Chapitre 10 : La salle de la bombe

I

Il n'y avait pratiquement plus un seul Tarana dans les égouts, aussi le groupe constitué désormais de Kely, Riaru, Jaka et Tyvyys n'eut aucun mal à franchir ce qui, le robuste résistant s'en rappelait, avait été une barrière infranchissable de robots-soldats. Désormais, il ne s'agissait plus que d'une extension des lieux, qui n'était plus gardée par personne. Le plan de la Résistance semblait avoir fonctionné à merveille.

À un certain point, ils arrivèrent à ce qui, à première vue, leur parut être un cul de sac. Mais lorsqu'ils arrivèrent à quelques mètres de distance du mur où le tunnel se terminait, ils virent qu'une échelle en barres de fer y avait été fixée, et qu'elle remontait jusqu'à une trappe elle aussi en fer, située au plafond.

Riaru savait qu'il n'était pas particulièrement apprécié au sein du groupe. Considéré à raison comme un traître, il n'avait aucunement la confiance de ceux qui marchaient derrière lui, à part peut-être Kely, qui était capable de déceler la vérité du mensonge. Pour dissiper le doute, il avait toujours marché devant les autres, afin de ne pas donner l'impression qu'il allait les attaquer par surprise. Ce fut donc lui qui, malgré le silence ambiant et donc l'absence d'invitation orale, entreprit de grimper à l'échelle pour tenter d'ouvrir la trappe.

– Elle est verrouillée, finit-il par dire, après quelques tentatives.

Il se laissa retomber quelques mètres plus bas, d’une réception adroite, et ce fut Kely qui s’avança alors. Le garde du corps ne mit pas bien longtemps à comprendre son intention.

– Je m’en charge, dit-il en dégainant son arme à distance.

Tyvyys hocha un sourcil. Cela ressemblait aux pistolets à ambre de l’armée, mais quelque chose lui disait que celui-là était plus sophistiqué. Elle en eut la preuve quand, d’un coup sec, l’androïde messager pressa la détente. Un trait de lumière sortit de l’extrémité de l’engin et alla frapper l’obstacle, qui s'envola dans les airs. Ils entendirent ensuite le son métallique de sa chute. Des morceaux de métal tombèrent le long de l’échelle, et de la lumière fut alors visible à travers l’ouverture ainsi créée. Le chemin avait été libéré avec fracas.

Sans laisser le temps aux deux soldats de comprendre ce qui venait de se produire, Kely désigna l’échelle en souriant et commença à y monter, après que Riaru lui eut emboîté le pas. Bon gré mal gré, les résistants les suivirent, non sans se poser des questions ce qui venait d’arriver.

En arrivant en haut, ils débouchèrent dans un couloir plutôt sombre, mais déjà la différence avec les égouts se faisait sentir, tant par l’absence des humeurs propres à une pareille zone qu’au niveau architectural. Les murs en ce lieu étaient finement taillés, et on ne décelait pas d’imperfection visible. Ils étaient faits non pas de pierre brute mais du marbre qui constituait en partie le palais royal.

– Nous y sommes… lâcha Jaka, avant de jeter un œil autour de lui pour s’assurer qu’il n’y avait personne.

D’un geste de la main, Riaru les invita à les suivre.

– Je connais le chemin, dit-il.

Kely confirma d’un hochement de tête. Riaru lui avait dit auparavant qu’il avait fait partie de la garde rapprochée du souverain, et il savait qu’il n’y avait pas de mensonge dans ses propos. Il connaissait forcément l’intérieur de la zone dans laquelle il était chargé d’effectuer sa mission.

Ainsi le groupe continua à progresser, courant à petites foulées. Peu à peu, l’obscurité laissa place à la lumière naturelle émanant du dehors, via de larges fenêtres qui longeaient le deuxième couloir, long de vingt mètres, dans lequel ils venaient de pénétrer. Il n’y avait toujours personne, et les seuls bruits étaient ceux de leurs pas qui se répercutaient sur les murs, ainsi que la rumeur lointaine de la bataille. Les résistants, assistés par le soutien d’une masse populaire enragée, tentaient de forcer l’entrée du palais.

Ce fut lorsqu’ils entrèrent dans un couloir plus grand encore qu’ils tombèrent nez à nez avec un vieil homme vêtu d’une robe richement parée, et visiblement fatigué. Passé une seconde d’hésitation, d’un côté comme de l’autre, Tyvyys se jeta immédiatement sur lui, et lui plaqua la main sur la bouche, avant qu’il n’ait eu le temps de crier. De ses jambes et de son bras gauche, elle immobilisa l’homme, avant de procéder à un étranglement sanguin. Il s’évanouit en quelques instants, et la soldate se releva. Elle l’avait maîtrisé sans le moindre bruit. Kely siffla son admiration, tandis que Riaru et Jaka ne trouvaient rien à dire.

– Tu as réagi encore plus vite que moi… souffla le protecteur du messager. Quelle formation as-tu reçue ?

Pour toute réponse, elle lui adressa un regard suspicieux. Elle ne voulait visiblement pas le lui dire. Jaka était le plus abasourdi par tout cela. Lorsqu’il l’avait rencontrée, il n’avait vu en elle qu’une madame tout le monde sans particularité si ce n’était qu’elle était mariée et mère de plusieurs enfants.

Et la voilà soldate aguerrie capable de maîtriser quelqu’un à mains nues… Elle vient d’où, sérieusement… ?

Il écarta cette pensée lorsqu’il reconnut celui qui gisait désormais à leurs pieds.

– Mais… C’est Lijep…

À son regard, il vit que Tyvyys elle aussi venait de le reconnaître.

– Qui est-ce ? demanda Kely.

– Le ministre des affaires étrangères, répondit Riaru avec assurance. Et accessoirement, l’éminence grise des Anciens Nobles de Kalom. Nul doute qu’il a eu un rôle à jouer dans les derniers événements.

Une interrogation se posa alors :

– Que doit-on faire de lui, maintenant ? demanda Tyvyys.

La question était pertinente. Si cet homme avait tant d’importance au sein de l’appareil gouvernemental firenéen, peut-être était-il même celui qui avait fait entrer Minahi dans le palais, et lui avait permis de prendre le contrôle de l’intégralité des robots de la ville. Ainsi, il y avait fort à parier qu’il pourrait leur indiquer où se trouvait précisément Minahi.

– D’accord, on le prend avec nous. La soldate, tu penses qu’il va se réveiller dans combien de temps ? dit Riaru.

L’intéressée fronça les sourcils, avant de répondre :

– Je dirais… dix bonnes minutes, au moins.

– Très bien. Allons-y. Nous n’avons plus beaucoup de temps.

Ils se remirent en route. Ils étaient dans un nouveau couloir, encore plus grand. Dans leur dos, Kely avait pu apercevoir une grande porte, et derrière eux, les bruits des affrontements s’étaient amplifiés. Sans doute était-ce là la porte principale. Et cela expliquait peut-être pourquoi la personne qui les suivait désormais en toute discrétion les avait-elle attendus à cet endroit.

 

II

 

Un quartier général d’État-major de fortune avait été établi sur une place de la cité de Tavanà relativement petite et qui ne possédait que deux accès, ce qui la rendait facile à défendre en cas de problème, et permettait une fuite, sans être non plus trop ouverte. Elle se situait à deux cents mètres des hostilités, ainsi les informations ne mettraient pas trop de temps à circuler. Il y avait là une dizaine de gardes ainsi que plusieurs hauts gradés de l’armée de Fiaama, plusieurs capitaines entourant un homme en veste noire ajoutée d’un grand chapeau portant une plume, sans aucun doute le fameux commandant.

Sokrata s’approcha de ces derniers, suivis de quelques uns de ses hommes. Les résistants étaient peu nombreux à avoir de véritables uniformes militaires, ainsi, pour les distinguer du reste de la masse populaire, on leur avait distribué des brassards rouges.

Le commandant se tourna vers eux et les salua. Les gardes se placèrent immédiatement devant lui, en posture défensive. Le caporal firenéen chercha immédiatement à apaiser les esprits, en se présentant à ses homologues.

– Je suis Sokrata, caporal de l’Armée Royale de Firenea, et numéro 3 de la Résistance. Je suis en charge de la bataille en cours.

– Je vous salue, répondit immédiatement l’intéressé. Je suis Avona, commandant de la cinquième division de l’Armée Royale de Fiaama. C’est donc à vous que l’on doit toute cette anarchie ? Vous étiez désespéré au point de faire appel au peuple ?

Sokrata se garda bien de lui répondre par l’affirmative la plus totale.

– C’est bien le général Lehibe et moi-même, ainsi que son Altesse le prince Soan, qui avons conçu cette stratégie. Il n’est pas utile de parler de cela maintenant, le temps nous est compté.

– Vous ne croyez pas si bien dire, nous avons bien l’intention d’occuper ce palais avant la tombée de la nuit. Et si en bonus nous pouvons avoir la tête de Minahi sur un plateau, le goût de la victoire n’en sera que meilleur.

Sokrata ne tarda pas à comprendre ce que le commandant fiaamand insinuait. Si son armée était intervenue, la chose n’allait certainement pas être gratuite. Imposer des réparations, un tribut de départ, peut-être une annexion au nom de la filiation, en arguant que le roi était mort. La rumeur s’était répandue désormais, ils ne tarderaient pas à le savoir. S’il n’y avait pas d’héritier désigné pour le trône, les royaumes voisins ne tarderaient pas à faire valoir leur ascendance impériale pour prendre le contrôle du territoire. Et vu l’état dans lequel se trouvait le prince Soan lorsque le caporal l’avait laissé, s’ils le retrouvaient, ce serait la fin. Et en demandant aux forces fiaamandes de se dépêcher, peut-être avait-il fait une erreur.

Cependant, les événements allaient prendre un tour inattendu.

– Regardez !

Suite à l’interjection de l’un des gardes, et au doigt de ce dernier pointé vers le ciel, tous levèrent les yeux en l’air. Le spectacle qui s’offrit alors à eux déconcerta Sokrata au plus haut point. Ce qui s’apparentait à une gigantesque sphère chromée descendit du ciel à une vitesse mesurée, ralentissant progressivement. Autour d’elle, c’était comme si l’air se déformait pour lui laisser le passage, et il sembla qu’elle allait s’écraser sur le palais royal. Elle se stabilisa néanmoins au niveau des jardins royaux, et s’immobilisa pour de bon. Le tout s’était fait presque sans bruit.

– Qu’est-ce que…

La sphère s’ouvrit alors par en dessous, et une rampe s’en détacha, puis une multitude de silhouettes humaines en sortirent. Une fois de plus, Sokrata ne mit que peu de temps à faire le lien. Un monstre technologique d’une telle ampleur ne pouvait provenir que de la République de Mahery. D’ailleurs, Avona était arrivé à la même conclusion.

– Les Républicains sont en train de nous doubler ! beugla-t-il. Accélérez la cadence, à n’importe quel prix !

– Oui, commandant ! s’écrièrent les capitaines en cœur, avant de se rediriger au pas de course vers les affrontements.

D’un claquement de doigt, il ordonna aux gardes de l’aider à ranger les nombreux plans qui avaient été installés. L’État-major fiaamand allait encore devoir se rapprocher pour ne pas être déphasé par rapport à l’avancée des troupes. Sokrata lui-même, par quelques politesses et une révérence, s’empressa de prendre congé. Il s’était absenté trop longtemps et il ne fallait pas que les hommes et les femmes dont il avait la charge ne commencent à agir trop indépendamment. Et malgré tout, il ne pouvait pas s’empêcher de trouver que la tournure prise par les événements était fascinante.

 

III

C’est quoi, ce sens de l’observation… ? pesta intérieurement Helen.

Dix secondes plus tôt, l’androïde qu’elle était censée surveiller l’avait pointée du doigt, et tout le groupe qui l’accompagnait lui était tombé dessus. Elle qui croyait être discrète avait rapidement été forcée de se dévoiler, alors que sa couverture venait d’être défaite aussi simplement que si elle avait marché normalement dans leur direction. Elle ne pouvait y croire.

– Encore toi, grinça Riaru en la couvrant d’un regard mauvais.

Il lui semblait qu’au moindre faux mouvement, il s’abattrait sur elle. Sans son armure, même si elle avait troqué ses haillons pour une tenue en cuir souple favorisant le déplacement silencieux, elle ne pourrait pas résister si un seul coup de rapière faisait mouche au bon endroit. Et bien évidemment, elle avait à nouveau été dépossédée de son fusil de précision.

Dans cette atmosphère tendue, Kely faisait figure d’intrus. Loin d’être effrayé, il gardait simplement son calme, et un petit sourire en coin éclairait son visage. Tous le regardèrent avec étonnement lorsqu’il s’avança soudain en direction de la mercenaire qui, elle-même, n’osait pas faire un mouvement. Riaru voulut le retenir, mais sa main tendue ne rencontra que du vide. Arrivé à cinquante centimètres d’Helen, il prit une inspiration, puis dit :

– As-tu pensé que la voix que tu as entendue venait d’un dieu ?

Le sang de la chasseuse de primes se glaça dans ses veines.

– … c’était toi ?

L’androïde sourit de plus belle, puis acquiesça en hochant vigoureusement la tête.

Le visage d’Helen se décomposa.

– Comment ça ? interrompit Riaru. C’est quoi, ces messes basses ?

Kely se tourna alors vers lui avec un air faussement désolé, et lui dit :

– C’est moi qui ai permis à Helen de s’échapper. Cela faisait plusieurs minutes que j’avais entendu des gens se rapprocher et je me doutais qu’elle cherchait à en profiter. Alors je lui ai donné une occasion.

– Je ne comprends pas, souffla le guerrier voronien. Peu m’importe comment… Pourquoi est-ce que tu as fait ça ?

Un sourire en coin se dessina alors sur le visage de l’androïde.

– En prévision de l’instant présent.

À nouveau le silence s’abattit dans cette large salle à la forme de voûte, où même l’absence de bruit semblait résonner en écho. À la fin de ce dernier, Kely jugea bon de reprendre la parole, et s’adressa à la mercenaire :

– Helen, depuis combien de temps quelqu’un ne t’a-t-il pas aidée ?

Seul un léger soupir lui répondit, et il enchaîna :

– Je te propose de nous rejoindre. De laisser tomber le reste et de te battre à nos côtés pour vaincre Minahi avant qu’il ne soit trop tard.

À nouveau il marqua une petite pause. Le regard d’Helen avait commencé à changer.

– Cela ne contrevient ni à ta mission de m’amener à Minahi, ni à celle de me surveiller que l’on a dû te donner. Je me trompe ? ajouta-t-il, avant de lui lancer un léger sourire.

Helen pesta. Il avait raison.

– … c’est d’accord.

Mais elle ne put pas s’empêcher de lui jeter un regard plein de reproches. Elle se sentait presque humiliée par ce petit androïde qui s’était admirablement joué d’elle. Mais même si elle n’avait pas voulu contrevenir à ses ordres sans se retrouver à nouveau réduite à l'état de prisonnière, elle n’avait pas d’autre choix que de le suivre. Elle considéra un instant supplémentaire la main que Kely lui tendait désormais, et grinça des dents tout en approchant la sienne pour la serrer.

Cela dura une dizaine de secondes, mais il lui sembla que c’était bien plus. Elle pouvait sentir la paume froide de l’androïde appliquer une légère pression sur la sienne, qui était brûlante. Quand elles se relâchèrent, il lui adressa un énième sourire, avant de se retourner vers la direction dans laquelle ils devaient se rendre. Vers la salle du trône du Royaume de Firenea. Ils se mirent en marche, et elle les suivit.

D'un côté cela allait dans le sens de ses objectifs. De l’autre, elle se sentait incroyablement humiliée. Car dans la plus grande des simplicités, et en une minute à peine, ce messager qu’elle coursait depuis plus d’une semaine avait réussi à la convaincre de le rejoindre dans son camp de son propre chef.

Mais elle ne pouvait pas réfléchir à cela. Elle ne l’avait jamais réellement pu. Elle vivait éternellement dans l’instant présent, et dans l’espérance d’un avenir à peine plus clément qu’il ne l’avait été jusqu’ici. Alors elle se contentait de le suivre, tout en restant dans l’expectative et dans l’attente. Les plans de Minahi, elle les connaissait désormais grâce à Fahefana. Alors c’était aussi vers sa propre survie qu’elle était en train de marcher.

IV

 

La chambre à coucher de la maison de la résistante Tyvyys n’avait jamais paru plus exiguë qu’elle ne le semblait maintenant. Les deux androïdes apparaissaient comme pratiquement secondaires à cette scène. Après tout, ils n’étaient que des machines dont les émotions étaient programmées, et pour la mort d’un humain dont ils ne connaissaient le passé, le présent et le futur, que depuis deux heures à peine, il leur était impossible d’exprimer plus qu’une sorte d’amertume.

Au contraire d’eux, le général Lehibe était complètement effondré au pied du lit dans lequel le prince Soan avait rendu l’âme. Son corps apparaissait désormais comme apaisé, libéré de toutes les contraintes de la vie humaine. Le vieux dignitaire du royaume voyait tout ce pour quoi il avait lutté disparaître devant lui. La dynastie royale était terminée avec le décès de ce prince qui avait représenté pour lui tant d’espoir. Et la suite des événements se présentait à lui comme tout aussi inéluctable. Les trois autres royaumes de l’ancien Empire de Kalom n’allaient pas tarder à réaliser l’événement et feraient valoir de prétendus droits, au nom de la dignité impériale. Le territoire firenéen qu’il chérissait tant serait déchiré comme la carcasse d’un paisible herbivore par des rapaces sans scrupules.

Et Soan n’était pas que cela pour lui. Il respectait le défunt roi, sa Majesté Afolkah IV, comme son souverain de droit, mais il n’avait jamais pu s’empêcher d’avoir des doutes quant à cet individu ambigu qui était capable d’amadouer le peuple par des discours rassurants et enflammés, tout en riant ouvertement de lui dans l’enceinte du palais royal. Qu’avait-il concrètement fait pour le rayonnement de la couronne ? Peu de choses, en vérité. En Soan, Lehibe voyait un air de changement. Un jeune garçon prometteur aux idéaux plus libres et plus ouverts, qui avait encore de nombreuses années pour apprendre à devenir celui qui ferait avancer le royaume sur la voie du progrès. Terminé. Soan était mort. Tout était fini.

Une main se posa alors sur son épaule. Le vieux général releva lentement la tête. Il s’agissait de Tovy. Il l’avait presque complètement oublié. L’androïde attitré, le sosie du prince n’avait pas l’air d’être particulièrement triste. Le mydriase de ses yeux n’était étrangement plus là, comme s’il s’efforçait de la retenir. Et dans ses pupilles, une petite lueur brillait. Il ne souriait pas, mais il paraissait décidé.

Décidé à quoi ?

– Relevez-vous, général, dit-il.

Lehibe lui adressa un regard plein d’incompréhension. Que lui voulait-il ? Depuis quand avait-il le droit de lui parler ainsi ?

– Je suis le roi, désormais, dit Tovy.

… Non…

Les événements les plus récents lui revinrent en mémoire. Soan se relevant difficilement, et sacrant laborieusement son ami avant de succomber à ses blessures. Des larmes perlèrent à ses yeux. C’était bien trop pénible.

– Général. C’est un ordre. Relevez-vous.

… C’est impossible.

Lehibe finit par s’exécuter, et regarda Tovy. L’androïde le fixa derechef. Il ouvrit la bouche.

– J’ai toujours été pragmatique. Soan le savait. Je le serai toujours, car j’ai été programmé ainsi. J’ai été désigné pour être le roi de Firenea, et j’honorerai sa parole. Je serai le Roi Soan, tout en étant le Roi Tovy. Parce que c’est ce que Soan aurait voulu. Et là où il est maintenant, je suis certain que c’est ce qu’il veut.

Les larmes de Lehibe s’interrompirent peu à peu, et commencèrent à sécher. Ce n’était pas digne de lui, après tout.

Je… Je ne peux pas… Ou alors… Est-ce la seule solution… ? Est-ce vraiment ce que son Altesse voulait… ? Oui… C’était sans aucun doute ce qu’il voulait… Et pour le salut du royaume… n’est-ce pas la meilleure solution ?

Il déglutit.

Si.

Alors, d’un mouvement sec et rapide, il s’agenouilla, et baissa la tête en face de l’androïde.

– Je vous jure allégeance, votre Majesté. Puissent votre nom et votre grandeur rayonner dans le continent tout entier.

Et pour la première fois depuis plusieurs jours, lorsqu’il parlait avec Soan dans cette salle humide des égouts où la Résistance s’était terrée, Tovy sourit.

V

 

Lorsque Sokrata eut enfin rejoint à nouveau le cortège des insurgés de la capitale, il lui apparut évident qu’il était encore moins dense que lorsqu’il était parti. Beaucoup avaient fui, tandis que d’autres avaient profité d’une brèche, momentanément ouverte, dans la muraille d’armures des Tarana. Beaucoup d’autres encore étaient morts. Depuis le toit d’une maison, où il s’était encore une fois posté, même si cette dernière se trouvait plus proche du palais, il voyait quelques dizaines de personnes de l’autre côté de l’entrée, dans les jardins royaux. Certains avaient donc pu passer. Cela pouvait devenir un facteur de motivation pour les autres résistants. Ce qu’il constatait aussi, c’était que l’armée de Fiaama, aussi fière fût-elle, avait bien du mal à briser le mur de robots. L’armée de Firenea n’avait pas dit son dernier mot. Le caporal ne savait pas s’il devait s’en inquiéter pour le présent ou s'en réjouir pour le futur.

Dans les jardins, il y avait un mélange hétéroclite et assez surprenant. On y trouvait en majorité les soldats républicains qui étaient arrivés de la manière la plus impressionnante possible, par l’improbable voie des airs. Il y avait aussi des fiaamands, qui avaient réussi à passer, probablement en même temps que les résistants et les civils insurgés. Ces derniers étaient comme perdus, tandis que les troupes de Mahery, mobiles, commençaient déjà à se déployer tout autour du palais, et notamment au niveau de la grande porte d’entrée. Mais cette dernière, et sans doute l’avaient-ils compris, était presque impossible à ouvrir. Tavanà avait longtemps été une place militaire forte, et malgré les aménagements ayant eu pour but de le camoufler, le palais royal de Firenea était un véritable château fort. Y entrer serait loin d’être une mince affaire. Du moins Sokrata le croyait-il.

Il avait sous-estimé, une fois de plus, les progrès fulgurants de la technologie durant le dernier siècle. Et il en eut une nouvelle démonstration lorsque après une bruyante détonation, un nuage de fumée s'envola autour de la fameuse entrée, avant d’être rapidement dissipé par le vent. Et à sa disparition, la porte elle aussi n’était plus véritablement là. De nombreux morceaux calcinés étaient visibles au loin sur le sol, et déjà les soldats républicains pénétraient dans l’édifice. C’est avec un regard ahuri que le caporal accueillit la nouvelle.

Qu’est-il en train de se produire, à la fin ?

Il ne comprenait pas. Les derniers jours avaient été marqués par des discussions et un calme plat, et depuis le début de cette journée, tout avait basculé, à plusieurs reprises, et à chaque fois en quelques fractions de seconde.

 

Il se rappela alors d’un repas qu’il avait pris, deux ans auparavant, avec le général Lehibe, quand lui-même commençait à monter en grade dans la hiérarchie de l’armée firenéenne.

Il s’en souvenait comme si c’était hier. Les deux hommes déjeunaient alors au sein du poste de la garde civile. C’était la première fois qu’ils se voyaient en face à face, et il était intimidé. Le général, pour détendre l’atmosphère, avait engagé la conversation en parlant de l’histoire du royaume.

Sokrata était un passionné d’histoire. Aussi avait-il suivi, et il s’était rapidement détendu, se permettant même, il en éprouvait maintenant une certaine honte, de lui opposer sa propre opinion dans un débat animé.

Lehibe ne s’en formalisait guère. De son propre aveu, il préférait des officiers qui lui tenaient tête plutôt que des couards qui n’osaient rien lui reprocher. Mais alors que la discussion avait divergé sur le temps qu’il fallait à des événements pour se mettre en place, il avait, avec dans la voix un ton paternaliste bienveillant, prononcé ces mots :

– Sachez, jeune homme, qu’une heure peut suffire à détruire le monde. Ou à le sauver.

 

Et cette phrase devait résonner dans l’esprit du caporal, à travers les années, pour venir le rattraper alors qu’il observait ce qui se produisait maintenant en face de lui. Il n’avait pas cru Lehibe lorsqu’il lui avait dit cela, à l’époque. Et pourtant, le vieux général aurait difficilement pu avoir plus raison que maintenant.

Presque anesthésié, il n’entendit même pas alors la résistante qu’il avait vue plus tôt arriver en courant derrière lui. Elle qui venait pourtant le prévenir que l'armée de robots avait soudainement cessé de bouger, et que les résistants, les civils et l’armée fiaamande entraient en masse dans les jardins royaux.

VI

 

La vision de Lijep lorsqu’il émergea d’un étrange sommeil dont il ne pouvait pas estimer la durée fut particulièrement étonnante, à tel point qu’il eut du mal un moment à être certain d’être bien réveillé. Mais la réalité des sens le rattrapa bientôt et il dut se rendre à l’évidence, il était de retour parmi les vivants, et entouré d’un groupe pour le moins hétéroclite dont il reconnaissait quelques membres. Mais le fait de voir Hafestani et Helen marcher l’un à côté de l’autre avait de quoi être déroutant.

Le jeune garçon qu’il identifia rapidement comme étant un androïde fut le premier à remarquer qu’il s’était réveillé, et alerta ses compagnons, qui se retournèrent comme un seul homme pour regarder l’Ancien Noble. Lijep les considéra à son tour, avec l’air d’un lapin apeuré pris dans un piège et entouré de chasseurs. L’amusement qu’il pouvait percevoir dans le regard de ce même androïde amplifiait ce sentiment. Il parut d’ailleurs s’en rendre compte, car il éclata de rire, ce qui sembla étonner les autres.

– Bon réveil ! lâcha-t-il alors, les prenant de court. Je m’appelle Kely ! Est-ce que je peux te poser quelques questions ? Nous cherchons la salle du trône, pour aller voir Minahi. C’est possible ?

Devant ce franc-parler ridiculement enfantin, le vieil homme bafouilla :

– Je… Je ne… enfin…

L’androïde rit de plus belle, avant de passer une main devant sa bouche, puis de reprendre :

– Réponds à ma question de tout de suite, s’il te plaît, où tu vas mourir comme nous tous.

L’Ancien Noble écarquilla les yeux.

– … Comment ça ?

– Eh bien, renchérit Kely, tu ne t’es même pas posé la question avant de lui faire confiance ? Ou alors tu étais désespéré à ce point ? Je me demande… Enfin, ce n’est pas très important. Réponds à ma question, maintenant.

Lijep n’arrivait plus à parler. Tout cela lui apparaissait comme étant bien trop fantasmagorique. Il tremblait de tout son corps, mais chercha quand même à se relever d’une démarche chancelante. Après tout, que pouvait-il faire d’autre ? Il s’en rendait compte, ce qui se déroulait maintenant découlait de ses propres actions.

Il voulait stopper Minahi. Il ne savait pas exactement ce que le despote cherchait à accomplir, mais il avait acquis la certitude qu’il n’était pas du côté des Anciens Nobles, contrairement à ce que ses paroles envoûtantes avaient auparavant pu laisser croire. Il leva un bras, puis, joignant le geste à la parole, dit finalement :

– Suivez-moi.

 

Une détonation se fit alors entendre et poussa tout le groupe à s’arrêter de nouveau. De la fumée devint rapidement visible, en provenance du bout du couloir, puis des cris. On braillait des ordres à quelques centaines de mètres de là où ils se trouvaient. Il ne leur fallut pas beaucoup de temps pour saisir ce qui s’était produit, et Jaka fut le premier à formuler la pensée générale avec de l’espoir dans la voix :

– Ils ont réussi à entrer !

– Dépêchons-nous ! s’écria alors Lijep, qui lui était plutôt effrayé.

Son ton pressant enjoignit les autres à l’écouter et à prendre sa suite, se mettant à courir pour rejoindre la salle du trône le plus vite possible. D’autant plus que depuis quelques instants, une légère vibration commençait à se faire sentir.

 

Après plusieurs minutes de course pratiquement en ligne droite, ils s’arrêtèrent devant une gigantesque porte de plusieurs mètres de haut. Elle était constituée d’un bois de chêne visiblement ancien et de gonds en métal, et semblait garder depuis des siècles ce qui se trouvait de l’autre côté. Personne ne pouvait s’y tromper : il s’agissait bien de l’entrée de la salle du trône.

Ils y étaient enfin. Derrière cette porte se trouvait Minahi. Et la bombe à ambre. Tyvyys et Jaka, les deux résistants qui avaient passé de nombreux jours dans la crainte du despote et meurtrier du roi, étaient les plus tendus du groupe, car ils allaient être confrontés à lui pour la première fois. Riaru et Helen, qui l’avaient déjà rencontré, étaient plus calmes mais pas sereins pour autant. Lijep, lui, tremblait comme une feuille à l’idée de revenir en face de celui qu’il avait aidé et soutenu dans son coup d’État, mais cette fois-ci en tant que son ennemi. Kely, lui, était le seul à paraître complètement serein. Riaru crut même percevoir sur son visage une once du sourire qu’il avait exprimé plus tôt envers Helen. Mais peut-être était-ce seulement son imagination.

Le garde du corps emboîta le pas de l’androïde et se dirigea vers ce qui apparaissait comme une petite porte dans la grande, légèrement détachée, disposant de ses propres petits gonds en métal et d’une poignée, et mesurant deux mètres de hauteur. Riaru tourna la poignée et ouvrit la porte. Rapidement, surmontant l’appréhension, tout le monde entra, Lijep fermant la marche.

La salle aux airs de cathédrale était plongée dans l’obscurité, à l’exception du trône qui émettait une lueur dorée. Une légère rumeur y était perceptible et semblait venir du fond, derrière le trône.

– Il n’y a personne, lâcha laconiquement Kely après avoir examiné les lieux d’un regard circulaire.

Les membres du groupe se détendirent quelque peu, mais ne relâchèrent pas leur vigilance à mesure qu’ils progressaient dans la salle. Le bruit de leurs pas résonnait contre le sol de pierre. Ils arrivèrent bientôt au niveau du siège royal, et s’arrêtèrent de nouveau. Sans attendre, Kely s’avança seul vers ce dernier.

– Attendez ! tenta désespérément Lijep, tandis que Riaru avait essayé de le rattraper avec son bras, sans succès. L’androïde passa derrière le trône.

Quelques secondes plus tard, il reparut, et d’un geste de la main, les enjoignit à le suivre. Ils s’exécutèrent.

Derrière le trône se trouvait un mur. Aux yeux de tous, il n’y avait rien de plus. Mais pas à ceux d’un androïde. Kely le désigna. Non seulement le bruit venait clairement de cet endroit, mais la vibration qu’ils sentaient depuis tout à l’heure s’était intensifiée.

Le messager fit quelques pas, puis, posant sa main sur le mur, sembla attraper quelque chose. D’un mouvement agile, il ramena son bras vers l’arrière, emmenant avec lui le drap de toile poussiéreux qu’aucun autre n’avait vu, et dévoilant par là même un passage dissimulé.

Un par un, ils s’engouffrèrent dans l’ouverture, puis parcoururent un long couloir dont il était difficile, en raison de l’absence quasi-totale de lumière, d’affirmer s’il descendait, montait où continuait tout droit. Au bout, il y avait une source de lumière qui disparaissait par intermittence, comme si une ombre passait dessus. Quelques centaines de mètres plus loin, ils débouchèrent dans une nouvelle salle, plus petite que celle du trône, complètement coupée de l’extérieur. La lumière était tamisée, et l’objet qui en était la source était une grande masse au centre de la pièce. Un énorme bloc formé de plusieurs couches, de pierre et d’ambre de feu et d’eau. La bombe. Ce qui n’était auparavant qu’une simple vibration était désormais comme un léger tremblement de terre, car ils pouvaient maintenant la ressentir bien plus clairement. Il y eut alors un bruit sec sur le sol. Une ombre se forma au dessus d’eux. Riaru recula juste à temps lorsque celui qui la projetait se réceptionna avec violence sur le sol.

Il y eut plusieurs secondes de flottement durant lesquelles Minahi toisa le groupe du regard. Les deux entités s’observaient comme pour s’étudier, et aucun mot n’était échangé. Le despote portait encore son intimidante armure de métal gris foncé, dont la lumière vacillante derrière lui nuançait la couleur et la faisait briller. Fermement tenue dans sa main droite, une hache noir de jais mesurant bien deux mètres. Un œil averti pouvait remarquer les reflets rouges de cette dernière : de l’ambre infernale concentrée. C’était avec ça qu’il allait forcer l’activation de la bombe.

– Lijep… Je me doutais que tu ne me faisais plus confiance… Mais jusqu’à ce point… Tu es habile dans l’art de retourner ta veste.

Il n’y eut aucune réponse de la part de l’intéressé, qui agissait comme s’il espérait que sa taille allait être divisée par dix dans la seconde qui suivrait. Mais Minahi l’ignora vite pour diriger son regard vers l’androïde.

– Et je suppose que tu es le fameux porteur du message. Félicitations, Helen, tu as accompli ta mission.

Il porta la main au bas de sa hanche droite, et ouvrit une sorte de poche dont il extirpa un petit objet, avant de le lancer vers la mercenaire. À l’exception d’elle et de Kely, tous eurent un mouvement de recul. Elle attrapa ce qui lui avait été lancé, et l’examina. C’était une petite clé en argent. La fameuse clé contenant son immunité diplomatique à vie. Elle adressa un sourire au despote, qui répondit :

– J’ai tenu ma promesse. Nous sommes désormais libres de tout contrat.

– Je ne vous le fais pas dire, ironisa-t-elle en retour.

– Es-tu sûre de ne pas vouloir être de mon côté ? Tu seras pourtant épargnée.

– Je me suis déjà engagée sur une nouvelle mission. Il m’est interdit d’y contrevenir.

– Soit.

Serrant les poings, s’appuyant sur la jambe gauche, Minahi se mit en position de combat. Se plaçant devant Kely pour le protéger, Riaru fit de même. Helen arma son fusil, Tyvyys et Jakka portèrent les mains à leurs armes respectives.

– Wow ! lâcha Kely, comme impressionné par tant de prestance. Tout ça ressemble à une histoire de chevaliers !

Ignorant cette pique, et dégainant sa rapière avec grâce, Riaru adressa quelques mots à son ennemi.

– Nous n'avons pas vraiment eu le temps de discuter, la dernière fois.

Minahi inclina la tête sur le côté.

– Je te l’accorde. Et je suppose que c’est grâce à toi que le prince s’en est tiré.

Le protecteur sourit.

– Bien deviné.

Derrière lui, Tyvyys hausse un sourcil.

Dans quel camp est-il… ?

– Il n’y a plus rien à sauver, cracha Minahi. Helen, elle, le sait mieux que moi, et que nous tous. Vous connaissez certainement déjà ce qui se trouve derrière moi. Après tout, Lijep est avec vous. Une fois qu’elle aura déchaîné sa puissance, il ne restera plus que nous ici. Même la capitale n’y survivra pas. Aurez-vous toujours une raison de me tuer à ce moment ?

– Je ne suis pas là pour sauver le monde, répondit Riaru. Je suis là pour confondre un imposteur.

Il fit deux pas en avant, avec une extrême rapidité, et lâcha son premier coup. Minahi leva le bras, et dans un fort bruit métallique, le para sans ciller. Le garde du corps sourit, et adressa sa dernière parole alors que le combat venait de commencer.

– Le seul et unique Minahi, c’est moi. Je suis venu reprendre mon titre.

Un deuxième coup, puis un troisième. Tous deux contrés avec la même facilité que le premier, tandis que le despote partait dans un rire nerveux qui rebondit contre les parois de la salle. Puis il attaqua à son tour. En dépit de la taille de son arme, ses assauts étaient rapides et très puissants. Riaru eut le temps d’esquiver le premier en bondissant en arrière, juste au niveau de Jaka, qui ne quittait pas la hache des yeux. Levant son épée, il adopta une posture défensive et prit fermement appui sur sa jambe arrière, pour parer le coup suivant. Mais il avait largement sous-estimé la puissance de ce dernier, qui le frappa avec une extrême violence pour l’envoyer valser deux mètres derrière dans un hurlement rauque. Profitant cependant de l’ouverture ainsi créée, Riaru bondit en avant pour porter un coup d’estoc. C’était sans compter sur la vivacité du faux-Minahi qui leva son bras libre et dévia la lame avant de se baisser pour viser son ventre. Sentant le choc venir, le garde du corps saisit son boomerang en une fraction de seconde, lâchant momentanément son arme, et s’en servit pour frapper la main du despote, esquivant le coup, puis récupérant la rapière tout en se réceptionnant sur le sol, avant d’agilement bondir de nouveau vers l’arrière.

Le coup de feu du fusil d’Helen partit à ce moment-là, visant la tête du despote. Ce dernier l’avait déjà prévu et se pencha de quelques centimètres, laissant la balle passer au dessus de lui. Mais elle alla percuter la bombe à ambre, juste derrière, provoquant comme un éclair qui illumina la salle et éblouit tous ceux présents à l’intérieur, ce dont le faux-Minahi profita pour s’avancer et porter un violent coup au vrai, du bout de sa hache. Riaru alla s’effondrer quelques mètres plus loin, et cracha une gerbe de sang, tandis que la luminosité diminuait à nouveau. Il se releva en serrant les dents, resserrant la pression sur sa rapière. Le despote en armure n’allait pas le laisser s’en tirer comme ça. Parcourant en une seconde la distance qui les séparait, il leva à nouveau sa hache, se préparant à le toucher de son tranchant cette fois-ci.

Mais Helen n’était pas à court de munitions, et un deuxième coup de feu partit, pour toucher le despote au torse. Même si le projectile avait entamé son armure sans pour autant rentrer dans sa peau, il en avait été déstabilisé, ce qui laissa le temps à Riaru pour se repositionner et lui porter un nouveau coup d’épée, qui s’écrasa contre le ventre de l’armure, parvenant à l’ébrécher. Le faux-Minahi hurla avant de lancer son poing en avant ; le protecteur se baissa pour l’éviter, mais s’exposa alors à ce qui suivit : le pied du despote alla se ficher dans son ventre, lui arrachant un cri. Il répondit d’un coup de pied croissant qui toucha le despote sur son flanc, et lui laissa suffisamment de marge pour se mettre à nouveau hors de sa portée.

– Ne pas toucher la bombe, souffla-t-il à la mercenaire, qui lui répondit par un regard noir, avant de préparer son troisième tir.

Le faux-Minahi n’avait pas perdu de temps et gardait les yeux rivés sur le fusil, se préparant à esquiver. Riaru fit un signe de tête à Tyvyys, qui le lui rendit d’un air entendu, et ils sautèrent tous les deux en avant, préparant de nouveaux coups d’épée. Le faux-Minahi prit sa hache dans ses deux mains et la leva parallèlement au sol, bloquant les lames de ses adversaires, avant de les forcer à se reculer d’un mouvement rapide. Reprenant la hache dans une main, il prit du recul en se penchant en arrière, légèrement attiré par la lourdeur de son arme, tout en cherchant sans succès à les frapper de son pied droit, avant de la relancer vers l’avant pour chercher à asséner un impact dévastateur. Riaru recula juste à temps. Tyvyys eut moins de chance, et fut partiellement touchée. Un craquement sinistre se fit ressentir : une de ses côtes avait été brisée par le choc. Pour autant, elle ne fléchit pas. Le despote avait pris un risque, et son propre flanc droit était désormais complètement exposé. Elle lança son bras en avant, et son épée s’enfonça de dix centimètres dans l’armure. Ce fut au tour du faux-Minahi de hurler, mais sa protection avait amorti la plus grande partie du choc, et la souffrance ne l’empêcha pas de relancer à nouveau la hache. Surmontant la douleur, Tyvyys fit une pirouette et évita le coup fatal, reprenant position un mètre plus loin, mais son visage était maintenant déformé par la douleur. Démobilisée des années auparavant, elle n’avait plus eu l’occasion de souffrir comme maintenant. Riaru, lui, éprouvait quelques difficultés à respirer, mais était bien plus rodé. Le despote, lui, paraissait toujours aussi solide, malgré les fissures visibles dans son armure, comme si rien ne pouvait l’ébranler.

Le garde du corps de Kely repartit à l’attaque, plaçant sa rapière légèrement derrière lui, pointée en direction de sa cible : l’ouverture dans l’armure de son adversaire. Ce dernier l’avait déjà compris, et la protégea de sa main valide. Mais Riaru avait lui-même anticipé ce comportement face à une action prévisible, et remonta légèrement la lame pour la diriger vers la poitrine du faux-Minahi. Il fit mouche, et une nouvelle fente apparut dans l’armure. De plus, le coup porté avait été suffisamment fort pour le blesser, même si cela n’allait pas l’empêcher de se battre. Sans attendre la réponse de son adversaire, il lui asséna un coup de pied au menton, avant de tenter un direct du droit. Mais il n’avait pas prévu la suite. Avant d’avoir pu atteindre sa cible, il fut stoppé net. La main droite du faux-Minahi venait de se refermer sur son poignet, et le maintenait fermement accroché. Le protecteur venait de faire une grave erreur.

Le despote commença à enchaîner les coups de poing dans le ventre, tout en s’en servant comme bouclier humain pour ne pas être ciblable par Helen. Tyvyys voulait avancer, mais elle ne trouvait pas d’ouverture. Jaka était toujours inconscient. Riaru avait encore les yeux ouverts, mais les dégâts qu’il avait reçus le rendaient complètement inopérant.

– Aggh… lâcha-t-il en essayant de tourner la tête.

Le faux-Minahi le laissa tomber à terre, tout en ramassant sa hache, qu’il leva haut dans le ciel, avant de l’abaisser.

À nouveau, un son métallique d’une rare intensité, lorsque l’épée de Tyvyys rencontra sa trajectoire. La soldate luttait avec l’énergie du désespoir pour protéger le plus fort combattant du groupe.

– Inutile, la railla le despote, qui continuait d’augmenter la pression ; elle n’allait pas tarder à craquer, si sa lame ne se brisait pas avant.

– Helen ! Maintenant ! hurla la résistante.

L’intéressée ne se fit pas prier, et pressa la détente du fusil. Le projectile atteignit le torse de sa cible, et cette fois, sembla s’enfoncer profondément dans sa chair. Le despote recula sous l’impact, en beuglant de douleur. Enfin, un coup l’avait véritablement blessé. Tyvyys jeta un coup d’œil à Riaru. Ses yeux étaient fermés, mais il souriait.

Mais le combat ne faisait que commencer. Le faux-Minahi ne tarda pas à se relever. La lueur rouge de sa visière semblait plus intense que jamais.

– C’est bien trop tard…

Tyvyys avait oublié la prudence, et ne s’était pas encore décalée. De plus, sa côte cassée l’empêchait de se mouvoir avec autant d’aisance qu'avant. Ses réflexes étaient encore vifs, mais elle ne put pas éviter complètement la hache. À nouveau, cette dernière la toucha à la hanche, faisant couler une gerbe de sang. Tyvyys se força malgré tout à se tenir sur ses jambes, mais elle était désormais toute tremblante.

Le faux-Minahi avait cependant montré ses premiers signes de faiblesse. Ils ne pouvaient pas s’arrêter là.

Je dois continuer. Je n’ai pas le choix.

Elle entendit un bruit de pas derrière elle. Jaka s’était relevé, et marchait vers elle, le pas légèrement engourdi mais décidé. Derrière lui, Kely était toujours immobile, à quelques pas d’Helen, observant l’affrontement. Cette vision la troubla, et la déconcentra une demi-seconde. C’était déjà trop.

– Attention ! cria Jaka, tout en plaçant son épée juste devant Tyvyys, l’attrapant à deux mains, pour bloquer la hache du faux-Minahi.

Le résistant l’enlaçait presque, et elle pouvait sentir son souffle puissant contre sa nuque. La main droite de Jaka tenait le manche de l’épée, mais la gauche était appuyée contre la lame, et commençait à saigner, sans pour autant se desserrer. Immédiatement, elle se baissa, et passa derrière le despote, avant de le frapper dans le dos. Jaka profita de ce moment pour retirer son épée en se déportant sur le gauche, puis tenta à son tour de porter un coup, qui fut immédiatement contré par le bras droit de Minahi, qui tourna alors soudainement sur lui-même pour asséner au soldat un puissant coup du manche de son arme. Jaka fut une fois encore éjecté quelques mètres plus loin, et se rattrapa tant bien que mal. Sa course s’arrêta cependant contre le mur, qu’il heurta violemment.

Tyvyys faisait à nouveau face à son adversaire. L’adrénaline masquait quelque peu l’engourdissement de ses hanches, ce qui lui permettait encore de tenir bon. Helen tira à nouveau, et la balle alla se ficher au niveau de la brèche déjà ouverte dans le dos du despote, qui hurla de nouveau. C'était sa deuxième blessure importante, mais il conservait encore une longueur d’avance, et Riaru, son plus puissant adversaire, gisait quasiment inconscient sur le sol.

Le despote se mit alors à enchaîner plusieurs coups rapides, qui s’abattirent sans pitié sur la lame de l’épée de la soldate, qui continua à parer, n’ayant pas d’autre choix et incapable de respirer. Le faux-Minahi dominait cette passe d’arme, et au bout du quatrième coup, la lame de la jeune femme se brisa en deux. Comprenant ce que cela signifiait, elle se baissa immédiatement, évitant la hache qui voulait l’occire, et, réfléchissant à toute vitesse, glissa une fois de plus entre les jambes de son ennemi, passant derrière lui, puis battant en retraite. Elle se laissa alors tomber à côté d’Helen, qui rechargeait à nouveau son fusil.

Jaka se retrouva seul face au despote, tenant son épée à deux mains. Ce dernier leva sa hache, et recommença la même action. Un coup, deux coups, trois coups. Jaka savait que sa lame ne tiendrait pas plus longtemps que celle de sa partenaire. D’autant plus qu’il était plus grand et moins agile. Il n’était pas aussi fort que Riaru, mais il savait aussi qu’il n’avait pas le choix. Pour l’heure, son rôle était uniquement de faire le plus de dégâts possible et de faire diversion pour laisser Helen continuer son œuvre de précision.

Concentre-toi sur l’esquive.

Il devait anticiper les coups de son adversaire. Le premier partit de la gauche, et visait clairement son flanc ; il sauta en arrière, et évita. Le deuxième arriva immédiatement vers sa cuisse et il sauta sur le côté, se repositionnant immédiatement. Il commençait à être plus confiant. Le troisième coup alla vers son cœur, et il se laissa chuter en arrière, avant de prendre appui sur ses bras et ses jambes pour se relever presque aussitôt.

Il n’était pas assez aguerri pour repérer des failles dans la défense de son ennemi, mais il discerna clairement qu’il avait à nouveau laissé une partie de son corps sans autre défense que son armure. Il voulut alors immédiatement lui porter un coup, et leva son épée. Mais le despote l’avait prévu, et en profita. Pour Jaka, le temps sembla ralentir pendant l’unique seconde qui suivit. La hache se rapprochait. Et c’était bien son tranchant qui allait l’atteindre.

Trop… tard ? Tant pis.

Il n’avait plus qu’à aller jusqu’au bout, et à serrer les dents. Sans chercher à esquiver l’inesquivable, il planta son épée dans l’une des fentes de l’armure ouverte plus tôt dans le combat, et força. Força encore. La lame s’enfonça, inlassablement.

Puis la hache rencontra son corps, et le trancha.

Un énième hurlement.

Une gerbe de sang s’échappa de la bouche de Jaka, alors qu’il pouvait voir de ses propres yeux le fer de l’arme du despote enfoncée d’un tiers dans son buste. Lorsqu’elle ressortit, il ne put pas rester debout, et s’effondra.

Tyvyys assista impuissante à l’agonie de celui qui lui avait permis l’entrée dans la Résistance. Le despote, lui, était tordu de douleur. Profitant de son affaiblissement, Helen tira à nouveau, cette fois-ci dans son casque, brisant la visière. Il baissa momentanément la tête, puis la releva, dévoilant des yeux aux pupilles d’un noir profond qui la dévoraient de leur fureur. Il ne semblait plus y avoir qu’eux deux dans la pièce. Il commença à marcher dans sa direction, de plus en plus vite. Helen tira à nouveau. Puis une deuxième fois, et une troisième, trouant la poitrine, puis le ventre, puis le bras du despote, qui continua à avancer vers elle.

Alors elle empoigna le canon du fusil d’une main, et la culasse de l’autre, se servant de la crosse comme d’une arme contondante. Le faux-Minahi leva sa hache, et frappa le fusil, qui se craquela à l’impact. Helen était encore en pleine possession de ses moyens. Elle se déporta vivement sur la gauche, puis le frappa du pied gauche dans la tête, avant de jeter la crosse sur lui de toutes ses forces. Le reste de son casque se brisa. Pour la première fois, sa tête était à découvert.

Il avait la peau très claire, comme s’il n’avait jamais été exposé au soleil. Il n’avait presque aucune ride. Ses cheveux bruns étaient assez longs, ramenés vers l’arrière et allaient jusqu’à la moitié de sa nuque. Ses lèvres étaient petites et resserrées. Son visage était empreint d’une immense colère.

– Toi…

Il lâcha sa hache, puis bondit en avant, prenant la mercenaire de cours. La bloquant contre le sol, il lui asséna un très violent coup de poing qui défigura son visage, et la laissa inconsciente. Il se releva, et considéra les guerriers comateux d’un regard froid.

– Je vous laisserai survivre à tout cela. Puis vous constaterez par vous-mêmes que j’ai eu raison.

 

Kely l’observait toujours, à quelques mètres derrière lui.

– Je t’avais presque oublié… s’amusa le despote.

– C’était impressionnant ! déclara Kely en tapant dans ses mains. Maintenant, il est temps d’en finir avec tout cela.

– C’est impossible. Le mécanisme de la bombe est déjà activé. Plus personne n’est capable de l’arrêter. Même la clé n’y fera rien.

– Ce qui tombe bien, puisque je n’ai pas besoin de la clé.

Le messager sortit alors de son holster son pistolet à ambre, et commença à marcher vers la bombe.

– Que…

Sans savoir exactement ce qu'il se passait, le faux-Minahi comprit que quelque chose n’allait pas. Il releva sa hache, et chercha à frapper Kely. La lame faisait la taille de la jambe de l'androïde. Si elle le touchait, elle le couperait en deux. Mais Kely fit un pas sur le côté, presque sans chercher à esquiver. Le bout de la hache passa à deux centimètres de sa ceinture. Il voulut porter un deuxième coup, mais à nouveau, Kely bougea légèrement à droite, et évita.

– Comment...

Abandonnant son arme lourde aux mouvements lents, le despote leva le poing pour écraser la tête de l’androïde. Mais ce dernier la pencha sur le côté, et à nouveau, il ne fut pas touché, à quelques centimètres près.

Cette fois-ci, il adressa à son ennemi un magnifique sourire.

– Comment peux-tu faire ça ?

– Avy.

Quoi… ?

– Avy, répéta Kely. C’est ton nom, pas vrai ?

– Tu ne peux pas…

– Je le sais. Que crois-tu ? Nous sommes connectés. Je ne peux pas ignorer tes pensées. J’ai appris à les écouter, contrairement à toi.

Le despote se figea, et Kely rit de nouveau.

– … Qui es-tu ? demanda le faux-Minahi.

– Kely, répondit le messager. Mon père, Kaika, m’a envoyé ici pour te stopper. C'est ce que je fais.

Tout en parlant, il avait pointé son pistolet sur la bombe à ambre.

– Non…

Avant même que le despote n’ait eu le temps de réagir, il pressa la détente et tira à pleine puissance. Le projectile toucha la masse d’ambre infernale de plein fouet.

– Je suis le Semi, Avy. J’ai été conçu sur ton modèle. Il faut que je m’excuse. C’est à cause de moi que ta vie t’a été volée, à Mahery.

Il y eut plusieurs détonations. La lumière s’intensifia, et se mit à clignoter de manière irrégulière. À l’intérieur, il sembla qu’une sphère de lumière se formait.

Puis l’ambre commença à se désintégrer, formant peu à peu un nuage de poussière rougeâtre qui alla se déposer sur le sol de la salle. Il y eut encore quelques scintillements de la masse d’ambre aquatique, puis ce fut fini, et le lieu fut plongé dans une quasi-obscurité troublée seulement par une luminosité rougeâtre.

 

– J’aurais aimé pouvoir l’utiliser dès le début sans même avoir besoin de vous tous, avisa Kely, mais comme je l’avais déjà utilisée à pleine puissance chez les Maquisards, il fallait un peu de temps pour la recharger à son niveau le plus fort.

Avy était tombé à genoux, et regardait vaguement devant lui.

– Ce serait quand même mieux s’il y avait des fenêtres, ajouta l’androïde.

– Tais-toi, lui répondit une voix plus loin dans la salle. C’était Riaru.

– Eh bien, quoi ? C’est fini, maintenant. Et comme j’ai retiré le drap à l’entrée, des gens ne devraient pas tarder à venir pour nous. Enfin, ajouta-t-il, moi, je serai déjà parti. Tu veux venir avec moi, Riaru ? Ou est-ce que je dois t’appeler Minahi ?

– Fais comme tu veux. Je trouve quand même assez étrange que tu me fasses confiance.

– De toute façon, tu vas retourner auprès de Fahefana, non ? Mon père m’a parlé d’elle. J’aimerais bien la rencontrer.

– Décidément… soupira le garde du corps, avant de se relever difficilement.

Il était loin d'aller beaucoup mieux.

– Et Helen ? demanda Kely. Elle aussi, elle peut venir avec nous ?

Ce fut au tour de Riaru de rire, même s’il était plus mesuré que l’androïde.

– Je ne peux pas te refuser grand-chose, après ce que j’ai fait.

– Bon, alors dépêchons-nous. Si les gens arrivent avant qu’on ne parte, ils vont vouloir qu’on réponde à leurs questions, et je n’ai pas très envie.

– D’accord, d’accord, répondit le garde du corps en replaçant sa rapière dans son fourreau, avant de se diriger vers Helen, de la soulever et de la prendre sur son dos, le ventre contre son épaule.

Avant de sortir de la salle, Kely jeta un dernier coup d’œil à Avy. Il se demandait qui allait le trouver en premier. S’il s’agissait des Républicains, ils l’emmèneraient à Mahery et le mettraient dans la cellule la plus sécurisée de la ville pour qu’il ne puisse plus s’en échapper. S’il s’agissait des Fiaamands ou des Firenéens, il serait exécuté en place publique. L'androïde laisserait le sort en décider.

Il s’accroupit ensuite au chevet de Tyvyys, qui se trouvait dans un état intermédiaire entre éveil et inconscience, et lui chuchota à l’oreille :

– Merci.

Enfin, il se releva, et emboîta le pas de Riaru, avec lequel il sortit de la salle, non sans avoir adressé un dernier regard à Avy, toujours immobile devant la bombe à ambre détruite.

– Bonne chance.

L'épilogue à la page suivante !