CHAPITRE 11 - LE SYNARQUE

I

 

L’ambiance dans l’équipe de la Khain Corporation n’avait jamais été aussi bonne alors qu’ils venaient de tous se retrouver dans la navette qui les ramenait à leur quartier général. Mais Ilm se sentait comme absent des célébrations. Même lorsqu’on lui rappela qu’il allait pouvoir obtenir son entrevue avec le Synarque, il se contenta de hocher la tête avec un léger sourire, tout en faisant en sorte d’éviter le regard de Jördnyr, qu’il devinait pesant.

Car il savait pourquoi son capitaine d’équipe avait quitté la Garde Synarchique. Et son capitaine d’équipe savait pourquoi lui avait rejoint la Khain Corporation. Le jeune homme pouvait aisément deviner que tous deux partageaient à l’égard du Synarque une haine viscérale. Il n’en fallait pas plus pour deviner ce qu’Ilm cherchait à faire en obtenant une rencontre avec son souverain.

Comme à son habitude, la première chose qu’il fit une fois rentré fut d’aller voir My. Cette fois-ci, il se prit même à courir jusqu’à l’armurerie. Il n’en pouvait plus. Il fallait qu’il la voie. Lorsqu’il entra dans la chambre de la jeune femme après s’être annoncé, elle le prit brusquement dans ses bras. Il se laissa faire, quoiqu’un peu surpris.

– Toi… commença-t-elle. Il va falloir qu’on discute.

Il ne savait pas comment, mais elle avait vraisemblablement senti la détresse dans laquelle il se trouvait.

– Comment… voulut-il dire.

– C’est évident. Tu crois que, parce qu’on ne se connaît que depuis sept mois, je suis encore incapable de te comprendre ? Tu es très facile à cerner, tu sais.

Sept mois seulement, réalisa Ilm. C’était la première fois qu’un laps de temps aussi court lui paraissait aussi long. Il ne s’était pourtant pas ennuyé – non, au contraire, et justement ; il avait profité de chaque instant. En comparaison, le temps passé au Foyer Alfar avait été comme un battement de paupières.

– Je t’ai vu sur l’écran, ajouta My. Ça se voyait que tu n’étais pas satisfait. Et là, maintenant, tu as un visage de déterré. Si tu veux mon avis, tu as pris la grosse tête. Qu’est-ce que tu vas dire au Synarque, quand tu vas le voir ?

Le sang du jeune homme se glaça. Il lui sembla qu’elle savait déjà la raison. Mais elle était si incisive, si directe ! Comme si elle voulait une confirmation orale. Il fut soudain envahi par la suspicion.

– C’est Jördnyr qui t’a demandé ?

L’instant d’après, il se remettait d’une gifle. Sans même attendre une réaction, elle le prit à nouveau dans ses bras.

– Crétin, murmura-t-elle. Désolé. Plus fort que moi.

Il ne lui en voulait pas. Comment aurait-il pu lui en vouloir. Il ne demandait que ça. Que quelqu’un lui remette les idées en place.

– Merci, répondit-il.

Ils se séparèrent, et restèrent quelques secondes assis l’un à côté de l’autre sur le lit de la jeune femme. Ilm eut alors un éclair de lucidité, et posa à son tour une question :

– Ragnar aussi est ton frère. Tu le détestes ?

Il avait senti l’impressionnante animosité entre les deux capitaines lors du combat. My se renfrogna avant de finalement lâcher :

– Non.

– Alors pourquoi as-tu suivi Jördnyr ?

Elle se tourna à nouveau vers lui, et le regarda comme s’il était un véritable idiot.

– Je ne l’ai pas suivi. C’est lui qui m’a suivie.

Le visage du jeune homme se para d’incompréhension.

– Je travaille pour la Khain depuis cinq ans. Je suis arrivée avant lui. C’est moi qui l’ai recommandé à Kirsten. Je savais très bien que ce serait lui, le plus réceptif des deux. Parce qu’il était nouveau. Et jeune. Même s’il était plus vieux que moi. Parce qu’il avait pris le chemin le plus long.

Ilm était abasourdi. Soudain, il se rappela des mots du capitaine lorsqu’il s’apprêtait à raconter son histoire : « Beaucoup de choses marchent comme ça, ici. » C’était donc là le vrai sens de ses paroles.

La jeune femme haussa les sourcils et afficha une expression consternée.

– Il te l’a dit ? Pourquoi il a quitté la Garde ?

Ilm acquiesça. Et étrangement, elle lui sourit en réponse.

– Il doit te faire extrêmement confiance.

– … Tu crois ?

– À ton avis ? Une histoire pareille… Je suis aussi dans la confidence, je te signale. Eh, pourquoi tu pleures ?

Le jeune homme n’avait pas pu s’en empêcher. Il avait envie de lui en vouloir de ne rien avoir dit. Mais après tout, lui aussi cachait des choses. Sept mois seulement, il était assez âgé pour savoir que ça ne suffisait pas.

Pendant quelques minutes, il sanglota dans ses bras. Puis, quand il eut fini de pleurer, il s’écarta d’elle… et lui raconta tout.

Il ne savait pas si c’était une mauvaise idée. Il n’en avait pour ainsi dire aucune, d’idée. Tout ce qu’il voulait maintenant, c’était libérer sa conscience de tous ses tourments. Comme si les choses étaient si faciles… mais au moins, il pourrait se décharger d’un centième du poids qui lui pesait sur les épaules.

Quand il eut fini, elle le prit une énième fois dans ses bras.

– Tu es fou de vouloir tuer le Synarque, lui chuchota-t-elle.

– Peut-être.

– Tu ne pourras jamais y arriver.

– Peut-être.

C’était elle qui sanglotait désormais.

– Ne fais pas ça, s’il te plaît, le supplia-t-elle.

– Je n’ai pas le choix.

Elle releva alors la tête et le regarda dans le blanc des yeux.

– Ne dis pas n’importe quoi.

Le silence retomba. La jeune femme semblait chercher ses mots. Puis elle reprit :

– Si tu m’aimes… si tu es amoureux de moi, tu sais que tu as le choix.

 

II

 

L’entrevue prévue avec le Synarque aurait lieu le jour même, et à huis clos, conformément à ce que les deux parties souhaitaient. Les équipes de la Khain Corporation vinrent chercher Ilm dès le début de la soirée, deux heures avant le moment fatidique, pour le préparer au mieux. Ils cherchaient à lui faire adopter une posture, à lui faire apprendre certaines phrases par cœur. Il y avait des choses qu’il ne pouvait pas dire, et d’autres qu’il se devait de dire. Plusieurs millénaires de Synarchie avaient abouti à la mise en place d’une étiquette considérable. Il ne fallait pas aller trop loin, ni trop près non plus, et toujours se montrer révérencieux. Trop d’écarts à un comportement parfait pouvaient fortement entacher l’image du jeune homme.

Il fut maquillé de sorte à effacer toute trace de fatigue physique ou mentale, puis on coiffa parfaitement ses cheveux bruns avant de les décolorer complètement. On lui fit ensuite enfiler une sorte de capeline noire aux manches serrées, avant de le déchausser de ses bottes habituelles. Tout individu rencontrant le Synarque sans faire partie de l’appareil d’État se devait d’être parfaitement neutre, et ce, à tous les niveaux.

Puis il fut conduit dans une navette privée pilotée automatiquement, avec Kirsten Saeming pour tout accompagnateur. La situation était particulièrement cocasse pour le jeune homme, car elle lui rappelait sa première rencontre avec la présidente de la Khain Corporation. Elle aussi semblait s’en rappeler, car elle arborait un petit sourire en coin.

– Est-ce que tu as une idée de ce que tu comptes vraiment lui dire ? lui demanda-t-elle, en le tutoyant désormais.

Elle se doutait visiblement bien qu’il n’avait rien écouté de ce que les experts lui avaient dit.

– Je ne sais pas encore trop… mentit-il.

Kirsten afficha un sourire moqueur dans un rire silencieux.

– Ne crois pas que je suis dupe. Je sais très bien que tu aimerais étrangler le Synarque, si tu le pouvais.

Le jeune homme écarquilla les yeux. Il se doutait bien qu’elle avait une idée de la raison pour laquelle il avait demandé cette entrevue, même s’il avait fait de son mieux pour dissimuler son insistance. Mais lui qui pensait qu’elle ne savait sans doute pas quel était son objectif précis, il s’était visiblement fourvoyé.

– Vous êtes au courant de… commença-t-il.

Mais elle l’interrompit tout en le complétant :

– Je sais d’où tu viens. Et je sais aussi que tu es au courant pour Jördnyr. Ne pense pas qu’une telle chose puisse rester hors de ma portée. Je ne surveille pas tous les mouvements que font mes employés au sein de mon quartier général, mais il n’y a rien que ton capitaine ne puisse me cacher. D’autant plus que nous sommes bien évidemment au courant de ta petite escapade dans les Catacombes.

– Je…

Quelque part, c’était logique. Mais il se demandait bien comment elle avait pu le savoir. Il avait tout de même été jusqu’à utiliser son appareil de camouflage afin de s’éclipser du gratte-ciel de la Khain Corporation le plus discrètement possible.

– Avoir des yeux et des oreilles partout prend généralement un sens littéral, Ilm, expliqua-t-elle.

Il se rappela alors du gouverneur adjoint de la Zone Minière qu’il avait rencontré lorsqu’il s’y était rendu avec Simi. Quand son ancien maître d’école lui avait dit que l’homme ne serait pas capable de tenir sa langue, il avait pensé au Groupe Contestataire d’Arkashan, mais visiblement, ce fonctionnaire recevait également des pots-de-vins de la part de la Khain. Soit cette dernière était elle aussi liée au GCA, soit le système administratif de la Synarchie était corrompu jusqu’à la moelle. Ou les deux.

– Je vois, murmura le jeune homme. Quant à ce que je compte lui dire…

Il marqua une pause. Il était difficile pour lui de le formuler clairement, sans mentir mais sans non plus donner des détails trop explicites.

– … Je pense que je vais lui poser des questions. Des questions assez précises. J’aimerais aussi lui apporter une confirmation. Puisque je pense qu’il le sait déjà.

Kirsten esquissa un sourire.

– Je le pense aussi. Ah, nous arrivons.

La navette approchait d’un complexe immense. Il n’était pas aussi grand que les gratte-ciels qui l’environnaient, mais était surtout extrêmement large. Comme une sorte de gigantesque coupole mesurant facilement un kilomètre de rayon. Elle était complètement dorée, et ses murs, parfaitement lisses, lui donnaient un aspect particulièrement épuré. Par contraste, les décorations qui l’entouraient étaient ouvragées à l’extrême. On y retrouvait un nombre impressionnant d’obélisques de pierre aux couleurs crémeuses, parés d’étendards rouge et or de la Synarchie, ainsi que de très nombreuses statues, au premier rang desquelles celle du Synarque, représenté dans un de ses nombreux parements, celui-ci rougeoyant, et muni de son masque doré, parfaitement en accord avec tout le reste de l’architecture. Le Palais Central était bel et bien la construction la plus majestueuse de la Synarchie.

La navette se posa à une centaine de mètres de la grande porte, une entrée de dix mètres de hauteur protégée par une grande forme en bois naturel et ouvragé. Le jeune homme sortit, précédé par la présidente de la Khain Corporation. Évidemment, un attroupement de plusieurs milliers d’individus s’était déjà formé autour du chemin menant à la porte.

Ilm avança, presque craintif, au milieu de cette foule en délire. Il était presque perçu comme un messager, un porte-parole du peuple, allant parler à l’autorité suprême d’un empire multi-planétaire. Et il ne comprenait absolument pas un tel engouement. Il ne les représentait pas du tout. Il ne les connaissait même pas. Et de fait, il se fichait bien de ce qui pouvait leur arriver. Les seules personnes qui lui importaient réellement étaient My, Simi, ainsi que ceux qui leur étaient proches, tels que Jördnyr d’un côté, et de l’autre, le vieux Garm Alfar, malgré les griefs que le jeune homme avait envers lui.

Non, ce n’était pas vrai. Il y avait autre chose. Quelque chose de très important. Quelque chose dont il avait pris conscience six mois plus tôt.

Les nouveaux habitants des Catacombes.

Il savait quel sort leur serait réservé dès que les voix commenceraient à s’élever contre la Synarchie. Il savait ce qui leur pendait au nez, et qu’ils ne pourraient rien faire pour l’éviter, car c’était en quelque sorte dans l’ordre des choses, pour au moins un petit pourcentage de l’humanité, d’aspirer à une vie meilleure.

C’était pour eux qu’il devait faire quelque chose. Il devait aller plus loin que ce à quoi il aspirait pour sa seule petite personne.

Pour son désir de vengeance.

L’image d’Eir s’imposa alors à nouveau dans son esprit.

Eir.

Et ses parents.

Morts à cause du Synarque.

Kirsten s’arrêta devant la gigantesque entrée, et lui adressa quelques derniers mots :

– C’est ici que je dois te laisser, Ilm. Tu n’as que cinq minutes avec lui, alors tâche de ne pas en faire trop… ni pas assez. Bon courage. Et j’espère que tu trouveras des réponses à tes questions, à l’intérieur de ce palais.

Il la remercia d’un signe de tête et pénétra dans l’édifice.

 

III

 

Une fois entré dans le palais, la grande porte en bois se referma derrière lui. Escorté par des membres de la Garde Synarchique, vêtus de leurs uniformes complets rouge et or, ainsi que de casques ne permettant pas de distinguer leurs visages, le jeune homme avança pendant quelques minutes supplémentaires dans un couloir long de cinq cents mètres et haut de cinq. Tout n’était que démesure ici, à l’image de tout le reste de la cité d’Arkashan. Mais bien qu’il se trouvât en intérieur, cet espace lui semblait plus grand encore, comme si l’on avait cherché à reproduire en ce palais l’immensité de l’univers.

Il s’arrêta enfin devant une nouvelle porte, significativement plus petite que celle de l’entrée, mais étrangement tout aussi imposante. Les deux gardes synarchiques l’ouvrirent, puis l’invitèrent à continuer seul. Il arriva dans une nouvelle salle. Le plafond était tout aussi élevé et le lieu en lui-même très large. Il était soutenu par de nombreux piliers de marbre blanc.

En s’avançant, Ilm s’approcha du bas des marches d’un long escalier. Et au bout de cet escalier, assis sur son trône d’or, se trouvait le Synarque.

Ilm ouvrit grand les yeux tout en s’efforçant de garder la bouche fermée. L’individu le plus puissant de la galaxie se trouvait enfin devant lui. Celui envers qui il entretenait une rancœur presque sans fin depuis pratiquement cinq ans. Il voulait le tuer. Ou il l’avait voulu. Car maintenant qu’il lui faisait face pour de bon, il peinait à en conserver le désir.

Toute la grandeur et la noblesse soulignées par son titre semblaient se retranscrire dans l’aura qu’il dégageait.

Car le Synarque était grand. Très grand.

Il mesurait au moins trois mètres, si ce n’était plus. Cette taille était d’autant plus soulignée par une stature imposante. Ses larges épaules étaient complétées par des épaulières, et son cou était très long. Il portait une cape rouge, là où ses gants et ses bras étaient couverts par des protubérances en or. Sa tête, elle, était garnie d’un masque surmonté par trois pointes, et par deux grandes tiges arrondies partant de part et d’autre de sa tête pour former une auréole. Et ses yeux irradiaient d’une lueur verdâtre et presque envoûtante, similaire à celle qui se dégageait du trône. Il sembla à Ilm que ses grandes mains auraient pu le tordre et le briser comme une brindille.

Il s’efforçait de penser rationnellement alors que le gigantesque individu qui se trouvait en face de lui se levait lentement de son séant pour marcher jusqu’à l’extrémité de l’escalier, dominant le jeune homme de toute sa hauteur.

C’est à ce moment qu’Ilm se dit encore une fois qu’il pourrait le tuer. Il avait gardé sur lui un de ses appareils de camouflage. S’il l’activait maintenant, il pouvait sauter sur le Synarque de toutes ses forces et lui tordre le cou, peu importe à quel point ce dernier était large. Puis il mourrait. En héros pour les uns. En paria pour l’écrasante majorité des autres. Jusqu’à ce que le temps vienne lui rendre hommage.

Avait-il besoin de devenir ce héros ?

Qui souhaitait-il satisfaire de cela, à part… lui-même ?

Eir ? Elle était morte.

Et la jeune fille qu’il voyait revenir dans ses rêves n’était pas elle. Elle était lui. Elle était une projection de lui-même, une projection de ses propres pensées refoulées, qui revenaient le hanter. Mais cette Eir n’était pas Eir. Cette Eir était Ilm.

Et il le savait depuis le début.

Et que désiraient les vivants ?

Jördnyr, témoin impuissant du massacre des Catacombes, voulait faire tomber le Synarque.

Mais il semblait penser avant tout au futur des mondes que ce dernier dirigeait.

Kirsten Saeming, elle, se voyait dans le prochain leader d’un territoire déchiré par la guerre civile suite à la mort de son empereur.

Nul ne savait après tout depuis combien de temps le Synarque vivait. Certains parlaient de millénaires. D’autres évoquaient une succession secrète. Mais la réponse concrète, elle, demeurait inconnue.

Quant à My, elle le voulait simplement, lui. Et lui aussi la voulait, elle.

Il voulait aussi faire tomber le Synarque. Et protéger les Catacombes. Et vivre heureux et apaisé.

Apaisement. C’était le mot.

Il ne souhaitait pas réellement tuer le Synarque.

Il voulait apaiser ses voix intérieures.

Et il s’était persuadé que tuer le Synarque, responsable de sa douleur, était la seule solution pour y parvenir.

Or, les sept derniers mois de sa vie lui avaient ouvert une alternative. Une nouvelle opportunité. Il fouilla un peu plus dans son esprit. Cette solution n’était plus loin.

Et lorsqu’elle s’imposa, elle devint évidente. Claire comme de l’eau de roche.

Rester pragmatique. C’était ce qu’il s’était promis lors de sa première discussion avec Jördnyr. Et il tenait un bon compromis entre ça et le reste.

Il réalisa alors que cela faisait quatre minutes qu’il se tenait là, immobile, devant le Synarque. Et le Synarque se tenait lui aussi, immobile, au-dessus de lui, depuis ces mêmes quatre minutes, comme si, imperceptiblement, il l’avait contraint au mutisme.

Il ne lui restait plus de temps.

Il avait gâché ce moment.

Ou peut-être pas. Peut-être au contraire que quelques secondes seulement seraient nécessaires à ce qu’il souhaitait dire.

Lui qui s’était mis à genoux se releva, et, regardant le Synarque dans les yeux, bien que ce fût interdit par l’étiquette, lui dit :

– Je suis un survivant des Catacombes. J’ai échappé au massacre, et maintenant, j’ai accès à plus de richesses que je ne l’aurais ne fût-ce qu’imaginé avant que vous ne déchaîniez votre Garde sur les miens.

Le Synarque ne faisait aucun mouvement. Il semblait cependant attendre l’évidente suite.

– Si je combats, au sein de la Khain Corporation, pour protéger les nouveaux habitants des Catacombes… pourront-ils échapper à leur destin ?

De son regard, le jeune homme défia l’empereur, et écouta les secondes s’égrener. Il comprit bientôt que le Synarque ne lui laisserait pas le temps de répliquer.

Alors, ce dernier commença à descendre le grand escalier. Il alla jusqu’en bas, puis se plaça à un mètre du jeune homme. La distance entre eux avait diminué, et pourtant, il semblait encore plus imposant qu’avant. La lueur verte de ses yeux était plus intense que jamais.

 

– Les Jeux de la Gloire ont force de loi.

 

Ces mots résonnèrent dans la grande salle. La voix était grave, et semblait presque double. Elle était comme en parfaite harmonie avec le corps, la stature et le mythe du Synarque. La réponse, en outre, était sans équivoque.

S’il le désirait, Ilm pourrait défendre les intérêts des Catacombes. La réponse était évidente. Mais il savait surtout qu’il pourrait désormais empêcher le Synarque d’ordonner un nouveau massacre.

Il commença alors à comprendre ce que tout cela impliquait.

Le Synarque donnait à Ilm le pouvoir de changer les choses. Il lui donnait la possibilité de faire de la Synarchie quelque chose de meilleur.

Aussi, il donnait la possibilité à Ilm d’avoir foi en la Synarchie, et donc, de ne plus désirer la chute de son chef suprême, pour défendre les intérêts des siens. De tous les siens.

Allant donc à l’encontre des projets de la Khain Corporation. Mais dans le but d’éviter les catastrophes à venir, et dont le Synarque lui-même était parfaitement au courant de l’imminence… puisqu’il avait ordonné le massacre des habitants des Catacombes.

Il ne restait plus que quinze secondes avant la fin de l’entrevue. Quinze secondes à Ilm pour trouver les mots… ou la posture.

Sans trop savoir pourquoi, il activa alors son appareil de camouflage. Il savait bien que le Synarque pouvait encore le voir.

 

Il s’agenouilla alors à nouveau devant lui. Mais cette fois-ci, il leva la tête.

Il était invisible, comme au milieu d’une masse. Et il regardait le Synarque comme pour le défier de venir le chercher.

Il se sentit représenter alors tous ceux, et tout ce, qu’il cherchait à protéger. Les habitants des Catacombes. Le souvenir du Foyer Alfar. Et son amour pour My.

Il était ainsi, pour lui-même, et peut-être un jour pour les autres, le héros qu’il cherchait à devenir.

 

Pour calmer ses voix intérieures.

 

FIN.