, puis un autre.

– Il est seul, finit-il par chuchoter, suffisamment bas pour que seul Kely puisse l'entendre.

Cinq mètres. Quatre… Trois…

D'un seul coup, il se redressa, dégaina sa rapière et, tenant le fer d'une main et la poignée de l'autre, bloqua la crosse d'une arme à feu qui avait fendu l'air à l'instant même, créant une petite fissure dans cette dernière. Il leva le pied et donna un puissant coup à son adversaire, mais son armure blanche absorba largement l'impact et il ne recula que d'un mètre. Son visage n'était pas visible sous le casque blanc et noir qu'il arborait. Plaçant son estoc en position d'attaque, Riaru tenta plusieurs percées, mais son ennemi les esquiva toutes, avant de lever son fusil en avant dans le but de tirer à bout portant.

Le garde du corps s'élança alors de nouveau en se baissant et, profitant de la faille, asséna à son ennemi un violent uppercut dans le ventre. Une balle partit dans les airs, et le tireur d'élite toussa en reculant à nouveau.

– Tu te bas bien, le complimenta Riaru.

Sans répondre à son invective, son adversaire s'élança à son tour et, de la crosse de son pistolet, tenta de lui briser la nuque. Mais Riaru se montra plus rapide, tourna sur lui-même en reculant de cinquante centimètres puis leva la jambe dans un angle obtus pour tenter de désarmer le tireur. Malheureusement pour lui, ce dernier se montra malin, leva son arme le plus haut possible et bondit une fois encore en arrière.

– Tu te débrouilles pas mal non plus…

Le garde du corps reconnut alors une voix féminine sous le casque blanc.

– … Tu es Helen, pas vrai ?

Sa très courte décontenance fut suffisante pour qu'elle bondisse en avant, suffisamment haut pour lui passer au-dessus sans qu'il ne tente de l'attraper, et atterrit juste en face de Kely.

Merde ! pensa Riaru avant d'accourir.

Mais déjà la mercenaire entourait de son bras le cou de l'androïde, qui tenta vainement d'attraper son bâton, avant de s'immobiliser. Il serra les dents et envoya un regard noir à son attaquant, mais ce dernier n'en avait que faire.

Elle brandit à nouveau son arme sur Riaru, qui esquiva le tir suivant d’une dizaine de centimètres. Il sentit quelques mèches de cheveux disparaître et brandit à nouveau sa rapière. Mais il constata bien vite qu’Helen utilisait Kely comme bouclier humain. S'il attaquait, elle s'arrangerait pour que lui encaisse le coup à sa place. Une tactique connue de ces chasseurs de prime sans honneur.

– Espèce de...

Il s'interrompit et réfléchit aussi rapidement qu'il le pouvait.

Attaquer. Comment ? Trouver une faille. Utiliser une arme non mortelle. Laquelle ?

Son regard se figea et il sauta en avant, et, présentant intérieurement ses excuses au messager, envoya son poing vers celle qui se tenait derrière lui. Comme il l'avait prévu, elle se tourna juste assez pour que le poing serré du garde du corps vienne frapper la hanche de son propre protégé, qui poussa un cri sous le coup de la douleur, un mécanisme que même les androïdes pouvaient ressentir.

Mais sans attendre, Riaru leva le pied et l'envoya vers la hanche de la femme, qui, se tournant à nouveau, fit encaisser le coup au messager. Pas assez rapide. Profitant de la très courte ouverture qui lui était offerte, utilisant les épaules de Kely pour appuyer ses mains, il flanqua à la mercenaire un violent coup de tête qui l'envoya valser quelques mètres plus loin. Elle retomba maladroitement sur le sol, mais se releva presque aussitôt. La visière de son casque était fissurée. Riaru avait la tête dure, mais il s’était lui-même fait mal et dut se forcer à ne pas se laisser aller. Profitant de cet instant de répit, il s'excusa oralement des coups infligés à son partenaire.

– … pas grave, put articuler Kely, un genou au sol, qui se forçait à sourire pour n'en laisser rien paraître.

Mais déjà la femme s'était relevée et s'apprêtait à repartir à l'assaut, l'arme à la main. Elle écarta les jambes, et s'élança avec autant de vigueur que si elle était toujours en forme. La suite échappa aussi bien à elle qu'à l'homme qui lui barrait la route.

Un projectile lumineux la frappa de plein fouet au torse, brûlant et détruisant son armure en ce point. À cause de son élan, son corps se tordit, elle chuta en roulé-boulé sur le sol et laissa échapper une plainte déchirante. Cette fois-ci, elle sembla éprouver toutes les peines du monde à se relever, sans pour autant prendre plus d'une seconde à effectuer l'action.

Riaru, les yeux grands ouverts sous le coup de la surprise, se tourna vers celui qu'il était censé protéger. Dans ses mains, Kely tenait fébrilement une arme à feu métallique de couleur blanche dépourvue de la moindre imperfection. La trace dans la boue à ses pieds donnait un bon aperçu de cet objet aussi petit que puissant. Indubitablement, c’était un pistolet à plasma d’ambre, mais il était bien plus puissant que la moyenne de ce genre d’arme.

La mercenaire empoigna fermement son fusil. Riaru reprit sa garde, son estoc prêt à encaisser un assaut au corps à corps ou à parer ses attaques à distance. Mais elle n'en fit rien.

– J'ai mal évalué les forces en présences, murmura-t-elle presque seulement pour elle-même.

Elle écarta à nouveau les jambes. Mais Riaru réalisa bien vite que ce n'était pas pour attaquer.

– Att…

Il n'avait pas bondi pour l'attraper que déjà elle s'enfuyait à une vitesse prodigieuse au vu de son état. Il la vit soudain s'immobiliser et se retourner à une centaine de mètres.

Non… Elle ne fuyait pas… Elle se repositionnait juste…

Il empoigna fermement la main de Kely.

– Cours !

La première balle les rata de près pour aller se ficher dans un arbre juste à côté. Tout en continuant à courir, Riaru demanda :

– Elle sortait d'où, cette arme ?

L'androïde ne répondit pas tout de suite. Une autre balle venait de frôler Riaru, qui se déporta in extremis sur le côté.

– Je n’étais pas censé l’utiliser avant que cela ne s’impose, dit-il finalement d’une voix évasive.

Riaru ne trouva rien à répondre, et ils reprirent leur course. Ce n’était pas le moment de poser des questions.

 

À cinq cents mètres de là, Helen s'était laissée tomber contre un arbre. Serrant les dents contre la douleur, elle sortit d'une des nombreuses poches de sa combinaison un petit briquet métallique, qu'elle alluma devant sa blessure pour la faire cicatriser plus rapidement. Cela fait, elle toussa et cracha un peu de sang, avant de pester.

– Ce gosse… Il va falloir que je change d'approche.

 

II

 

Une organisation résistante.

Lorsqu'on lui avait annoncé cela, Minahi avait contenu sa rage, mais dès que l'Ancien Noble avait quitté la grande salle du trône, il s'était laissé aller. Il se tenait désormais devant le tableau éventré d'Afolkah IV, une œuvre magnifique peinte par un des artistes de la cour de Firenea, celle qu’il avait observée tous les jours et qu’il venait de détruire pour passer sa colère.

Il se calma et se mit à genoux sur le sol, considérant de manière presque indifférente la peinture massacrée. Il pensait en vérité à tout autre chose. Comment une telle résistance avait-elle pu s'installer aussi rapidement ? Était-ce un élément qu’il n’avait pas pris en compte ?

Désormais cependant, au vu de tous les moyens mis en œuvre, il n'y avait aucune chance qu'ils puissent faire quelque chose. Ils étaient prisonniers quelque part, dans une maison ou dans les égouts, et même s’ils pouvaient échapper à la vigilance des Roasai, les Tarana étaient encore en position et il n'y avait aucune faille pour entrer dans le palais royal protégé par un mur de soldats, sur terre comme sous terre.

Cependant, une inconnue se glissait dans cette équation. Le fameux messager. Désormais, l'existence de cet individu devenait beaucoup plus importante qu’une simple possibilité abstraite.

Néanmoins, il avait envoyé Helen s'occuper de leur cas. Elle méritait depuis bien longtemps sa réputation, et à cela s'ajoutait la promesse qu'il lui avait fait miroiter. Il avait senti dans l'éclat de ses yeux et dans les micro-expressions de son visage l’espoir que sa promesse représentait. Il avait vite compris qu'elle désirait plus que de l'argent.

Il ouvrit la grande porte, et pour la première fois depuis le début de la semaine, sortit de la salle du trône. Tout cela avait embrumé son esprit, et il avait besoin de s'émanciper de cette atmosphère étouffante pour réfléchir. Il tourna à gauche, et marcha dans un long couloir aux murs en pierre parfaitement polie. Ses pas résonnaient contre le carrelage du sol, peint dans des motifs artistiques. Après quelques minutes, il entra dans la Galerie Royale de Firenea.

Elle prenait la forme d'un nouveau couloir, mais celui-ci était bien plus large, et rassemblait un nombre conséquent de tableaux bien plus variés que ceux de la salle du trône, ainsi que des sculptures de plus ou moins grande taille, et dont les plus vieilles, comme les différents rois à travers les âges avaient catégoriquement refusé que l'on y touche, avaient vu certaines parties tomber, et des bras ou, dans les représentations de divinités, des ailes, avaient disparu.

Il se remit à réfléchir à la situation. Il devait trouver un moyen de venir à bout de la Résistance. Il devait tout d'abord la débusquer, et y envoyer les Tarana pour en finir avec eux, purement et simplement. Où pouvaient-ils être ? Dans une maison de civils ? Probablement aux alentours du quartier pauvre, s'ils avaient réussi à échapper aux robots, car les Roasai qui y patrouillaient étaient moins efficaces. À moins que…

Les égouts. Ces rats se terrent dans les égouts.

C'était très probable. Les seuls robots que le despote avait envoyés à cet endroit ne faisaient que créer une barrière défensive pour empêcher quiconque d'entrer dans le palais. Le réseau de canalisations constituait de manière logique une grande étendue sous la capitale où les résistants pouvaient se mouvoir en toute tranquillité.

Cela posait également un épineux problème. Minahi avait déjà utilisé tous les Tarana de la cité pour mener son coup d'État. S'il décidait d'en envoyer certains à la recherche de cette organisation, il exposait une faille grande ouverte qu'ils attendaient peut-être avec impatience. Il ne pouvait pas en obtenir plus car pour l'heure, toutes les fabriques étaient à l'arrêt, et il ne pouvait pas les redémarrer : qu'il utilise une main d’œuvre robotique ou humaine, cela ferait cesser le couvre-feu, légalement ou pas.

Il ne pouvait pas envoyer de guerriers humains, car aucun dans la capitale n'était acquis à sa cause. Ceux qui l'avaient aidé ne répondaient que des Anciens Nobles de Kalom, ces vieillards peu scrupuleux qui ne cherchaient qu'à récupérer leur gloire passée. En effet, la création de Firenea avait signé l'abolition de la noblesse par le sang. Elle ne s'obtenait désormais que par les actes.

Il n'aimait pas l'idée de dépendre à nouveau de ces gens pour obtenir ce qu'il désirait, mais il pouvait les utiliser pour aller s’entre-tuer avec la Résistance. Il pouvait également s'arranger pour révéler leurs positions dans la cité et les faire assassiner par elle. Une fois qu'ils seraient tous morts, il s'imposerait comme le chef de leurs soldats et serait désormais complètement aux manettes.

Il en était là de ses pensées lorsqu'il fut interrompu par l'un d'eux.

Quand on parle du loup...

– Seigneur Minahi, c'est rare de vous voir en dehors de la salle du trône.

Il rit un peu mais s'arrêta bien vite sous l'effet d'une quinte de toux. Cet homme était un vieux croulant dont le crâne chauve était empreint d'une tache rouge. Il se soutenait d'une canne et portait sur lui le beau vêtement rouge et blanc qui le rattachait à la noblesse de Firenea. Le despote n'y voyait là qu'un fou superficiel qui n'avait d'amour que pour les titres et les beaux vêtements.

– En effet, c'est la première fois, répondit-il d'un ton amer sous son casque.

Il fit volte face dans la salle du trône et se dirigea vers ce dérangeant allié.

– Avez-vous une raison particulière de me mander ?

Le vieil homme acquiesça, quelque peu intimidé par ce personnage en armure noire qui le dépassait de trois têtes.

– C'est exact. Mogura s'est manifestée. Nous avons de nouvelles informations sur la Résistance.

– Quelles informations lui avez-vous données pour commencer ?

– La position des Tarana dans les égouts.

Rien de très important, donc. Cela pourrait même conforter les résistants dans l'idée que les égouts n'étaient pas un chemin possible pour se rendre dans le palais royal. C'était même probablement le pire chemin. L'Ancien Noble reprit :

– En échange, nous savons que le prince Soan a survécu.

– … vraiment ?

– Les informations de Mogura sont on ne peut plus fiables, Seigneur Minahi.

Un silence pesant s'installa pendant quelques dizaines de secondes, à la suite de quoi le despote dit finalement :

– Très bien. Merci.

Congédié, le vieillard s'éloigna d'un petit pas rapide, semblant tituber quelque peu. Intérieurement, Minahi écumait.

– Ce petit fumier de prince m'a échappé…

Il pensait pourtant que Soan avait été éventré par ses robots soldats, surtout après que l'un d'eux fut revenu avec la tunique déchirée de l'enfant et du sang coulant de son arme. Cela expliquait beaucoup de choses. Dans un pays soutenant son roi, il n'était pas étonnant qu'une résistance s'organise, peu importe de quelle façon, autour du prince héritier. En cas de victoire, il deviendrait l'obligé de tous ceux qui s'étaient battus pour lui et leur décernerait des titres de noblesse. L’être humain était très réceptif à l'appât du gain, et savoir que la récompense serait de taille allait sans aucun doute motiver certains éléments à se mettre au service d'une cause improbable. Et pour lui, cela compliquait les choses.

Il allait probablement devoir accélérer le déroulement de son plan.

 

III

 

Soan s'était un peu éloigné de la salle commune de la Résistance pour se mettre un peu à l'écart. Le jour s'était levé depuis plusieurs heures, il pouvait le voir à travers les quelques trous dans le plafond de l'endroit où il se trouvait, où, avec l’aide de la poussière en suspension, la lumière formait de petits rayons lumineux allant jusqu'au sol. Il les observait en silence, se concentrant sur eux pour ne pas trop penser à l'odeur envahissante des canalisations de la capitale. Le silence qui régnait en ce lieu était assez pesant, mais c'était ce silence qu'il écoutait, assis sur une pierre humide.

Un craquement le brisa l'espace d'un instant et il se retourna vers Tovy, qui s'était approché sans bruit, mais avait été trahi par une brindille. Le prince prit un air amusé.

– Tu voulais me faire peur ?

L'androïde sourit à la remarque, et secoua la tête avant de s'asseoir à son tour sur une autre pierre. Il s'adossa contre le mur, les mains croisées derrière la tête, en regardant le plafond. Ils restèrent ainsi pendant une petite minute, sans rien faire. Mais Tovy, même si cela ne lui déplaisait pas, n'était pas venu pour cette raison. Il cherchait justement à profiter d'un tel moment, où le prince serait hors de la vue de ses conseillers, et dans un lieu où ils pourraient parler librement, ce qu'ils ne pouvaient pas faire dans les rues de la capitale.

– Soan… J'aimerais savoir quelque chose.

Son camarade tourna la tête vers lui avec un air interrogateur.

– Qu'est-ce qu'il y a ?

– … Est-ce vraiment nécessaire… tout ce que nous faisons ici ?

– Comment ça ? répondit brusquement le prince. Tu me soutiens, non ?

– Bien sûr que je te soutiens ! Mais… est-ce que tu crois réellement à tout ça ? Nos espérances ne se basent que sur le fameux message. Et on ne sait même pas ce qui est dedans. Je…

Il s'interrompit lorsqu'il réalisa que Soan sanglotait. En silence, tentant vainement de le cacher, mais des larmes coulaient sur ses joues et il n'y pouvait rien. Son serviteur sauta de la pierre sur laquelle il s'était assis et se mit à son chevet. Le prince se calma peu à peu et regarda son ami d'un air suppliant.

– Je sais bien qu'on n’en sait rien… Je sais bien que tout cela ne tient qu'à un fil… mais je tiens à ce royaume, tu comprends ?

Tovy détourna le regard, et acquiesça malgré son air maussade. Il avait du mal à apprécier le peuple de Firenea, qui dénigrait et discriminait sans aucune pitié tous les androïdes tels que lui. Même s’il avait toujours encaissé les piques et autres injures qui lui étaient adressées, il restait un être pourvu de sentiments et d'une conscience, et chaque attaque le blessait.

Mais il comprenait très bien le désir de son prince, et il se devait de le soutenir du mieux qu'il pouvait. Son avis importait peu.

– Je suis derrière toi, dit-il finalement.

Soan lui sourit, et sécha ses larmes.

Il se leva soudainement et prit une grande inspiration.

– Bon... Il est temps de me mettre au travail.

Il se tourna vers Tovy, et soupira.

– Désolé pour ça… Et puis, tu as raison. Même si ce message apparaît comme notre seul espoir, il ne faut pas que l'on se repose trop sur lui.

Puis ils se mirent à marcher côte à côte, tels deux frères jumeaux, tandis que le prince continuait de se motiver par ses propres paroles.

– Je dois arrêter de me reposer trop sur mes conseillers… Ils sont intelligents et avisés, mais ils sont tous vieux jeu. Hafestani n'était pas comme cela, mais il n'est pas là pour le moment, alors il m'appartient de prendre les choses en main pour devenir un roi sur lequel ce royaume pourra compter.

Tovy acquiesça. Son ami semblait avoir trouvé un élan nouveau, et ses yeux brillaient d'un éclat qu'il ne lui avait jamais connu auparavant.

IV

 

Ils devaient fuir. À la sortie de la forêt, Riaru et Kely avaient trouvé une grande zone de collines herbeuses de moyenne altitude dans lesquelles ils s'étaient engagés sans tarder. Cela s'était avéré être une grossière erreur. Complètement à découvert, ils s'étaient exposés d'eux-mêmes à la furie de la mercenaire qui était à leurs trousses. Et il n'était plus possible de tenter d'aller au corps à corps, car à cinq cents mètres, elle eût tôt fait de les abattre tous les deux. Ils en étaient désormais réduits à courir tout en slalomant pour éviter au mieux les balles qui filaient dans les airs. Riaru avait placé son boomerang dans son dos, et, s’en servant comme d’un bouclier, le faisait bouger en anticipant du mieux qu'il pouvait les trajectoires des projectiles. Kely était devant lui et courait à un rythme constant, prenant toujours soin de ne pas distancer son protecteur et de rester hors de l'angle de tir de la chasseuse de primes.

 

De l'autre côté, Helen continuait à progresser en tirant à intervalles réguliers. Mais chacune de ses tentatives s’écrasait sur la solide matière du boomerang du garde du corps. Il lui était presque impossible de percer sa défense car il se servait des vibrations de l'air pour prévoir où précisément les balles étaient censées l'atteindre, et s’arrangeait pour les esquiver ou les bloquer. Mais elle savait qu'aussi doué que le guerrier puisse être, il ne pouvait maintenir un tel état de concentration en permanence. Elle continuait donc à faire feu.

 

– On accélère ! cria Riaru.

Obéissant immédiatement à son ordre, Kely prit de la vitesse. Il était de toute façon plus agile et plus endurant que son garde du corps, de par sa nature. Le guerrier avait eu l'expérience des marches forcées, mais une demi-heure de course sur un terrain en pente montante et descendante, en plus des nombreuses pièces métalliques qu'il portait sur le corps et de sa concentration maintenue à son maximum pour ne pas subir l'impact d'une balle à un point sensible, étaient en train de peser sur ses jambes, et de plus en plus lourd. Il avait extrêmement mal, mais se devait de continuer sans ralentir. Il savait qu'il pourrait encore tenir longtemps, probablement deux heures supplémentaires, mais il allait finir par s'écrouler, et s'ils ne parvenaient pas à semer leur poursuivante avant cela, il n'aurait plus qu'à jouer le bouclier humain en couvrant le messager.

– Combien de temps nous reste-t-il ?

– Environ… cinq jours de marche. Nous n'allons pas pouvoir maintenir cette allure éternellement de toute façon.

Après quelques secondes, il ajouta finalement :

– J'ai une idée pour nous sortir de là. Il va falloir qu'on continue pendant un petit moment encore.

Kely acquiesça et se remit à regarder droit devant lui.

Helen, sentant qu'elle commençait à perdre du terrain, accrocha son fusil dans son dos, s'arrêta un instant, prit de l'élan, et repartit de plus belle, deux fois plus vite qu'avant. En continuant ce demi-fond, elle serait bientôt à une distance très avantageuse. Ses balles atteindraient leur cible plus vite et seraient ainsi plus difficiles à contrer pour un guerrier déjà physiquement et mentalement éprouvé.

Elle maintint ainsi cette allure pendant dix minutes, ne regardant que peu devant elle, serrant les dents tout en se contentant d'aller tout droit. Elle continua encore, releva la tête, et laissa alors échapper une exclamation de surprise. Ils avaient disparu. Elle s'immobilisa, regarda à droite, à gauche… rien. Ils n'étaient plus nulle part.

Comment ont-ils fait ?

Elle reprit sa course, cette fois-ci en sprintant. Elle ne pouvait pas les laisser lui filer entre les doigts alors qu'elle était aussi proche du but !

 

Riaru lâcha un soupir de soulagement lorsqu'il aperçut ce qui se trouvait devant eux. Il y avait là une grande masse de feuilles, couvrant une surface étroite mais très longue, formée par les paysans de Firenea qui vivaient dans les villages alentours. Dans le folklore local, cette ligne de démarcation avait pour but d'éloigner les démons. Riaru allait vérifier tout de suite si cela marcherait pour celui qui était derrière eux.

– À terre ! commanda-t-il à Kely.

L'androïde hocha fermement la tête puis se jeta dans les feuilles mortes. Riaru fit de même, et y atterrit dans un grand bruit de froissement, avant de sortir d'une poche de sa veste un appareil métallique ayant la forme d'un épais disque argenté. Il pressa le pouce et l'index en même temps au dessus et en dessous, et un petit éclat de lumière se dégagea de l'appareil.

– Maintenant, plus de bruit ni de mouvement, chuchota-t-il.

Cet ordre était assez difficile à respecter pour le guerrier lui-même, qui n'était pas dans une position confortable, mais il n'avait pas le droit de s'en formaliser à l'heure actuelle. Échapper à la mercenaire lui suffisait.

 

Lorsque Helen arriva en vue de la route de feuilles mortes, elle comprit immédiatement, et se précipita dessus. Après un instant d'hésitation, elle leva son fusil, et tout en s'avançant, commença à s'en servir comme d'une épée pour battre les feuilles tout en progressant laborieusement.

 

En la voyant partir dans le sens inverse de l'endroit où ils se trouvaient, le garde du corps pesta. Il savait qu'elle n'irait pas loin, mais cela le forçait à attendre encore un peu. Il était impatient quant à la suite des événements. Deux minutes plus tard, la mercenaire revint vers lui. Riaru esquissa un sourire que Kely perçut très clairement, lui envoyant un regard curieux. En réponse, le garde du corps bougea très légèrement la tête, lui indiquant que la situation était sous contrôle.

Et lorsque la femme fut à cinquante centimètres de distance, il bondit et attrapa le canon du fusil pour le soulever au dessus de sa tête. Profitant de l'effet de surprise, il lui asséna un violent coup de genou dans la mâchoire, puis déporta son pied sur le bras de son adversaire pour la forcer à lâcher son arme. Mais elle ne lâcha pas. De plus, Riaru avait pris un risque, et désormais, il découvrait une faille béante dans sa garde que son ennemie exploita immédiatement en lui décochant un direct du droit.

Alors qu'il pensait que le combat s'éterniserait, elle bondit en arrière, et commença à s'éloigner. Il la suivit des yeux pendant une seconde, avant de prendre sa décision immédiatement.

– On en profite !

Il attrapa la main du messager qui laissa échapper un hoquet de surprise, et ils se mirent à sprinter dans la direction opposée à la mercenaire, gravissant la colline devant eux.

 

Helen leva son fusil et visa calmement le guerrier. Elle inspira, s'immobilisa totalement, et tira. Même si aucun bruit ne parvint à ses oreilles, elle sut que cette fois-ci, elle avait fait mouche. Mais ces quelques secondes leur avaient donné du temps. Ils venaient de passer de l'autre côté de l'une des nombreuses collines, et étaient désormais hors de sa vue. Elle pesta, et commença à courir dans la montée.

 

Lorsqu'ils furent totalement de l'autre côté, Riaru pressa Kely et ils bifurquèrent brutalement sur la gauche. Contournant le relief, ils rejoignirent bientôt une autre portion de la route de feuilles mortes, et à nouveau, se jetèrent dedans. Le garde du corps ressortit son appareil métallique, et l'activa. Ils purent voir, de loin, la mercenaire passer à quelques centaines de mètres, continuer à courir, monter sur la colline suivante, puis disparaître de l'autre côté. Un quart d'heure plus tard, lorsqu'il jugea que les risques étaient quelque peu dissipés, il s'autorisa enfin à bouger.

– Je pense que c'est bon.

À ces mots, l'androïde s'étira fortement puis s'assit en tailleur dans les feuilles mortes. Après un court silence, il posa une question :

– Dis, tu avais prononcé son nom tout à l'heure. C'est une amie à toi ?

Riaru eut un petit rire nerveux.

– Plutôt l'inverse. Et c'est la première fois que je la rencontre, mais elle est assez connue. Elle a une très mauvaise réputation de par le monde, et dès qu'elle disparaît pendant quelques temps, beaucoup la croient morte avant qu'elle ne refasse parler d'elle.

Il inspira et expira bruyamment, puis continua :

– Je ne sais pas trop d'où elle vient, possiblement de Mahery vu son équipement, mais rien n’est moins sûr. Elle ne prend des risques que s’ils sont adaptés à la récompense. Et elle n'a pas de camp particulier, ce qui fait que beaucoup de pays la craignent. Il paraît qu’elle n’a aucune parole s’agissant des informations qu’elle reçoit. En fait, elle est recherchée sur tout le continent. Pour cette mission, Minahi a dû lui promettre quelque chose d'énorme.

– Comme un asile, par exemple ?

– … un asile ?

– Si ce que tu dis est vrai, elle n'a plus de maison. Moi, j'aimerais beaucoup avoir un endroit où retourner.

Son regard semblait vague.

– Tu n'en as pas ? demanda spontanément le garde du corps.

Kely secoua la tête.

– Je suis un androïde libre. Mon maître m’a libéré et je n’ai pas particulièrement l’intention de retourner chez moi. Mais quand je serai quelqu'un, j'en aurai peut-être un de nouveau ! dit-il en levant les bras.

Riaru observa son sourire pendant quelques instants. Il lui sembla que même dans la pire des situations, il n'abandonnerait pas sa joie de vivre. Cette innocence le rendait presque jaloux. Mais il n'avait pas le temps d'y penser. Il se releva brusquement.

– Bon, on va devoir y aller, déclara-t-il. Il faut qu'on fasse un détour pour ne pas recroiser sa route, donc on va devoir accélérer le rythme.

– D'accord ! approuva le messager en hochant la tête, avant qu’ils ne se remettent en route.