CHAPITRE 1 - LES CATACOMBES

I

– Ilm !

Le jeune garçon avait bien entendu l’appel de son tuteur, mais ne daignait pas y répondre. Pas pour tout l'or du monde. Si Dal venait à le retrouver, il allait encore l’emmener dans une salle sentant le moisi pour lui enseigner l’histoire des gens de la Surface. Il se fichait bien de ceux-là. Pourquoi ne parlait-on jamais de l’histoire des habitants des Catacombes ? N’était-ce pas quelque chose qui méritait d’être rapporté ?

– Ilm ! Où es-tu ? Tout ça n’a rien d’amusant, tu sais ! renouvela Dal.

Mais il avait beau être son précepteur, il n’allait pas retrouver le fripon aussi facilement. Ilm était un petit génie dans l’art du camouflage. Il parvenait à se cacher si bien qu’il rendait jaloux les autres jeunes de son entourage, qui auraient eux aussi apprécié pouvoir échapper aussi longtemps au courroux de leur maître d’école.

 

Pour autant, depuis un an qu’on lui avait attribué ce garçon, Dal avait appris comment s’occuper de lui à ce niveau. Ça n’avait pas été simple, au début, il devait bien le reconnaître. Mais désormais, il connaissait une partie des tours du jeune garnement. Ainsi que la quasi-totalité de ses cachettes. S’il prenait autant de temps, c’était bien parce qu’il y en avait beaucoup.

Ayant achevé de faire le tour de ce pâté de maisons carrées et construites en pierre poussiéreuse et jaunie par le temps, il se posta devant le mur de l’une de ces habitations, et observa pendant quelques secondes. Il y avait bien un léger décalage, pratiquement imperceptible pour un non-initié, dans la texture de la construction. Comme s’il était légèrement déformé dans une zone irrégulière d’environ un mètre cinquante de haut sur quarante centimètres de large.

Avant que l’impertinent n’ait eu le temps de fuir, il piqua un sprint, et referma rapidement les bras. Mais il ne rencontra que du vide. C’était l’un des leurres placés par le garçon. Il y eut un grésillement, puis une petite machine métallique boursouflée de quelques centimètres, posée à même le sol de terre brune maculé de poussière, apparut à la vue de Dal. Il soupira. Il avait beau s’y être habitué, ce garçon était exaspérant. Diablement doué mais exaspérant.

Il était assez improbable qu’un tel esprit ait pu se développer en ces lieux. Les Catacombes d’Arkashan n’étaient pas un endroit propice au développement de l’intellect. Dal n’y voyait presque rien d’autre que la misère, chaque jour, le long des rues, de ces blocs d’habitations sans âme, jonchés d’ordures et de mendiants faisant la quête, et toutes occupées par les travailleurs des mines, exploités par ceux du dessus, dont le précepteur lui-même était issu.

Et exaspérant, Ilm l’était à n’en point douter, mais quand il se comparait à ses collègues évoluant eux aussi auprès d’enfants des Catacombes, il s’estimait plutôt chanceux. Ce gamin lui avait montré que même dans les endroits les moins cultivés et les plus défavorisés de la Synarchie, l’espoir dans le genre humain pouvait continuer à exister. C’était ce qui lui permettait de se lever le matin.

– Ilm, c’est déjà le quatrième leurre que je croise, tu ne crois pas que tu en fais un peu trop ?

 

Le jeune garçon aux courts cheveux bruns mal coiffés, maigrichon et vêtu de guenilles surmontées de prothèses plastiques légèrement caoutchouteuses, ne broncha pas. Dal était dans son dos. Sa stratégie était très simple : faire croire à sa présence à un endroit, se poster près de ce même endroit, et parier sur le fait que son tuteur, attiré par le leurre, se détournerait de lui et passerait son chemin.

Mais c’était déjà la sixième fois qu’il l’appliquait. Et Dal n’était pas idiot. Il se retourna soudainement, faisant tournoyer son long manteau en laine synthétique gris foncé autour de lui, et se dirigea d’un pas décidé vers l’élève qu’il pensait bien avoir repéré. Ilm pourrait s’enfuir. Mais il savait que son précepteur, plus endurant que lui, finirait par le rattraper. Dal se planta devant lui et croisa les bras en faisant mine de patienter, un air triomphant sur son visage.

– J’attends, dit-il.

Ilm n’eut d’autre choix que de se découvrir lui-même en sortant du champ de perturbation visuelle généré par sa petite machine. Il soupira en jetant à son précepteur un regard désabusé. Ce dernier lui répondit d’un demi-sourire, puis l’invita à ouvrir la marche. Il n’était pas question d’aller se cacher à nouveau. Allumant le générateur d’hologramme accroché à son poignet, Dal constata qu’il était déjà neuf heures quinze, puis déclara :

– Bon, c’est bête, aujourd’hui nous avons un peu plus de retard que d’habitude.

Et même s’il était trop fier pour le montrer, le précepteur sut percevoir l’éclaircie qui était passée sur le visage de son élève. De loin, au vu de leur même couleur de cheveux et de la scène qui venait de se jouer, on aurait pu croire à deux frères.

 

II

 

– Où en étions-nous, alors ?

Ilm l’élève et Dal le précepteur venaient de s’installer dans une pièce exiguë, possédant une unique et petite fenêtre où la lumière artificielle générée électriquement dans les Catacombes entrait, diffusant une lueur blafarde dans cette salle qui ne possédait pas sa propre alimentation. Elle avait pour ameublement une petite table, un bureau un peu plus large, et, contre le mur, une étagère remplie de livres.

Les Catacombes étaient bien le dernier endroit de la planète où l’on trouvait encore des ouvrages en papier, à l’heure où tout était digital et numérisé. Dal, personnellement, préférait largement le contact et l’odeur des pages à l’absence de vie des écrans dont la société du dessus était complètement saturée.

– À la création des Jeux.

– Merci, Ilm. Allons-y, dans ce cas.

Ne disposant pas d’une chaise pour s’asseoir derrière celui-ci, Dal s’installa directement sur son bureau. Il n’aimait pas bouger lorsqu’il distillait ses leçons, car s’il le faisait, il perdait le fil de ses paroles et s’emmêlait dans ses propos. Bien en place, après s’être assuré qu’Ilm, la plume dans une main et la feuille de papier jauni dans l’autre, était prêt lui aussi, il put enfin mettre en branle son cours d’histoire.

– Bien, commença-t-il. Même si le complot que nous avons vu hier avait fort heureusement échoué, le Synarque comprit par là qu’il n’était plus question de rester passif à ce niveau. Il lui fallait donc, à ce moment, trouver un moyen de contrôler à la fois ses ennemis, et la population en manque de sensations fortes. Même s’il est difficile de le dater et de le dire avec précision, on pense que l’idée a été émise par l’un des ministres d’État, Alexander Isfet. Une idée très simple, somme toute : créer une compétition divertissante pour le peuple, et qui permettrait aux factions rivales de régler leurs différends en combat. Laisser, en quelque sorte, le hasard décider. Le pouvoir, non plus par la raison, mais par la force. Le Synarque a donc, sur cette base, créé les Games of Glory. Des combats en arène faisant intervenir des guerriers clonés parmi les plus puissants de l’univers connu, venus défendre les intérêts d’un peuple, d’une société. Sans complètement supplanter le pouvoir exécutif, les Jeux ont pris une part importante dans les grandes décisions en donnant le dernier mot au vainqueur.

Le précepteur marqua une pause. Devant lui, Ilm s’efforçait d’écrire la majorité de ce qu’il entendait. Dal avait un débit de parole tellement rapide qu’il était difficile pour son élève de tout suivre. Il se permit aussi de reprendre son souffle après tout ce qu’il venait de dire. Après une vingtaine de secondes, il reprit :

– Les règles du jeu ont été mises en place en quelques semaines, impliquant de la stratégie et de la force brute. Le principe est le suivant : deux équipes de quatre combattants s’opposent dans une bataille pour le contrôle des différents points de victoire disséminés dans l’arène. La capture de ces derniers permet de faire baisser l’énergie du champ de force protecteur de la base ennemie. Une fois ce dernier complètement désactivé, les tourelles de défense doivent être détruites pour ensuite venir à bout du Cœur Énergétique situé au centre de la base. Mais je suppose que tu as déjà assisté à ces joutes, au moins quelques fois.

 

À la vérité, non, Ilm n’avait jamais vu un seul match des Games of Glory. Ce n’était pas les occasions qui manquaient mais il n’était pas intéressé par ces effusions de sang et de violence dont les autres enfants des Catacombes raffolaient. Il trouvait ces affrontements barbares et inhumains, un avis qu’il ne partageait pas avec ses parents, qui faisaient leur possible pour le pousser à les regarder avec eux.

– Ainsi donc, dit Dal, l’Arène d’Arkashan fut mise en chantier. Il fut décidé d’en faire une véritable œuvre d’art au service de la propagande de la Synarchie. Un bijou de technologie, gigantesque mastodonte de métal maintenu en suspension par différents propulseurs anti-gravité, les plus impressionnants jamais construits. Nous avions vu leur apparition lors de la première leçon, mais ceux de l’Arène d’Arkashan étaient environ dix fois plus imposants.

 

Ilm entrouvrit la bouche, puis s’empressa de la refermer. Mais ce court instant de stupéfaction n’avait pas échappé à son précepteur, qui enchaîna :

– Si une année complète avait été consacrée à l’élaboration des règles et aux premières esquisses des plans, il en fallut cinq pour construire l’entièreté de l’Arène. Tout d’abord, aménager une surface de 5000 mètres carrés. Puis construire les murs et les différentes salles. Mettre en place les points de victoire, ainsi que les points de crédit. Installer les deux Cœurs Énergétiques. Puis les différents téléporteurs permettant de se déplacer plus rapidement d’un endroit à l’autre de l’Arène. Les limites de la technologie ont une nouvelle fois été repoussées dans des domaines où nous ne l’attendions pas. On peut voir ça comme un autre impact que l’installation des Jeux a provoqué : une stimulation de l’économie dans des domaines qui n’étaient plus exploités. Notamment en ce qui concerne les armes blanches. Leur production a grimpé en flèche grâce à la création des Jeux, et c’est, d’une manière plus générale, sur la fourniture d’armes de combat spécialisées pour l’Arène, que la Khain Corporation a reconstruit sa renommée.

Dal marqua une nouvelle pause et considéra son élève, qui était déjà proche de la somnolence. Toutes ces explications techniques avaient eu raison de sa concentration. Pour ce que son précepteur en savait, il pouvait tout aussi bien se mettre à penser à dix mille autres choses pour tromper l’ennui, mais cette fois-ci, il n’en avait visiblement même pas eu le courage. Dal étouffa un soupir. Ilm ne mesurait décidément pas la chance qu’il avait de se voir dispenser ces cours. En effet, si les précepteurs étaient envoyés dans les Catacombes par la Synarchie pour prendre les jeunes en charge, c’était avant tout pour en faire des individus dociles qui iraient travailler dans la Mine sans se poser de questions. Pratiquement du dressage de bétail. Mais le précepteur avait pris la dangereuse décision de faire l’inverse. Il distillait à son élève un cours que l’on aurait difficilement pu faire plus subversif vis-à-vis de ses propres connaissances et de son propre endoctrinement. À travers ses paroles, le Synarque était représenté comme un dictateur usant de la manipulation pour asseoir sa domination et diriger son territoire d’une main de fer, sous prétexte d’apporter la paix et l’ordre.

– Ainsi, conclut-il, les Games of Glory se sont insérés, presque de force, dans la culture populaire. Ils ne brassent pas uniquement des sommes colossales de crédits, mais aussi des enjeux politiques importants. De nombreuses planètes ont envoyé des délégations de combattants pour prendre part à tout cela, comme Kantour ou encore Skiutera. Néanmoins, la Synarchie, tu t’en doutes, a vraiment tout fait pour conserver sa mainmise politique ; il faut bien avouer que la création des Jeux était un risque. Le Synarque a donc décidé d’y faire participer les membres de la Garde Synarchique. Ce sont eux qui sont les plus puissants dans l’Arène et ils comptent les guerriers les plus prestigieux de l’univers connu. Leur principal concurrent reste la Khain Corp, ce qui concorde avec son poids financier.

Ilm appuyait maintenant sa tête dans la paume de sa main. Cette fois-ci, Dal soupira pour de bon, avant de claquer dans les siennes, provoquant le sursaut de son élève. Passé la surprise, ce dernier, rappelé à l’ordre, se tint prêt, avec une pointe de honte, à noter la suite du cours.

 

III

 

À dix heures précises, Ilm put prendre congé de son précepteur. Ils se séparèrent à la sortie de la bâtisse d’enseignement par une poignée de main. Dal et son élève échangèrent un sourire, avant de partir dans des directions opposées. Le précepteur rentrait chez lui, où il passerait toute la journée à étudier et à se documenter. Ilm, lui, devait être au travail une heure plus tard. À onze heures, il avait en effet rendez-vous à la Mine, où il travaillerait jusqu’au soir. Mais avant cela, il devait retrouver quelqu’un.

Il fila entre les différentes maisons carrées de pierre jaunie toutes ressemblantes et presque sans la moindre nuance. Comme il prenait de la vitesse, ses pas dégageaient derrière lui de la poussière. Autour de lui, de nombreuses personnes, femmes et hommes, adultes et adolescents, se dirigeaient d’un pas lent vers la Mine. Pendant cinq minutes, il se repéra entre les différents blocs d’habitations, qui n’étaient différenciables que par leurs numéros, avant de finalement s’arrêter devant l’un des cubes de pierre. Au lieu de frapper à la porte, il grimpa, lentement mais sûrement, à l’une des fenêtres de verre à double-vitrage, et toqua à celle-ci. Quelques secondes plus tard, elle s’ouvrit sur un visage juvénile. Ilm ne se fit pas prier et s’engouffra dans la maison qui n’était pas la sienne.

De l’autre côté, lui et la personne qu’il aimait le plus au monde échangèrent une embrassade passionnée. À quatorze ans, il vivait son premier amour adolescent. En amoureux transit, les sentiments qu’il éprouvait lui semblaient incomparables.

– Prête aux Pierres ? lui dit Ilm.

– Prête, répondit Eir avec assurance.

Eir était une jeune fille du même âge que lui, possédant une lisse chevelure argentée et des yeux bleu clair. Elle portait aussi une tunique beige rapiécée et un pantalon de cuir qui s’arrêtait un peu avant ses chevilles. Prête aux Pierres était une expression adoptée par les gens des Catacombes pour désigner la partie de la Mine où travaillaient les jeunes gens. Si Ilm était venu chez elle plutôt que de repasser dans la maison où lui et sa famille vivaient, c’était tout autant pour la voir le plus longtemps possible en matinée que pour la chercher, tout simplement, dans la mesure où ils allaient tous deux travailler à la Mine.

– Et ton cours de ce matin ? demanda Eir.

Ilm eut un rire amer.

– Ah ah… J’ai vraiment du mal avec tout ça. J’aime bien mon précepteur, mais il est barbant.

– Tu as encore retardé le début du cours, je parie.

Cette fois-ci, l’éclat de rire d’Ilm fut sincère.

Malheureusement, ils n’avaient que peu de temps pour discuter. Le paquetage du garçon était déjà prêt, car sachant qu’il ne repasserait pas chez lui avant de partir vers son cours – ou plutôt vers sa tentative d’y échapper –, il l’avait déjà préparé. Il aida Eir à finir le sien. Il s’agissait simplement d’une pelle, d’une petite foreuse électrique, d’une bouteille d’eau et d’un briquet, le casse-croûte des travailleurs de la Mine.

Les parents d’Eir étaient déjà partis ; en effet, les adultes commençaient leur travail une heure plus tôt que les jeunes car ces derniers devaient d’abord se rendre à leur heure d’enseignement quotidien. Aussi Ilm et sa petite-amie furent-ils les derniers à quitter la petite habitation, faite de deux pièces sans décoration, un salon et une chambre, deux lits et une cuisinière automatique. Ils sortirent et laissèrent la porte en métal se refermer, avant de se diriger, main dans la main et d’un pas plus assuré que les autres, vers la Mine n°56 des Zones Souterraines d’Arkashan.

 

IV

 

La Mine était un grand immeuble construit selon la même méthode que les habitations des Catacombes : un cube de pierre grise, à la différence que celui-ci était cinq fois plus grand, et qu’une partie était construite à même la roche. En effet, elle se situait à l’extrémité de la Zone Souterraine et contribuait à agrandir cette dernière.

On entrait à l’intérieur par la grande porte principale, haute de trois mètres et ouverte de dix à vingt heures tous les jours, le tout étant complètement automatisé – le soir, si une personne s’attardait trop, elle était condamnée à passer toute la nuit à l’intérieur.

Chaque Mine des Catacombes d’Arkashan était organisée en deux parties, sur une dizaine de niveaux. La partie inférieure était consacrée à l’extraction de l’une des ressources les plus prisées de cet hémisphère de la planète, à savoir le cuivre, en raison de son excellente conductivité électrique. La partie supérieure, elle, également appelée les Pierres, était une carrière où l’on récoltait de quoi construire de nouvelles habitations, mais aussi de quoi agrandir les Zones Souterraines. En effet, la planète Arkashan, après des milliers d’années de développement urbain, avait atteint les limites de ce qui pouvait être fait en surface. Il n’y avait plus le moindre espace sur ce monde surpeuplé qui ne soit pas occupé par des tours de trois kilomètres de hauteur. Aussi la solution à l’augmentation continuelle du nombre d’habitants avait été perçue sous la terre. Pour l’heure, on appelait tout ce réseau souterrain les Catacombes, et les seules personnes qui y vivaient étaient des mineurs, des travailleurs des carrières et des fonctionnaires de l’enseignement et de l’administration. Néanmoins, l’installation de populations appartenant à la classe moyenne viendrait ensuite, après que les Mines, qui tournaient à plein régime et en partie automatisées, auraient fini d’exploiter leurs filons.

Ilm et Eir arrivèrent à dix heures cinquante-huit, soit deux minutes avant le départ de l’élévateur menant tous les jeunes de leur âge travaillant ici vers les Pierres. Ils entrèrent dans le grand bâtiment, où un flot de personnes continuait de se déverser, les horaires de début et de fin de journée pouvant varier selon les métiers auxquels les différents travailleurs étaient affectés. Les deux adolescents, eux, allèrent tout droit à l’intérieur du bâtiment au sol de terre, aux murs de métal quelque peu rouillé et à l’air saturé de poussière en suspension, ce qui rendait la respiration difficile et désagréable. Ils montèrent un escalier de pierre jusqu’au premier étage de la partie supérieure. Ils vérifièrent une nouvelle fois leur matériel avant de se diriger vers un large élévateur, une passerelle de fer entourée de poutrelles de la même matière. Ils n’étaient évidemment pas seuls et échangèrent quelques accolades avec les autres travailleurs des carrières qu’ils connaissaient. La plupart étaient des humains, ce qui, sur Arkashan, était logique, mais il y avait aussi les enfants d’immigrés venus d’autres planètes, notamment Kantour – les Kantouris étant des êtres humanoïdes aux caractéristiques très similaires aux humains, à la différence qu’ils avaient une peau de seiche, pouvant prendre différentes couleurs en fonction des individus.

L’élévateur s’ébranla et commença son ascension dans la partie supérieure de la Mine. Une minute plus tard, il s’arrêta brutalement au premier niveau. Tout le monde descendit, et, bon gré mal gré, partit vers les murs de pierre naturelle qui n’attendaient que d’être creusés.

– Bon courage.

– Toi aussi…

Eir et Ilm s’adressèrent un dernier baiser pour la matinée, avant de se diriger vers les emplacements qui leur avaient été attribués. Il s’agissait de petites parcelles d’un mètre carré, devant lesquelles les jeunes travailleurs arrivaient, posaient leur matériel, sortaient leurs pioches et commençaient à battre la pierre sans relâche. Ils étaient accompagnés d’engins robotisés qui, au-dessus d’eux, creusaient également, ce qui faisait parfois tomber quelques gravats, au risque de blesser ceux qui se trouvaient en-dessous. En outre, c’était grâce à ces machines que la Mine ne s’effondrait pas sur elle-même. Dans la partie inférieure, d’autres engins s’occupaient de la réduction et des détecteurs installés tous les quelques mètres prévenaient la moindre secousse anormale.

Après deux heures trente de cassage de roche, la première pause sonna. Tous les adolescents présents lâchèrent un soupir commun, avant de s’asseoir et de sortir leurs briquets. Ilm s’adossa à la paroi rocheuse et entreprit de rapidement déguster ce mets qui, à défaut d’être très ragoûtant, était particulièrement nourrissant. Il faisait passer le tout avec de grandes gorgées d’eau. Ce faisant, il discutait avec ses camarades, notamment à propos des cours du matin. Il s’était lié d’amitié avec un jeune Kantouri à la peau écaillée blanche teintée de bleu. De sa tête se détachaient plusieurs mèches compactes de cheveux azurés. Il répondait au nom d’Iki.

Lorsqu’ils discutaient, Ilm avait pris l’habitude de se plaindre de ses conditions de travail, et son ami le rejoignait sur ce point. Cependant, il évitait d’émettre une opinion négative par rapport aux cours qu’il recevait de Dal. En effet, la fois où il l’avait fait, il s’était fait assez violemment sermonner.

– Sur Kantour, lui avait dit Iki, nous vivions dans les bidonvilles des grandes cités construites par la Synarchie. On n’avait ni cours, ni travail. Rien pour nous en sortir. Tu ne réalises pas la chance que nous avons ici.

Dans les discussions entourant les deux jeunes garçons, il était souvent question des Games of Glory. Les adolescents débattaient des meilleurs clones et équipes, de ceux qu’ils soutenaient où d’actions spectaculaires qu’ils avaient pu voir lors des derniers combats. Ilm n’aimant pas les Jeux, tout cela avait le don de l’exaspérer. Même si ça n’allait pas aussi loin pour Iki, le Kantouri n’en avait jamais entendu parler avant son arrivée dans les Catacombes, et ne s’y intéressait pas outre mesure. Ne pas en parler ne le gênait pas – peut-être était-ce ce qui l’avait rapproché d’Ilm.

La pause durait une demi-heure. Elle permettait à tous les travailleurs de reposer leurs bras et leurs jambes, puis de manger. La reprise était la partie la plus douloureuse. La digestion les fatiguait et ils passaient toujours une heure à travailler au ralenti. D’une manière générale, l’après-midi était moins productive.

Lorsque la journée de travail se terminait, à dix-huit heures, c’étaient des adolescents toujours plus fatigués mentalement et physiquement qui s’en retournaient vers leurs logis. Les adultes, eux, rentraient une heure et demie plus tard que leur progéniture.

Ilm retrouva Eir à la sortie de la Mine, et ils effectuèrent ensemble le chemin du retour vers leurs maisons, tout en discutant de choses et d’autres, de la fatigue de la journée et de ce qu’ils apprendraient en cours le lendemain.

Alors que, revenus à la maison de la jeune fille, ils s’apprêtaient à se séparer, cette dernière prit le garçon dans ses bras. Elle le serra fort, et lui chuchota :

– Je sais que tu es tout le temps un peu déprimé, tu sais… Je le vois bien, je ne suis pas une idiote… Mais quand je vois ce que tu arrives à faire à partir du peu dont on dispose, ici, je trouve que tu broies beaucoup trop du noir…

– … Tu crois ?

Eir sourit.

– Si tu es triste, tu n’as qu’à penser à moi… Je serai à tes côtés, quoi que tu fasses. Ça te va ?

– … Oui.

Et ils restèrent ainsi durant plusieurs minutes.

 

V

 

Trois personnes, assises autour d’une table en bois fixée sur le sol, s’appliquaient à manger avec le plus d’aise possible un repas sommaire, composé d’une soupe nutritive et d’un morceau de pain pour l’accommoder. Ilm était fils unique de deux travailleurs de la partie inférieure de la Mine. Ses deux parents étaient tout comme lui nés dans les Catacombes et destinés à y travailler pour la Synarchie en l’échange de la subsistance.

Le père d’Ilm, un homme de haute stature, aux cheveux bruns coupés courts, tenta d’engager une conversation avec son fils :

– Alors, ton cours de ce matin, qu’y as-tu appris ?

– Oh… eh bien, bafouilla Ilm, la création… la création des Jeux.

– Ah ! s’exclama le père. Un sujet passionnant, tu ne trouves pas ?

– Euh… oui.

Évidemment. Le père d’Ilm adorait les Games of Glory. Sa mère aussi. Tout le monde adorait regarder les Jeux. Ils étaient l’un des seuls divertissements existants dans les Catacombes. Mais apparemment, tout le monde adorait les Jeux à la Surface, aussi. C’était donc sans doute plus que ça. Les Games of Glory soulevaient des foules, étaient impressionnants à regarder. Ils étaient un exutoire pour tous ces téléspectateurs. Peut-être l’étaient-ils aussi pour les combattants eux-mêmes ?

– Est-ce que tu as entendu parler de la dernière partie, Ilm ? lui demanda sa mère, une femme aux cheveux châtain mi-longs vêtue d’une longue robe mal repassée.

– Je… Non.

– Tu as raté quelque chose, renchérit le père. J’ai bien cru que la Garde Synarchique serait défaite cette fois-ci ! Les gars de Khain ne sont pas passés loin.

– … Khain ? Ah, oui.

La fameuse société extrêmement riche dont lui avait parlé Dal lors du cours du matin. Il avait déjà entendu, une ou deux fois, ses parents, ou d’autres travailleurs de la Mine, prononcer ce nom. Mais comme il n’avait auparavant aucune idée de ce qu’il signifiait, il ne l’avait jamais retenu. Il lui semblait que tout le poussait à s’intéresser aux Jeux.

La raison de son aversion pour la compétition était très simple. Quelques années plus tôt, alors qu’il était encore petit et très impressionnable, son père avait tenu à lui montrer sa première partie. Au cours de ce match, il avait vu à travers l’écran l’un des clones se faire décapiter par une lame aux reflets bleus, à cause d’une défaillance passagère du système de contrôle d’affichage de violence. De cette expérience traumatisante était né un refus systématique de jamais revoir le moindre match. Et jusqu’ici, il s’y était tenu.

Ayant terminé son assiette, il débarrassa prestement en mettant sa vaisselle dans l’évier, avant d’adresser à ses parents un salut respectueux et de se diriger vers la chambre commune. Au final, il n’avait vu ses parents – et parlé avec eux – que pendant une trentaine de minutes au cours de l’ensemble de la journée. Depuis qu’il travaillait à la Mine, il était logiquement très occupé, et il avait atteint l’âge requis pour que l’un de ses parents n’ait plus besoin de rester avec lui à toute heure de la journée. Mais même s’agissant de cela, il les voyait peu et leur parlait peu. Il se contentait, en quelque sorte, du strict minimum. Et eux, probablement trop fatigués par leurs journées de travail dans la partie inférieure de la Mine, ne lui en voulaient pas de partir dormir si vite – peut-être avaient-ils connu la même situation à son âge.

Il ressassait tout cela lorsque sa mère entra à son tour dans la chambre commune. Pendant les quelques secondes où la porte automatique resta ouverte, Ilm put entendre les sons de l’écran holographique sur lequel son père était en train de regarder le match des Games of Glory du soir ; il avait entendu lors de sa journée qu’il opposait la Khain Corp et la planète Kantour. Iki avait même tiqué à l’évocation du nom de son monde.

– Bonsoir, Ilm.

– Bonsoir, maman…

Un peu malgré lui, il se faisait déjà distant. Cela ne la découragea pas.

– Alors, comment est-elle ?

Le sang du garçon lui sembla se glacer dans ses veines.

– Comment est-ce que… commença-t-il.

– Il y a des choses qui se sentent. Et puis, tu ne pensais pas que nous n’avions pas remarqué, ton père et moi, que tu prenais directement ton paquetage avec toi pour aller en cours – et donc que tu ne repassais pas à la maison.

Empourpré, Ilm se couvrit le visage de ses mains. Quel idiot il faisait !

– Allons ! temporisa sa mère. Il n’y a pas de honte à avoir. Comment est-elle, alors ?

Le jeune homme ne saisit pas immédiatement la question. Il la regarda d’un œil perplexe.

– Ta petite-amie, précisa-t-elle.

– Oh… Je… euh… balbutia-t-il. Elle est… superbe.

Rapidement, il se sentit capable de parler avec plus d’aisance de la sensation de rêve éveillé qui l’imprégnait ces derniers temps. Le sourire de sa mère se fit plus fort à mesure que sa langue se déliait.

Après quelques dix minutes de discussion, elle conclut simplement :

– Sache que tes parents sont fiers de toi… et même si ça peut paraître idiot, je suis sûre que tu es promis à un avenir radieux.

Pour finir, elle l’embrassa sur le front, avant de retourner dans le salon-cuisine avec son mari. Une fois l’obscurité revenue dans la chambre commune, Ilm laissa sa tête retomber sur l’oreiller de son lit au matelas de laine synthétique. Apaisé par la conversation, et la tête pleine de belles images, il s’endormit presque aussitôt.

 

VI

 

Le réveil fut aussi dur que le sommeil avait été doux. Ilm fut sorti soudainement de sa torpeur et se releva brusquement – il avait comme qui dirait senti l’urgence de la situation. Il se retrouva alors nez à nez avec ses deux parents, qui le fixaient d’un air inquiet. Autour de lui, il pouvait entendre des bruits qui, en pleine nuit, étaient assez inhabituels en raison du couvre-feu théoriquement imposé par les autorités.

Il vit alors que son bras droit saignait, et que son père tenait dans ses mains une pince, et dans l’autre une petite puce électronique.

– Ilm, lui dit-il, est-ce que tu nous fais confiance ?

Le jeune garçon adressa à son géniteur un regard interloqué. Pourquoi lui disait-il cela d’une telle façon ? Pourquoi maintenant ? Néanmoins, face aux regards pressés qui lui étaient lancés, il répondit prestement :

– … Oui… bien sûr.

Sans en attendre plus, son père et sa mère se relevèrent.

– Parfait, ajouta le premier. Dans ce cas, il va falloir que tu nous écoutes et que tu suives à la lettre ce qu’on va te dire.

– Mais… je…

– S’il te plaît, Ilm, lui dit sa mère d’un air implorant, fais-nous confiance.

Il acquiesça.

Son père se rapprocha de lui.

– À notre signal, tu vas sortir discrètement de cette maison avec ta petite machine à camouflage. Tu vas te cacher aussi bien que possible. Tant qu’on ne te dit pas de te montrer, tu ne te montres pas, d’accord ?

Ilm acquiesça à nouveau, plus énergiquement. Il ne comprenait rien à la situation, mais percevait clairement le danger.

– Très bien, ajouta le père.

Ils aidèrent leur enfant à se lever et à s’habiller, et attendirent qu’il récupère, sous son lit, l’une de ses petites machines électroniques. La plupart étaient disséminées sur le chemin entre la maison et sa salle de cours, mais il en gardait toujours en réserve chez lui, au cas où.

Ses parents l’accompagnèrent ensuite à la porte d’entrée, et chacun leur tour, le serrèrent dans leurs bras.

– On compte sur toi, Ilm. Tu es notre fierté. Ne l’oublie pas.

Tout cela sonnait bien trop comme un adieu déchirant. Ilm était de plus en plus paniqué. Mais il retint ce sentiment pour eux. Il serra les lèvres, les enlaça tous deux une dernière fois, puis, lorsqu’il n’y eut plus de bruit, il sortit de la maison, et courut vers l’une des cachettes qu’il appréciait le plus, et qui était également l’une des plus discrètes. La seule personne à en connaître l’existence était Dal.

Il s’agissait d’un léger renfoncement situé dans le petit espace d’à peine un mètre entre deux habitations. L’obscurité créée par l’étroitesse de l’endroit le rendait indétectable pour quiconque ne faisait pas attention. Il alla s’y faufiler, et alluma l’une de ses petites machines, qu’il activa. Elle émit un grésillement, et un petit bruit. Une diode s’alluma en vert, et tout d’un coup, Ilm disparut aux yeux du monde. Pour lui, cela se manifestait par un léger bruissement autour de sa peau. Désormais, plus personne ne pouvait le voir. Lui, en échange, avait vue sur une petite partie de la place située en face des habitations. Ce qu’il vit devait le marquer à jamais.

Autour des maisons circulaient des soldats dont les uniformes rouge et or trahissaient leur appartenance à la Garde Synarchique. Ils étaient nombreux et tous armés de fusils à plasma et de matraques électriques. La lumière artificielle des Catacombes avait été allumée et brillait comme en plein jour, alors que l’on n’était qu’en début de matinée. Les soldats étaient alors occupés à faire sortir les mineurs des maisons et à tous les rassembler. Ilm put à peine apercevoir ses parents dans ce groupe d’habitants qui s’épaississait de plus en plus.

Après quelques minutes où ce rassemblement n’avait cessé de grossir, les soldats se mirent à effectuer un décompte. Pour ce faire, ils sortirent des poches de leurs combinaisons des tablettes digitales avec lesquelles ils procédèrent à un scanner complet du groupe qu’ils avaient réuni. Quelques minutes plus tard, l’un d’eux s’écria :

– Ils sont tous là !

Sur ces mots, les soldats poussèrent les habitants rassemblés à se resserrer les uns autour des autres pour former un groupe plus compact. Pressés par la menace des fusils, ces derniers s’exécutèrent. Au signal de celui qui était probablement le dirigeant de l’opération, ils levèrent leurs armes.

Il y eut quelques secondes de flottement. Personne ne sembla comprendre. Puis les coups de feu partirent. Ilm ouvrit la bouche. Il voulut hurler mais parvint à se retenir. Son regard se figea sur cette vision d’effroi. En quelques instants, tous les habitants s’étaient écroulés par terre, morts, s’entassant les uns sur les autres. Ils n’avaient même pas eu le temps de crier. Ilm devina ensuite que les soldats procédaient à un scan avec leurs tablettes, sans doute pour vérifier que personne n’en avait réchappé. Puis ils tirèrent tous vers l’arrière une mollette carrée sur leurs armes, avant de presser à nouveau la détente. Le garçon caché dans son renfoncement comprit rapidement de quoi il s’agissait : du gaz acidifiant. En une poignée de secondes supplémentaires, les corps avaient pratiquement disparu. Une fumée grisâtre s’élevait du tas de cadavres. L’acide utilisé détruisait même les vêtements. Devant toute l’atrocité de la scène, Ilm manqua de vomir. Il avait les larmes aux yeux. Toute la population du quartier avait été réduite à néant en quelques minutes à peine.