Chapitre 1 : Trois chemins
I

La plaine était verdoyante et le soleil était haut dans le ciel. C'était une belle journée que peu de choses semblaient pouvoir ternir. L'herbe était propre et l’on ne distinguait pas de réelle imperfection si ce n'était l'asymétrie du paysage : peu d'êtres humains étaient venus modifier la nature en ces lieux. Et celui qui patientait ici n'en était pas un. Son regard était pressé et il jetait fréquemment de furtifs coups d’œil de part et d'autre. Pourtant, celui qu'il était censé rencontrer ici ne venait pas, alors que leur rendez-vous avait été convenu pour un quart d'heure plus tôt.

– Je commence à en avoir assez… dit-il pour lui-même.

Il songea à s'asseoir dans l'herbe, mais il savait qu'au vu de la hauteur des brins, il deviendrait par là même indétectable, et il n'avait pas envie qu'on perde du temps à le chercher, quitte à rester debout un certain temps. De toute façon, il n'avait pas spécialement mal aux jambes, et sa force physique dépassait celle de la plupart des êtres humains, ce qui lui permettait de tenir.

Car Kely était un androïde.

Sa taille ne dépassait pas un mètre cinquante, et il était assez svelte, si tant est qu'on pût considérer qu'un être robotique pouvait l'être. De loin, on l'aurait probablement confondu avec un jeune garçon humain, mais de près, la mydriase de ses yeux pouvait difficilement tromper un individu ayant une bonne vue.

– Oh…

Alerté par un bruit dans son dos, il se retourna. Il y avait du mouvement dans un fourré à quelques mètres de lui. Quelqu'un ou quelque chose se rapprochait. Par réflexe, il passa sa main autour du bâton accroché dans son dos par des lanières de cuir, et positionna ses pieds de façon à pouvoir bondir en avant ou en arrière selon la situation. Ses pupilles prirent une teinte orangée à mesure que l’ambre élémentaire lui fournissant son énergie s'activait et en même temps que sa concentration augmentait. Dans un froissement, les feuilles s'écartèrent et une grande silhouette bondit soudain en dehors pour ensuite atterrir juste dans le dos de l'androïde.

– Aaaaah !

Il sauta un mètre en avant, se retourna et dégaina son bâton en le tenant à une main, légèrement derrière lui, tandis que son bras gauche formait une garde sommaire. L'individu en face de lui était imposant, brun, aux cheveux courts, et au début de barbe symptomatique d'un assez long voyage. Ses yeux noirs étaient ceux d'un humain. Il portait une armure en métal léger dont on ne voyait que les interstices sous sa veste et son pantalon de cuir. Il considéra le petit androïde qui ne tremblait pas et le défiait du regard.

– Tu es le messager à la toge ?

Après un petit moment d'absence, Kely regarda son vêtement blanc soutenu par une ceinture brune à la taille, à laquelle une petite poche de cuir était accrochée, et acquiesça.

– Ça doit être moi…

Le grand homme s'approcha alors de lui en souriant et lui tendit la main. Kely eut un mouvement de recul et conserva son air méfiant.

– Du calme. Je suis Hafesteni, le garde du corps qui t'a été affilié. Mon nom ne t'est probablement pas inconnu. Nous avions bien rendez-vous en ce lieu, non ?

– Oui, mais il y a un quart d'heure, lui répondit le garçon d'une voix exagérée. J'ai les jambes tout engourdies à force d'être resté debout sans bouger.

L'homme, qui conservait une expression se voulant chaleureuse, cilla légèrement, mais cela n'échappa pas au regard de l'androïde.

– J'ai eu un contre-temps, en fait. Excuse-moi.

Il y eut un petit moment de flottement, puis un sourire se dessina sur le visage de Kely, qui se mua en un rire silencieux. Perplexe, son interlocuteur demanda :

– Qu'est-ce qui est drôle ?

L'androïde afficha une expression dédaigneuse avant de répondre :

– Il y a trois failles.

L'incompréhension se montra sur le visage de l'homme, à laquelle s'ajouta un certain agacement.

– Pardon ?

– Première faille : vous avez choisi vos mots avant de parler. Deuxième faille : je comprends ce que vous dites. Troisième faille : vous avez donné votre nom.

L'agacement augmenta de même.

– Qu'est-ce que ça peut bien faire ?

– Vous ne correspondez pas à la description de mon garde du corps, même si vous avez très bien reproduit son apparence.

– Je suis ton garde du corps. Tu le vois bien. Une représentation t'a pourtant été envoyée.

– Il y a trois failles.

Il commença à sourire d'un air enjoué.

– Tu recommences avec ça ?

– Première faille : Vous êtes voronien. Les légendes des guerriers de Vorona décrivent ces derniers comme les plus impulsifs, ce qui sous-entend qu'ils sont assez spontanés.

– … Ça ne veut rien dire… Les légendes extrapolent toujours…

– Deuxième faille : Mon garde du corps est censé me parler en ogbon, sauf que je vous comprends parfaitement bien. Vous ne parlez pas la bonne langue.

– Il a dû y avoir une erreur, nous ne parlons pas l'ogbon à la capitale.…

– Troisième faille… Vous avez dit vous appeler Hafesteni. Or mon garde du corps était censé se présenter sous un autre nom.

Kely posa un doigt sur sa lèvre inférieure et pencha légèrement la tête sur le côté, ce qui fit tomber quelques mèches blond foncé sur son front, en ouvrant les yeux d'un air innocent, et conclut :

– J'en déduis que vous êtes un agent de l'ennemi de mon vrai garde du corps, et que vous vous êtes débrouillé pour le retarder.

– C'est…

Le dénommé Hafestani baissa la tête et haussa les épaules, en signe de capitulation. Puis il dégaina du fourreau accroché à sa ceinture un Ketidini, un petit sabre légèrement courbe à une main dont on attribuait généralement l'utilisation aux gardes du palais royal firenéen. Kely resserra sa prise sur son bâton et le diamètre de ses pupilles diminua rapidement. Cette myosis se produisait lorsqu'un robot concentrait sa vision sur un objet en particulier, en l'occurrence l'estoc de son adversaire. Il souffla faiblement, attendant le moment où son ennemi s'élancerait.

Celui-ci ne se fit pas prier et bondit à la vitesse de l'éclair pour réduire d'un coup l'écart entre lui et sa cible. Brandissant son arme, il s'apprêtait à l'envoyer dans la poitrine de l'androïde quand il fut violemment frappé au visage par un objet vaguement triangulaire sorti de nulle part. Kely agrandit ses pupilles et constata de quoi il s'agissait.

Un boomerang… ?

Il tourna la tête à gauche vers celui qui l'avait lancé. Il était exactement comme Hafestani, mais portait une rapière dont la garde protégeait sa main par une petite sphère vaguement arrangée en cloche et par de gracieuses tiges en courbes métalliques. Profitant du moment de confusion de son ennemi pour agir, il s'élança en avant, plia la jambe, puis planta sa lame profondément dans sa peau, atteignant le cœur. Un filet de sang s'échappa de la plaie et le regard consterné de l'imposteur se figea. Il s'effondra à quelques mètres de Kely, mort. Ce dernier ne broncha pas et au contraire, se montra admiratif devant cette scène. Le nouvel arrivant leva la main pour attraper au vol le boomerang qui revenait et se tourna vers l'androïde.

– Ahau koe de hogosha yakun. Ahau de namae Riaru yakun, dit-il dans un ogbon très grossier.

Kely lui sourit avant de répondre :

– J'ai juste compris ton nom. Donc tu dois être mon garde du corps.

L'homme en face de lui sourit.

– Désolé du retard, dit-il en bon awon.

– Ce n'est rien, tempéra Kely. J'ai considéré que des ennemis t'avaient retardé d'une manière ou d'une autre.

Riaru toussota face à cette réponse, ce qui fit naître chez l'androïde de la perplexité.

– Tu t'es perdu, en fait ?

Le grand homme baissa la tête et soupira, avant d'acquiescer avec gêne.

– C'est embêtant, ça, continua Kely, indifférent à cette expression. Je ne connais pas la région et je dois compter sur toi pour me permettre d'aller à la capitale dans le délai que l'on m'a dit de respecter.

– Oui, oui… Pas d'inquiétude.

Kely sourit avant d'éclater de rire, un rire innocent qui calma l'irritation de son protecteur désigné.

– Qu'est-ce qu'il y a ? demanda-t-il.

– Vous autres humains êtes pleins de contradictions...

– Pourtant, en tant qu'androïde, tu nous es assez proche, non ?

– Pas tout à fait. Il me manque quelque chose que seuls les humains ont, et qu'un robot ne saurait avoir.

– Vraiment ? Et c'est pour cela que tu es ici ?

– Oui. S'il n'y a plus d'humains, ça sera fâcheux pour moi.

– Et qu'est-ce que c'est, ce quelque chose qui te manque ?

Kely se renfrogna soudain et détourna le regard.

– Je n'ai pas envie de te le dire.

Riaru soupira.

– C'est un peu trop humain comme réaction.

L'androïde releva alors la tête, tout sourire.

– Tu trouves ?

Incapable de savoir si sa réaction précédente avait été feinte ou sincère, Riaru s'en retrouva quelque peu troublé, mais il se reprit vite en empruntant un air à nouveau sérieux.

– Bon, dépêchons-nous. Comme tu l'as dit, nous avons un délai.

Kely leva un bras en l'air, le poing serré.

– En avant !

Le soleil commençait à décliner dans le ciel lorsqu'ils se mirent en route en direction de la capitale de Firenea. Après une heure de marche, ils sortirent de la grande plaine où ils s'étaient retrouvés, et entrèrent dans une forêt de pins qui couvrait une petite partie du sud du territoire. La nuit étant tombée, ils s'installèrent dans un renfoncement naturel qui leur permettrait d'échapper au froid. Toutefois, par souci de discrétion, ils n'allumèrent pas de feu, et s'endormirent dans l'obscurité, la respiration de Riaru masquée par la rumeur des bois.

Il fut réveillé le lendemain par les rayons du soleil lorsque celui-ci atteignit une altitude suffisante pour éclairer au dessus de la cavité qu'ils avaient trouvée la veille. Le grand homme, encore engourdi et légèrement vaseux, regarda autour de lui et vit que Kely l'observait avec curiosité.

– Bonjour, dit-il le plus simplement du monde.

Riaru s'étira avant de lui rendre son salut, puis il sortit de son sac une petite barre de céréales qu'il avala sans émotion.

– Je peux en avoir ? demanda Kely.

– Tu n'en as pas besoin, si ?

– Je peux quand même sentir le goût des choses.

– Ce n'est pas très bon…

– Je m'en fiche, je veux essayer.

– …

Le garde du corps lui donna le dernier tiers de la barre qu'il avait commencé à manger, et l’androïde la mit dans sa bouche avant de la mâcher comme une friandise. Il l'avala en plissant les yeux.

– Effectivement, ce n'est pas très bon.

– Je t'avais prévenu.

– Mais j'ai bien aimé la manger quand même.

– Qui est plein de contradictions, déjà ?

Kely éclata de rire.

– Le plaisir de mâcher et le goût de la nourriture sont deux choses distinctes. La nourriture peut m'être utile mais c'est surtout pour moi un divertissement.

– La nourriture peut t'être utile… ?

– Je la transforme en énergie, en plus de l’ambre, pour rester éveillé plus longtemps.

– Oh… Mais dans ce cas, si tu manges suffisamment, tu peux rester éveillé tout le temps, non ?

– Non, sinon je risquerais une surchauffe. C'est pour ça que c'est juste un divertissement. Si j'utilise trop mes circuits, je m'use et je diminue mon espérance de vie.

– Je vois.

Il avait entendu dire qu'il était impossible de réparer le cerveau d'un androïde, car cela équivalait à altérer sa personnalité, ce qui était proscrit. En dépit de cela, ces robots possédaient une grande longévité.

– Ah, au fait ! ajouta soudain le messager. Est-ce que tu pourrais m'éclairer un peu sur ma mission ? Je ne connais rien, à part le lieu de rendez-vous à l'arrivée.

Riaru afficha un regard perplexe.

– On ne t'a rien dit ?

Kely secoua la tête.

– Je suis juste un messager androïde et je suis parti de Fiaama, où les robots ne sont pas élevés au même rang que vous autres humains. On ne m'a pas expliqué en détail ce que j'étais censé faire.

– Et tu as quand même accepté cette mission ?

– J'avais vraiment envie de partir de Fiaama. C'est un endroit horrible.

C'est compréhensible, se dit Riaru.

En Fiaama, les robots étaient des esclaves dont la vie n’était guère plus qu'une valeur marchande. Tout androïde doué de pensées qu'il fût, Kely n'avait pas dû être traité de manière très enviable, sans compter la souffrance de ses pairs.

– Tu m'étonnes, dit finalement son garde du corps en ébouriffant les cheveux en bataille de l’androïde.

Il s'éclaircit la gorge, et reprit :

– Firenea a subi un coup d'État. Il a été perpétré par… un homme du nom de Minahi… C'est une sorte de soldat qui utilise des méthodes brutales pour empêcher les citoyens de se rebeller.

– Je vois. Et ensuite ?

– Eh bien, tu es porteur d'un message d'une importance capitale qui, visiblement, pourrait renverser la situation. Je n'en sais pas plus.

Kely resta silencieux face à cette réponse. Sans doute envisageait-il les risques et les profits engendrés par cette mission. Car bien sûr, être un messager assurait la rémunération d'un salaire au départ et d'un pourboire à l'arrivée – même si, à son passage en Fiaama, il n'avait eu ni l'un en partant ni la promesse de l'autre en arrivant. Avec un visage plein de fatalisme, il dit finalement :

– Je crois que c'est la mission la plus difficile qu'on m'ait jamais attribuée.

– Désolé…

– Au contraire ! J'adore savoir que je tiens l'avenir d'une patrie entre mes mains !

Riaru afficha un air perplexe.

– Ça ne t'effraie pas ?

– Mmh… Si, un peu, dit Kely innocemment, mais c'est un bon pas vers mon rêve.

– Ton rêve ?

– Oui. Je veux être dans les livres d'histoire. Ou qu'on chante des chansons sur moi.

– Oh…

Riaru n'avait rien à ajouter. C'était un objectif pragmatique, mais plutôt justifié. Kely aspirait à devenir quelqu'un. Il savait qu'il ne serait pas immortel, même s’il devait vivre très longtemps, comme tout androïde, mais contrairement à ses semblables, il souhaitait que son nom et sa condition restent dans la mémoire collective.

– C'est beau, comme rêve… Tu as de la chance.

– Pourquoi ? Tu n'as pas de rêve ?

Chose rare, Riaru réfléchit quelques secondes à sa réponse, puis il secoua la tête.

– Non. Je n'en ai jamais eu.

Kely fit la moue.

– C'est triste de ne pas avoir de rêve…

– … C'est vrai… Je n'y avais jamais pensé, en fait. C'est sans doute pour ça.

– J'aimerais bien t'aider à en trouver un.

– Je pense que c'est quelque chose que je dois faire seul.

L'androïde se renfrogna un peu plus.

Riaru trouvait cela étrange qu'un androïde ait un rêve. En vérité, c'était la première fois qu'il rencontrait un androïde capable de se montrer aussi émotif.

Les progrès de la technologie sont vraiment surprenants, pensa-t-il. Ils sont doués, décidément, à Mahery.

– Est-ce que je peux te poser une autre question ? demanda soudain Kely, interrompant le cours de ses pensées.

– Vas-y.

– Pourquoi y a-t-il du sang sur ton vêtement ?

Tout en prononçant ces mots, il désignait le col de la veste du garde du corps.

– C’est celui de l’usurpateur dont je t’ai débarrassé.

– Tu l’avais déjà lorsque tu es arrivé.

– Je suis tombé sur un autre agent, avant. Minahi et ses fidèles ont des yeux et des oreilles partout. C’est pour ça que je suis là.

– … d’accord, reconnut l’androïde.

Il but un peu du contenu de sa gourde en cuir, puis rattacha cette dernière à sa ceinture, et se leva, la main sur le pommeau de sa rapière.

– Bon ! Trêve de bavardage, il faut qu'on se remette à marcher ! Il nous reste une semaine pour arriver à la capitale Tavanà. En route !

 

II

 

Quatre jours plut tôt.

Sur un trône à l'ossature de fer mais recouvert d'or, ce dernier s'effritant peu à peu par manque d'entretien, le coude appuyé sur le dossier, la main soutenant son visage, Minahi patientait. Cela faisait maintenant une moitié de semaine qu'il s'était établi ici, grâce à un coup d'État aussi imprévisible que spectaculaire qui avait laissé tous ses opposants sans voix. La prise de contrôle de tous les Roasai et Tarana de la ville, des robots dépourvus d'âme utilisés pour les travaux d'intérêt général ainsi que pour les guerres, l'avait beaucoup aidé à mettre en place le régime qu'il maintenait aujourd'hui. Et il ne voulait pas le laisser tomber avant d’être parvenu à ses objectifs.

Il était assis, seul dans une grande salle au sol pierreux et aux allures de cathédrale, dont les larges et nombreuses fenêtres avaient été fermées sur son ordre. Si la lumière du soleil avait pu y pénétrer, on aurait vite constaté sa magnificence. Les murs de marbre sans imperfection étaient couverts de tableaux divers, représentant des plaines, ou encore des villes, ainsi que les membres de la famille royale, de la noblesse ou encore de simples citoyens. L'épais toit de bois et de granit était soutenu par de longs piliers blancs. La salle dans son ensemble formait ainsi un plaisant mélange de luxe et d'humilité, car elle n'avait pas plus de décorations, et cette pureté avait contribué à la rendre unique.

Il n'avait pas voulu qu'on la nettoie, aussi de la poussière commençait à s'accumuler sur le sol, mais il n'en avait cure. Tant qu'il n'aurait pas achevé son plan, le peu de gens autorisés à y entrer ne seraient pas plus soucieux de la propreté de l'endroit que lui ne l'était actuellement. Tout comme la personne qu'il attendait.

Agacé d'être assis, il finit par se lever dans les bruits de cliquetis provoqués par son armure métallique intégrale, et marcha d'un pas lourd pour aller une fois encore observer les tableaux. C'était le seul divertissement qu'il s'autorisait, et cela lui permettait à chaque fois d'éprouver une certaine fierté du travail qu'il avait accompli jusque-là. Car la première toile qu'il allait admirer était toujours celle de feu le roi Afolkah IV. Un homme de haute stature, portant une courte barbe noire finement taillée, un visage aux traits durs reposant sur un corps athlétique couvert par de beaux habits de soie rouges et blancs. Et, à son annulaire, la Bague de Cuivre, symbole des rois de Firenea.

Marchant lentement pour admirer au mieux les œuvres, il remonta toute la dynastie firenéenne jusqu'à son fondateur, Piaro, celui-là même qui était devenu le Dieu de la Royauté. Pour le despote, un moyen de plus d'assurer la suprématie de la noblesse sur le peuple. Mais il s’en fichait bien.

Cela avait varié selon les rois, mais de tous temps, chacun avait eu une vision plus ou moins méprisante des « citoyens » de son royaume. Afolkah IV, lui, maniait si habilement les mots qu'il parvenait malgré tout à se faire aimer. Ces personnes-là étaient à n'en point douter les plus dangereuses de toutes, et il était lui-même bien placé pour le savoir. Mais c'était fini désormais.

Lorsqu'il s'était retrouvé, trois jours plus tôt, face à ce souverain bientôt déchu, qui tremblait de peur dans cette même salle, il avait éprouvé une satisfaction sans égale. Lorsque l'homme s'était pathétiquement jeté à ses pieds en lui promettant toutes les richesses qu'il voudrait s'il le laissait en vie, cela n'avait fait qu'augmenter sa soif de sang. Et lorsque, le dos brisé par son arme, il avait rampé jusqu'à son trône comme si, par ce geste, il recouvrait sa gloire, elle était arrivée à son paroxysme.

Néanmoins, Minahi ne pouvait déclarer publiquement que le roi était mort, qui plus est de sa main. Cela aurait eu deux effets négatifs : le peuple pourrait se soulever pour venger son souverain, et certains pays voisins, qui auraient perçu cela comme une faiblesse, ne se seraient pas contentés de grignoter les frontières tels des rapaces comme ils le faisaient actuellement, mais auraient bel et bien lancé un assaut dévastateur sur la ville. Ainsi, pour l'heure, Akolfah IV était « en résidence surveillée », en discussion avec lui pour déterminer le futur régime qu'adopterait le royaume pour en faire « une terre plus propice à l'épanouissement du citoyen ». De bien belles paroles, dont l'effet était visible actuellement : toute la population de la ville retenait son souffle sans comprendre que les dés étaient pipés. Cela le faisait intérieurement bien rire.

Il y avait sans aucun doute des gens qui se doutaient que cet état de fait était incohérent. Pourquoi aurait-il eu besoin de prendre la population en otage avec les machines pour empêcher les nobles provinciaux de bouger, et pourquoi avait-il perpétré ce que lui-même décrivait publiquement comme un coup d'État s'il était prétendument en négociations pacifiques avec le souverain ? Mais ces gens-là ne pouvaient pas élever la voix publiquement. Ils étaient repérés et assassinés avant de nuire grâce au système de surveillance qu'il contrôlait en totalité. Ainsi, son plan pouvait suivre son cours sans qu'il ne soit dérangé, ou presque.

Un petit battant aménagé dans l’immense porte de la salle du trône de Firenea s'ouvrit alors, presque sans un son, et un petit homme replet et chauve en toge laissa paraître sa tête, un de ces Nobles déchus qui lui avaient permis de se frayer un chemin dans le palais royal.

– Seigneur Minahi, dit-il, Helen est arrivée.

– Mmm… Très bien. Elle peut entrer. Va me chercher le document nécessaire.

– Bien, Seigneur.

Après quelques secondes de flottement, l'ouverture s'élargit pour laisser pleinement y entrer un nouvel individu. La porte se referma alors dans un claquement qui résonna dans la salle cathédrale. L'arrivante était vêtue d'une armure de combat intégralement blanche, plus épaisse au niveau du torse qu'ailleurs, et un long fusil de fer était accroché dans son dos. Elle avait de courts cheveux bruns et un visage aux traits fins et gracieux. Sous son bras, elle maintenait un casque blanc à la visière noire. Les pupilles contractées de ses yeux noirs témoignaient de son statut d'humaine.

Elle marcha, le son de ses pas se répercutant contre les murs. Lorsqu'elle fut arrivée à un mètre du trône, elle s'immobilisa et fit une sobre révérence au despote. Celui-ci se rassit, et croisa les bras en considérant la femme d’une trentaine d’années qui se trouvait en face de lui. Si les informations qu'il connaissait sur elle étaient exactes, il ne pouvait pas y avoir de meilleur candidat pour la mission qu'il allait lui confier.

– Avant toute chose, mademoiselle Helen, quel est ton avis sur ce qui se passe actuellement en Firenea ?

Elle ne répondit pas tout de suite, et l'expression de son regard ne changea pas. Il y eut ainsi quelques secondes de flottement pendant lesquelles tous deux restèrent immobiles, l'un attendant la parole de l'autre. Puis Helen inspira légèrement et déclara :

– Je ne sais pas de quelle trempe vous êtes, mais je me fiche du destin d'un pays, car il se crée toujours sur les cendres du précédent.

Cette réponse franche fit sourire à moitié le despote. Cette personne était pragmatique et l'avoir de son côté était un avantage pour lui. Son habileté à obtenir des informations ainsi que le fait qu'elle ne les cachait pas, il le savait, pourraient en faire une véritable gêne sur le long terme, mais son plan ne visait pas le long terme. Tout serait terminé très vite et même si elle s'y intéressait, elle ne pourrait rien y faire.

– Merci pour ton point de vue, dit-il avec une certaine froideur.

Elle hocha très légèrement la tête en guise de réponse, et le despote reprit :

– Bien sûr, je ne t'ai pas fait venir juste pour cela.

Trois coups furent portés à la grande porte, depuis l'extérieur de la salle du trône. À cet appel, Minahi se leva et marcha jusqu'à elle. Il entrouvrit le petit accès, puis passa sa main à l'extérieur.

– Merci.

Il reparut en tenant une enveloppe blanche, sur laquelle était visible l'inscription HMRM1098, qu'il ramena avec lui, puis, après s'être réinstallé sur le siège royal, il l'ouvrit et en sortit quelques feuilles de papier avant de les examiner. Il en sélectionna deux, et les tendit à Helen, qui les récupéra avant d’en aviser à son tour le contenu, tout en s'asseyant en tailleur.

Sur le premier se trouvait la photographie de très bonne qualité d'un homme aux traits durs, bien coiffé et rasé, paré d'un uniforme militaire. Son arme, tirée, était une rapière de la meilleure qualité possible. À côté étaient inscrits trois noms, Hafestani, Mena et Riaru. Le reste du document comportait sa date de naissance, des spécificités biologiques telles que son groupe sanguin, la couleur de ses yeux et de ses cheveux ou encore sa taille. Le nom de son arme, Tselatra, était aussi mentionné.

La photographie présente sur la deuxième feuille n'était pas celle d'un humain mais bien d'un androïde, à en juger par ses yeux. Sa qualité était plus que moyenne, mais on pouvait lui reconnaître des cheveux blond foncé en bataille, un regard jeune et des vêtements en haillons. Très peu de détails accompagnaient tout cela, et la plupart des informations, notamment son nom, étaient vides.

– Concernant celui-là, dit Helen en le montrant à son commanditaire, il n'y a aucune info sur sa génération. Je ne peux pas évaluer sa force.

– On ne sait pas grand-chose sur lui. La photo a été prise par un de mes contacts lors de son dernier passage dans une grande ville, dans le pays de Fiaama. Notre certitude est qu'il est porteur d'un message qui pourrait visiblement nuire à nos objectifs.

– Je vois. Et je suppose que vous n'avez aucune idée de ce que peut être ce message.

– Non, en effet. Seulement une liste d'hypothèses qui composent la plus grande partie de ce dossier. En tout cas, il ne s'agit visiblement pas d'un objet pouvant causer des dégâts disons, physiques, la rassura-t-il.

Helen relut plusieurs fois les deux documents puis releva la tête.

– Quelle sera ma récompense ?

– L’immunité diplomatique assurée, à vie.

La mercenaire lâcha son casque, qui tomba bruyamment sur le sol. Elle entrouvrit la bouche comme pour dire quelque chose, puis la referma. Ses yeux s'étaient comme agrandis.

– … C'est vrai ? risqua-t-elle avec un regard méfiant.

Le despote hocha la tête et sortit du dossier un nouveau papier, ou du moins quelque chose qui y ressemblait. C'était un écran digital électronique fin, une tablette Raka, alimenté par de l’ambre infernale, et connecté, ce qui impliquait que tout son contenu pouvait être retrouvé même en cas de destruction, en branchant sur n'importe quel écran du même type la clé qui y était présentement branchée. Sur l'écran, on pouvait voir un contrat, apposé du sceau royal de Firenea, et la nature du document en question était simple à deviner.

Minahi savait que pour Helen, cela signifiait énormément, et la confronterait clairement aux risques et à l'importance de la mission qu'elle devait mener, dans l'objectif d'éliminer tout ce qui pouvait porter atteinte au plan du despote. Profitant de son incapacité à répondre, il lui expliqua enfin sa mission :

– Tu dois capturer le messager et tuer son garde du corps. Tu dois récupérer le message et me l'apporter en mains propres, avec son porteur. Tu connais maintenant les enjeux de cette mission, alors la décision de l'accepter ou non te revient. Néanmoins, tu sais désormais également qu'en cas de succès, tu recevras la protection diplomatique à vie de la part du Royaume de Firenea.

Helen se renfrogna, comme si elle cherchait à ne pas se laisser influencer par celui qui voulait la missionner. Elle était intelligente, elle avait logiquement bien compris tout ce qui reposait sur ses épaules, mais elle pouvait également comprendre que le risque en valait la chandelle. Cela ne faisait que quelques secondes que le despote avait prononcé ses derniers mots, mais elle releva la tête et dit :

– J'accepte.

Un sourire se forma sous le casque de Minahi, qu’elle ne put logiquement pas percevoir.

– Très bien, dit-il. Tu dois partir immédiatement. Sache que ta récompense prendra effet dès que tu m'auras remis ce que cet androïde transporte en ce moment avec lui.

Elle hocha la tête et se releva. Elle fit une nouvelle révérence, puis se retourna pour finalement sortir de la pièce. En pénétrant dans le couloir qu'elle avait emprunté dix minutes plus tôt pour se rendre dans la salle du trône, elle passa devant l'Ancien Noble qu’elle avait croisé avant d’entrer. Ce dernier la dévisagea avec une curiosité quelque peu malsaine, et elle lui lança un regard noir qui le fit frissonner, avant de se mettre à marcher d'un pas plus rapide, plus pressé. Elle replaça son casque blanc sur sa tête, et alluma sa combinaison, ce qui fit se dégager de la vapeur dans un bruit de pression relâchée. Son souffle lui devint alors audible sous sa protection. Elle était plus haletante qu'avant.

Lorsqu'elle sortit du gigantesque palais royal, elle s'arrêta un instant en haut des marches de verre et observa le paysage qui s'offrait à elle. La gigantesque capitale de l'illustre Royaume de Firenea, très peuplée et auparavant pleine de vie, ressemblait presque à une ville fantôme, le silence n'étant troublé que par des bourrasques de vent et les bruits des robots qui avaient investi la cité. Dans chacune des habitations en face d'elle, des dizaines de citoyens apeurés attendaient des jours meilleurs sans bouger le petit doigt pour remédier à leur situation. La fin de toute chose ne serait pas causée par le mal, mais par ceux qui le regarderaient sans rien faire, après tout.

– L'immunité diplomatique à vie… se dit-elle à elle-même. C'est un bon deal.

Puis, comme galvanisée par ses propres paroles, elle sauta en avant, retomba adroitement sur le sol et se mit à courir vers la muraille nord de la ville, ne laissant même pas aux Tarana qui patrouillaient le temps de lui barrer la route. Dans sa combinaison, elle n'émettait pratiquement aucun bruit, ce qui était l'une de ses plus grandes forces. Et tout en continuant à progresser entre les maisons de pierre, de bois, de ciment et de taule, elle posa une main sur le fusil de précision qui se balançait contre sa cuisse.

 

III

 

Firenea était l'un des royaumes formés sur les cendres de Kalom, un empire qui avait exercé une domination militaire et économique sur tout le continent. Mais dans ses dernières années, les conflits internes pour la succession l'avaient fragilisé, ce dont la puissance voisine avait profité pour l'attaquer par le nord. Les héritiers de l'empereur, deux frères et trois sœurs, à la tête de leurs partisans armés, s'étaient organisés individuellement pour repousser les envahisseurs dans la série d’événements connue sous le nom de Grande Guerre Défensive. La victoire des armées de Kalom avait néanmoins précipité sa scission en cinq pays: Hazo, Firenea, Vorona, Mahery et Fiaama. Pendant cent ans, tous avaient suivi une route séparée, les nouveaux dirigeants réussissant plus ou moins à stabiliser leurs terres et à asseoir leur autorité sur leur peuple, les rois usant et abusant de la filiation pour s’affirmer par rapport aux grandes familles de la Noblesse, qui avaient progressivement été évincées, pour la plupart, des fonctions gouvernementales.

Durant ce siècle, les robots avaient été inventés, puis perfectionnés. Ils fonctionnaient grâce à l'énergie fournie par l’ambre élémentaire, une ressource naturelle que les hommes exploitaient de plus en plus massivement à mesure que leurs besoins augmentaient. Ces machines s'étaient montrées de plus en plus intelligentes et de plus en plus sophistiquées au fil des années. La première génération, qui avait pris le nom de Roasai, avait investi les foyers même les plus modestes pour effectuer les tâches de base les plus contraignantes. La deuxième génération, Tarana, était plus intelligente et formait désormais le gros d'une armée presque entièrement dépourvue d'humains dans le Royaume de Firenea, suite à une décision du souverain Afolkah IV, quelques années auparavant. La troisième génération, Raka, pouvait effectuer des calculs compliqués, aidant ainsi à faire progresser considérablement les mathématiques et la physique. Et la quatrième génération, Fahetra, avait perdu le nom de robot pour prendre celui d'Androïde.

Fiaama et Firenea, à défaut d'avoir conçu ces derniers, étaient les plus grands producteurs de Tarana et de Roasai du continent, et leur richesse en dépendait en partie, car les robots avaient remplacé les esclaves. Ils avaient ainsi vu la quatrième génération comme une menace pour leur prospérité économique, ce qui avait en grande partie motivé leur aversion vis à vis de ces derniers, qui s’était transmise à leurs peuples.

Ils avaient ainsi freiné la progression technologique pour se concentrer sur une zone de confort et ne cherchaient plus véritablement à rattraper le grand retard qu’ils accusaient face à la République de Mahery, terre des innovations. Mais un événement venait de changer la donne en Firenea, où le dénommé Minahi, un puissant soldat dont la véritable identité était encore inconnue, avait réussi, à l'aide des Anciens Nobles de Kalom, à prendre le contrôle de l'ensemble des robots de Tavanà, la capitale.

Au milieu de la nuit, les Roasai avaient investi les quartiers les plus modestes et les Tarana les quartiers les plus riches. La garde royale avait été annihilée par un commando mené par Minahi en personne, et ce dernier avait pris le palais royal, faisant fuir une grande partie de ses habitants. Mais il avait mis la main sur le roi, et l'avait pris en otage, ainsi que toute la population de la capitale. L'attaque éclair avait pris tout le monde de cours, et il était désormais difficile de savoir ce qui allait advenir, car les citoyens étant confinés dans leurs maisons, la communication était presque réduite à néant.

Nul ne savait ainsi ce qu'il était advenu d'Afolkah IV. Le souverain de Firenea était, selon les dires des Anciens Nobles, en discussion pacifique avec Minahi pour la mise en place d'une nouvelle politique qui permettrait l'avènement d'une ère prospère et d'un retour en force du pays sur l'échiquier continental. Beaucoup semblaient s'être quelque peu réjouis de cette nouvelle, et de savoir qu'ils pourraient reprendre leurs activités d'ici peu.

Mais Soan n'était pas dupe. Lui avait vu de ses propres yeux son père être transpercé par l’énorme hache tenue à deux mains par Minahi, dans la salle du trône. Il n'avait dû son salut qu'à l'aide de celui qui lui avait été attribué comme esclave, Tovy, qui lui avait permis de s'échapper discrètement sans subir le même sort que le roi. De plus, un inconnu était intervenu à ce moment, avait barré la route du régicide et leur avait fait gagner du temps.

Désormais, il observait la ville fantôme que les robots, masses de métal munies de diodes lumineuses et d'objets artisanaux comme des pelles, en guise d'armes, parcouraient pour s'assurer qu'aucun citoyen ne peuplait encore les rues. Mais ce n'étaient là que des Roasai qui ne pouvaient pas le détecter s'il se trouvait en dehors de leur champ de vision, et grâce à l'appareil métallique qu'il tenait dans ses mains et qu'on lui avait donné quelques jours plus tôt.

Le jeune homme aux cheveux bruns coupés courts, les bras croisés, vêtu d'une toge blanc et or salie par les événements, avait pris l'habitude depuis le début de cette semaine cauchemardesque, de prendre l'air pendant quelques minutes chaque soir, car il détestait l'atmosphère nauséabonde des égouts où il se cachait.

Il contemplait les maisons sobres et simples des quartiers pauvres, puis jetait un œil au grand palais royal visible au loin, sur une hauteur. La construction majestueuse faite de piliers en marbre surmontés d'une longue corniche, décorée de toutes parts de sculptures d'hommes et de femmes représentant les dieux, le tout fait de pierres blanches, contrastait superbement avec la simplicité des petites maisons de pierre et de bois de chêne qui se trouvaient autour de lui à présent. Il soupirait à chaque fois qu'il s'en rappelait.

– Soan…

Il se retourna et vit que Tovy le pressait, de son regard d'androïde, de ne pas s'éterniser.

– Oui, oui, j'arrive…

Le jeune prince se retourna prestement et se dirigea vers l'égout où son serviteur avait déjà disparu. Il fit de même, et referma la plaque de regard avant de descendre l'échelle aux barreaux de cuivre. Il frissonna lorsque ses pieds nus entrèrent en contact avec l'eau glacée et sale, et fronça le nez sous l'effet de la puanteur. Puis il suivit son protecteur dans le dédale des canalisations.

Après quelques minutes de marche, à la suite d'un croisement, ils débouchèrent devant un nouveau conduit, et Tovy poussa du bras la toile qui servait de trompe l’œil. Le petit bourdonnement qu'ils entendaient il y a quelques secondes se mua en un brouhaha au faible volume, celui des dizaines d'hommes et de femmes qui composaient la Résistance. Une centaine d'individus rassemblés par un ancien ministre autour de l'héritier de la couronne dans le but de reprendre Tavanà. Lorsqu'ils le virent, tous s'agenouillèrent dans une révérence commune.

Soan se sentit rougir et emboîta le pas à Tovy pour traverser la salle aménagée ici, où se trouvaient des tonneaux de boisson, des caisses de vivres, ainsi que du papier, de l'encre et des armes. Il n'y avait là que des humains. Les deux individus s'engouffrèrent dans un petit tunnel moisi au plafond courbe, et arrivèrent enfin dans la pièce carrée où avait été établi un gouvernement provisoire. Il y avait trois personnes.

Le caporal Sokatra, un quarantenaire aux cheveux bruns, mal coiffé et mal rasé, s'avança et demanda :

– Euh… Lequel de vous deux est Son Altesse Soan ?

L'intéressé leva la main sans grande conviction, et l'homme soupira.

– Ce serait plus simple s’il y avait des signes distinctifs…

Car Tovy se trouvait être une réplique parfaite de son maître, conformément aux attentes de ce dernier. On y avait vu, quelques années plus tôt, un extrême narcissisme naissant. Soan, lui, souffrait juste d'une solitude mortelle, et n’ayant aucun ami, il avait demandé à ce que l’on construise pour lui un androïde à son image.

– Non, répondit le prince. Je tiens à laisser les choses comme ça. De toute façon, si Tovy a besoin de vous montrer qu'il n'est pas moi, il saura le faire.

Illustrant les mots à peine prononcés, l'androïde relâcha ses pupilles, leur faisant reprendre leur état normal. Naturellement, leur diamètre était bien plus large que pour celles de Soan.

– … Comme vous le désirez, abdiqua l'homme en soupirant. En tout cas, il y a du nouveau pour nous. Hafestani est entré en contact avec notre messager.

Un sourire se dessina sur le visage du prince.

Le fameux message…

Le général Lehibe, un vétéran de la guerre et supérieur de Sokrata, à la barbe blanche et complètement chauve, prit la parole.

– Combien de temps leur faudra-t-il pour rejoindre Tavanà ?

– Nous pensons qu'ils vont arriver dans une semaine s'ils ne rencontrent aucun problème, répondit une femme au visage pâle et aux cheveux ramenés en arrière, vêtue d'un uniforme militaire bleu foncé.

Soan acquiesça vivement. À côté de lui, Tovy ne montrait aucune réaction.

Étant donné que la Résistance était encore paralysée par le couvre-feu et le manque d’informations qui circulaient, ils se retrouvaient à tout miser sur ce message. Hafestani était un combattant professionnel venu de l’étranger, ce qui était un grand avantage dans un pays comme Firenea, où les robots avaient remplacé les soldats humains. Il leur ramènerait ainsi un message qui pouvait prétendument changer la donne, et faire tomber Minahi. Pour l'androïde qu'était Tovy, cela démontrait surtout l'impuissance totale dont faisait preuve la Résistance. Car s'il était possible de se mouvoir dans une certaine mesure en échappant aux Roasai, il n'en allait pas de même pour les centaines de Tarana qui encerclaient le palais royal.

De plus, il ne serait pas aisé pour deux personnes de parvenir à la capitale. Même si tout s'était fait en secret, le réseau d'informations des Anciens Nobles de Kalom était gigantesque, et une telle nouvelle était très probablement tombée entre leurs mains. Sans doute même Minahi était-il déjà au courant, et avait-il envoyé des sbires se débarrasser de toute gêne potentielle.

Tovy appréciait son maître le prince, car Soan était la seule personne de tout le palais royal qui ne l'avait jamais méprisé. Il ne le considérait pas comme un simple objet et croyait en sa capacité à ressentir des émotions en tant qu'androïde, même si ces dernières correspondaient à une logique définie par un ensemble de codes. Mais tout prince qu'il était, les chances qu'il avait de remonter sur le trône apparaissaient comme très faibles. Pourtant, il se raccrochait à ce maigre espoir comme s’il était plus qu’une fantaisie.

Sokrata claqua dans ses mains et sortit l'androïde de ses pensées.

– Bon ! En ce qui nous concerne, nous devons préparer un moyen de recevoir le messager et Hafestani sans problème.

Le prince acquiesça, et se retourna vers son serviteur.

– Je suis désolé, Tovy, tu dois sortir…

L'intéressé hocha la tête en retour, puis s'exécuta. Il savait bien que ce n'était que pour la forme. Soan lui raconterait tout lorsqu'il reviendrait de sa réunion stratégique, car il ne voulait pas le mettre à l'écart, d'autant plus que Tovy était à même de lui donner des conseils parfois très avisés.

 

En revenant dans la salle commune, on lui adressa des regards étonnés d'abord, et le volume chuta pendant quelques secondes. Lorsqu'ils comprirent qu'il s'agissait non pas du prince mais de l'androïde, ces mêmes regards se firent plus méprisants à son égard. Mais il avait appris, depuis sa naissance, à ne pas en être blessé, et ne s'en formalisait donc guère. Les émotions des androïdes étaient programmées, et il était plus facile pour eux de les contrôler à leur gré, que ce fût pour les refouler ou, au contraire, pour les exalter.

– Hé, toi.

Il se tourna et vit marcher vers lui une fille un peu plus grande que lui, probablement de quelques années plus âgée que le prince. Elle était vêtue d'une salopette et son visage assez crasseux et légèrement ridé semblait attester du fait qu'elle travaillait à quelque tâche matérielle aussi salissante qu'éprouvante.

– Tu es l'ami du prince, non ? Pourquoi tu n'es pas avec lui ?

Sa voix était énergique et Tovy aperçut les regards pleins de reproches des autres membres de la Résistance, sans qu'il ne s'en soucie plus que d'habitude. Pour elle, il semblait en aller de même.

– Il est en réunion, je n'ai pas le droit de participer.

– Juste parce que tu es un androïde ?

Ses réponses étaient rapides et spontanées. Elle trouvait très vite ses mots, et ne les mâchait pas non plus.

– Oui, avoua Tovy.

Il était perplexe. Pourquoi venait-elle lui parler ?

– Ils sont complètement idiots avec leurs préjugés. Si même le prince ne se montre pas complaisant...

L'androïde lui adressa un regard noir.

– Ne parle pas mal du prince.

Elle sourit et croisa les bras, nullement décontenancée.

– Tu l'apprécies donc à ce point ?

Tovy continua à la soutenir d’un regard qui parlait pour lui-même.

Qu'est-ce qui lui prend, à cette humaine ?

– Avec des gens comme vous deux à la place de notre roi, le pays ne serait pas dans cette situation.

Il n’avait pas particulièrement envie d’engager la conversation, mais la curiosité l'emporta sur sa méfiance.

– Comment ça ?

– Eh bien, le père de ton maître se cachait derrière ses belles paroles, mais c'était un escroc.

– Ne blasphème pas, Fanahy ! vociféra un homme de son âge, un peu plus loin.

Elle se retourna et le fusilla du regard.

– Et pourquoi pas ? On peut pas se plaindre, maintenant qu'on est dans cette situation ?

L’homme alla se placer devant elle en croisant les bras, avec un air mauvais. Il faisait une tête de plus qu'elle et avait une musculature abondante, caractéristique des travailleurs des chantiers d'agrandissement de la capitale. Mais cette tentative d'intimidation ne fit pas fléchir la jeune femme.

– Tu crois que tu m'impressionnes, Jaka ?

Tovy observait la scène en silence. Il voulait intervenir, mais il ne savait pas comment.

– Tu sais bien que tu ne peux pas m'atteindre, grosse brute. Je suis une petite souris !

L'intéressé soupira.

– Tu ne sais rien faire d'autre que chercher la petite bête, Fanahy…

– Peut-être, mais je suis dans le vrai ! asséna-elle avec un air hautain.

L'homme se retourna et se moqua d'elle.

– Ben voyons… Allez, je t'écoute.

– Ne commencez pas… rouspéta un autre résistant, mais c'était trop tard, elle était déjà lancée.

– Tu vois quand tu veux !

Puis elle leva le bras droit en pointant son index vers le plafond, comme pour accuser le ciel.

– Le roi génial que tu aimes tant a maintenu le trésor royal en vie en augmentant les impôts des honnêtes citoyens. Mais derrière ses belles paroles et ses jolies excuses, il avait surtout peur du changement. Ses paroles étaient entourées de venin, mais c’était un orateur de génie, aussi, bien peu étaient ceux qui pouvaient voir à travers !

– Et t'as une preuve de ce que tu avances ?

– Elle est devant toi, la preuve ! répliqua-t-elle en désignant l'androïde. Tu en voyais combien, des androïdes, dans les rues de la capitale ?

Jaka pesta, avant de prendre à son tour un ton suffisant.

– Bien assez comme ça ! répondit-il.

Tovy se demanda quels étaient les critères de cette armoire à glace. Il n'y avait pratiquement aucun de ses congénères dans la ville.

– C'est la preuve que tu t'es fait embobiner par nos politiques ! S'ils veulent qu'on déteste les androïdes, c'est parce qu'ils ont peur de voir disparaître nos bons vieux Roasai, qui sont dépassés depuis si longtemps…

– Petite peste !

– J'ajouterai même que si le roi avait été un tant soit peu courageux, il aurait déjà commencé à freiner sa production de boîtes de conserve pour fabriquer des androïdes ! Parce que tu sais ce qui fait que ces machins-là ont que nos vieux tas de métal n'auront jamais ?

Elle sourit en signe de victoire, avant de conclure :

– De la réflexion… !

Tovy était admiratif devant la verve de la jeune fille. Mais elle avait fait une erreur, selon lui. Il avait assisté à suffisamment de discussions diplomatiques au palais pour savoir que sortir tous ses arguments dès la première passe d’arme n'était jamais une bonne idée.

– Et quand les machines nous auront surpassés et viendront te tuer toi pour te remplacer, qu'est-ce que tu feras ?

La voix qui venait de prononcer ces mots était celle d'un adolescent aux cheveux noirs de jais et au teint vitreux. Fanahy se tourna vers lui, circonspecte.

– Et quand les androïdes seront devenus comme des humains, tu crois qu'ils vont juste continuer à nous servir ?

Pour une fois, la jeune femme n'arrivait pas à trouver ses mots.

– Tu te trompes, intervint alors Tovy.

Le jeune homme le regarda avec méfiance, mais le protégé du prince s'en moquait.

– Le fait que les humains soient nos créateurs n'en fait pas des êtres supérieurs à nous. Mais il y a quand même quelque chose que vous avez et que nous autres androïdes n'avons pas.

– Ah bon ? Et qu'est-ce que c'est ?

– Eh bien…

Il n'y avait plus aucun bruit dans la grande salle. Tous avaient stoppé leur activité pour observer la scène, et en attendaient le dénouement. Mais ils n'eurent pas ce plaisir, car la porte de la salle de l'État-major s'ouvrit soudain. Le prince sortit, suivi de ses généraux. Le caporal Sokrata ouvrait la marche, et éleva la voix :

– Nous pouvons dès lors vous annoncer que nous avons un plan concret. En ce moment même, à l'extérieur des murs de la ville, notre guerrier voronien Hafestani est en train d'escorter le porteur du message qui nous assurera la reprise de cette ville. Je ne peux bien évidemment pas vous en dévoiler le contenu à l'heure actuelle, mais soyez assurés que, dans seulement quelques jours, c'est son Altesse Soan qui siégera dans la salle du trône !

Un ange passa, puis des exclamations de joie fusèrent pendant quelques minutes. Ce discours avait de quoi motiver les hommes. Bien sûr, le général venait de prendre un risque, car si le message en question ne s'avérait pas aussi utile qu'annoncé, tout serait définitivement perdu.

Cela montrait à quel point l’État-major était désespéré. En croisant la moue de Fanahy, il comprit qu'il n'était pas le seul à penser ça, et cela le rassura quelque peu. Il aurait aimé convaincre son maître de fuir, mais il savait que cela n'aboutirait à rien. Soan ne pouvait rien faire d’autre qu'attendre et espérer, comme tous ceux présents ici, que le message en question se montrerait à la hauteur des espérances que tous plaçaient en lui. Tovy ne doutait pas un seul instant de la force que des mots pouvaient avoir, et les dernières minutes en avaient été la preuve.

Mais quel genre de mots peuvent renverser un aussi gigantesque obstacle ?