Chapitre 1 : Inith

 

I

 

Il faisait particulièrement chaud aujourd’hui, et ce même pour une matinée estivale. Le soleil n’était pas à son zénith que déjà les températures atteignaient les vingt-cinq degrés, et il n’y avait pas assez de vent pour venir caresser et rafraîchir la peau des cultivateurs. Travailler au Champ à cette période de l’année était ce qu’il y avait de plus difficile au village d’Inith. Cret, lui, avait de la chance : il n’était là que le matin et n’aurait pas à subir ce que d’autres allaient endurer après le repas. C’était probablement pour cette raison que sa peau blanche était plus pâle que la moyenne, en-dehors des taches de rousseur qui couvraient ses joues. En outre, ses cheveux se maintenaient plutôt bien, tandis que beaucoup de ses voisins avaient perdu l’espoir de pouvoir les ramener en arrière, même avec la meilleure cire : la transpiration abondante avait tôt fait de les désordonner, et au vu de la difficulté de leur travail, c’était un moindre mal.

Pour ce que Cret en savait, cela faisait longtemps que le Grand Champ n’avait pas changé. Auparavant, des siècles auparavant, il ne s’agissait que d’une vaste étendue d’herbes folles. Certains disaient aussi que la forêt était jadis arrivée jusqu’ici. Pour l’heure, il était constitué de dix hectares de plantations diverses, allant du blé à l’herbe à pipe, en passant par les tomates et les pommes de terre. L’engrais spécial permettait de tout maintenir et assurait chaque année des récoltes fructueuses. Dans les temps anciens, avait-on raconté à Cret, il fallait le mettre en jachère pendant des mois une fois qu’on l’avait épuisé. Plus aujourd’hui : le Coffre donnait l’engrais spécial, et en échange, les humains nourrissaient le Coffre. Et chaque Coffre couvrait un village en lui demandant la même quantité de ressources.

Aussi Cret venait-il chaque jour travailler ici, aidant aux plantations, répétant avec une faux électronique les mêmes mouvements de robot. Cette dernière lui facilitait le travail mais réduisait ses tâches au minimum. Pour autant, personne n’allait s’en plaindre, puisque ç’avait toujours été comme ça – du moins aussi loin que les vivants pouvaient se souvenir. Seul Cret et son aîné et ami Akept en savaient un peu plus à ce sujet, mais même pour eux, rien n’allait au-delà du stade des théories. Et de toute façon, remettre en cause le fonctionnement bien huilé des cultures, c’était prendre le risque de freiner le travail, de diminuer les rendements et donc de ne pas fournir ce qui était dû au Coffre. Inith faisait en effet partie de ces villages qui produisaient juste assez pour nourrir leur Coffre et se nourrir eux-mêmes.

— Tue-ti pas au travail, tu veux ?

C’était Akept qui venait de parler. Tout comme Cret, sa peau était pâle et hâlée, et ses cheveux courts étaient fixés de part et d’autre de son visage. Comme trait distinctif, une fine natte se détachait du reste de sa coiffure et tombait à droite de son front. Il s’empara de la faux électronique et laissa le temps au contrôle digital de le reconnaître, lui aussi, comme un travailleur du Grand Champ, avant de reprendre le travail de son ami. Ce dernier se redressa et s’épongea le front, avant de jeter un œil autour de lui. De tous les côtés, le reste de la centaine d’agriculteurs s’activaient comme ils pouvaient, tandis que d’autres prenaient eux aussi leur pause en laissant leurs partenaires de travail les soulager un peu de leur propre poids. Cret le rendrait de toute façon le lendemain, comme il avait rendu la veille le service de l’avant-veille. C’était ainsi que la confiance s’établissait et que la motivation se maintenait malgré la menace constante de l’explosion du Coffre, explosion qui fauchait tous ceux qui ne le nourrissaient pas suffisamment.

Muni de deux faux, Akept s’activait avec efficacité, rajoutant de l’engrais là où il n’y en avait pas et coupant tout ce qui devait être coupé. Il ne savait pas plus qu’Akept pourquoi la façon de faire qu’on leur avait enseignée étant petits était celle qu’il fallait appliquer. Elle n’avait jamais été remise en question et ne devait jamais l’être. Car la remise en question était un risque vis-à-vis du Coffre.

 

Midi arriva enfin dans le retentissement habituel de l’horloge du village d’Inith. La sonnerie était un vrombissement tonitruant qui se maintenait sur dix secondes et qui aurait pu être insupportable s’il n’était pas annonciateur de la fin de six heures d’un labeur implacable. Tous les travailleurs se réunirent, jetant leurs faux électroniques dans un large sac de macramé avant de s’installer sur le petit muret pierreux au bord lisse qui longeait tout un côté du Grand Champ. Là, les cuisiniers du village, reconnaissables à des vêtements d’un blanc sali par les sauces et le gras, arrivaient les bras chargés de plats divers, principalement végétaux et issus des précédentes récoltes, mais aussi dans une certaine mesure de petites portions de viande ; on élevait des porcs, mais il n’y en avait pas assez pour nourrir trois cents personnes, et les tranches étaient presque aussi fines que des feuilles de papier. On s’en satisfaisait quand on n’avait rien d’autre.

Certains travailleurs s’étaient réunis dans un petit groupe peu apprécié du plus grand nombre et dont Cret et Akept faisaient partie : celui des temps partiels. Il y en avait qui ne passaient pas toute leur journée à travailler dans le Grand Champ et possédaient d’autres attributions au sein du village pendant la seconde partie de cette dernière. Certains n’étaient, eux, pas là le matin et ne rejoignaient leurs camarades que l’après-midi, notamment des cuisiniers qui s’étaient d’ailleurs assis aux côtés des agriculteurs pour partager la chaleur de leur repas. À temps égal, ceux qui rejoignaient l’effort au lieu de le quitter étaient toujours mieux intégrés.

— Bordel, ça va faire du bien… lâcha Akept en s’asseyant aux côtés de Cret, un plateau en plastique sur ses genoux.

Tous deux avaient reçu la même chose : une portion de tomates-cerises fraîchement coupées, un peu de laitue couverte de vinaigrette, une tranche de jambon quasi-transparente, une petite miche de pain et un verre de vin pour accompagner le tout. C’était le seul alcool que l’on produisait à Inith, mais ils avaient déjà pu importer de la bière depuis Peripith, village voisin et plaque tournante du commerce de la région – même s’il était difficile de dire jusqu’où cette région s’étendait dans la mesure où l’horizon de Cret et Akept se limitait à trois patelins.

Le repas de midi était le premier plaisir de la journée, et les deux jeunes gens en profitèrent comme ils pouvaient le faire en une demi-heure de pause. Autour d’eux, les discussions allaient bon train sur des sujets tous aussi terre-à-terre les uns que les autres, et chacun s’efforçait d’oublier un peu qu’il allait falloir se remettre au travail, comme tous les jours depuis leurs huit ans. Quelques enfants plus jeunes, vêtus de tee-shirts et de pantalons synthétiques grisâtres, passèrent derrière eux en courant, profitant de leurs premières et dernières années d’insouciance. Certains s’arrêtèrent pour dire bonjour à leurs parents avant de repartir aussi vite qu’ils étaient venus.

— Eh, bouquiniers ! Ils avancent sur vos machins ?

La voix railleuse qui avait interpellé Cret et Akept venait, de l’autre côté de la ligne des agriculteurs, d’une femme rougie par le soleil et légèrement ivre après avoir réussi à négocier un deuxième verre de vin en échange d’un peu plus de travail dans les champs.

— Merci de t’inquiéter, Friid, ferme-la un peu maintenant, répondit Cret le plus placidement possible.

Il fut alors tiré du muret par son aîné et tous deux saluèrent poliment leurs quelques amis avant de se diriger d’un pas tranquille mais peu assuré vers la sortie du champ. Ils récupérèrent au passage leurs sacs en bandoulière respectifs avant de battre en retraite sous les railleries imbéciles de quelques-uns de leurs collègues.

Bouquinier était une insulte pour qui n’aimait pas des temps partiels qui semblaient passer la moitié de leur journée à paresser sur des livres dans une mansarde bien fraîche pendant que le reste du village suait sang et eau pour apporter au Coffre la ration quotidienne à laquelle tous étaient astreints.

Quittant le Grand Champ, les deux jeunes gens remontèrent un sentier abrupt et caillouteux qui avait été aménagé sommairement jusqu’au village d’Inith. On était toujours dans la plaine mais c’était désormais ici que s’étendaient les herbes folles – il n’y avait pas assez d’agriculteurs pour s’occuper des ces terres-là. Après quelques minutes, ils étaient arrivés en haut de la colline. Il y avait ici et là quelques arbres aux troncs fins qui avaient été plantés par les villageois, des décennies plus tôt, pour tenter de cacher l’aspect morne et déprimant d’un paysage visible depuis l’aval. Entre les arbres se tenait le Coffre.

Si l’on approchait par derrière, on ne voyait qu’un cube noir de trois mètres que le temps avait à peine abîmé. Personne ne savait en quoi les Coffres étaient construits, quelle technologie ils contenaient et depuis quand ils étaient là, même si cela devait dater plus ou moins de la fin de la Dernière Guerre.

Cret et Akept approchèrent par devant. De ce côté-ci, le cube noir était ouvert sur un rectangle d’un mètre trente de largeur pour cinquante centimètres de hauteur. Ils levèrent leurs sacs en bandoulière et commencèrent à déverser leur contenu dans l’interstice. Derrière s’ouvrait un trou béant dont on ne pouvait apercevoir le fond. Dans la mesure où l’on n’entendait plus aucun bruit après la chute, sans doute n’y en avait-il tout simplement pas.

Au moins, le Coffre n’était pas particulièrement pointilleux dans ce qu’il réclamait : on ne pouvait pas jeter de terre, mais tous les aliments de base, ainsi que les engrais agricoles hors d’usage, pouvaient être engloutis. De même que les livres, les sacs et tous les produits manufacturés. Difficile de savoir pourquoi.

En échange de tout ce qu’on lui accordait, il fournissait de la technologie. La quasi-totalité de ce qui était électrique dans le village d’Inith et chez ses voisins sortait du côté gauche des Coffres, par un deuxième interstice. Quand une faux se brisait ou tombait en panne, on la jetait avec le reste des ressources de la journée et une nouvelle apparaissait. Cela arrivait régulièrement. Il en allait de même pour les stylos. Le savoir écrit ne s’était pas perdu, et ici, c’étaient Cret et Akept qui étaient chargés de le perpétuer.

 

Une fois toutes les victuailles entassées, ils récupérèrent deux nouveaux stylos à bille – les précédents étaient tombés à court d’encre la veille – et quittèrent le Coffre pour rejoindre le village. La descente, le long d’un escalier peu entretenu, aux marches craquelées et jonchées de débris, était aussi ardue que la montée.

Ne se laissant pas aller à courir, Cret et Akept rejoignirent Inith en quelques minutes. Cet agglomérat de maisons rustiques était extrêmement ancien. À l’origine, il s’agissait d’un double-village, avec une partie en bas de la colline et une partie en haut de la suivante. Mais l’installation du Coffre avait conduit les habitants de la partie haute à émigrer rapidement vers la partie basse, qui se trouvait plus proche de lui, et accessoirement, plus proche du Grand Champ. C’était du moins ce qui était indiqué dans le treizième livre racontant l’histoire du village, dont le précédent garant était feu le sage Décovarr.

À sa mort, c’étaient Cret et Akept qui avaient hérité de sa tâche en tant qu’historiens du village, après avoir été pendant cinq ans ses apprentis. Leur tâche la plus évidente était de continuer à perpétuer la chronologie des événements, notamment pour que les éventuels désastres pussent être prévenus à l’avance. C’était par exemple grâce au cinquième livre que l’on avait été capable d’endiguer la contamination du blé trois ans plus tôt, lorsqu’un villageois était mort subitement dans la nuit après avoir consommé du pain.

Avant de se rendre à leur atelier de travail, Cret et Akept devaient faire leur passage quotidien à l’auberge du village. Elle était sa place forte, le lieu où passaient les voyageurs venus des autres patelins, où l’on s’échangeait toutes les informations à propos des différents événements, et enfin, l’endroit où l’on faisait la fête quand on en avait le temps. La raison pour laquelle les deux jeunes gens s’y rendaient était un mélange des trois : ils s’informaient pour consigner les événements les plus atypiques ou inhabituels dans leurs manuscrits, éventuellement connaître les histoires des gens du voyage, mais aussi afin de profiter de l’après-midi pour s’enivrer quelque peu avant la reprise obligatoire du travail.

Le village actuel d’Inith était organisé autour d’un seul axe routier fait d’un ancien granit qui partait en miettes, et dont les fissures étaient couvertes avec du sable et de la terre. Les maisons étaient faites selon une méthode millénaire dans un habile mélange de bois et de pierre, mais leur mauvaise isolation les rendait très froides l’hiver venu, même quand le chauffage tournait. L’auberge, elle, était un bâtiment un peu plus grand construit au bout du village, de sorte que c’était la première masure qu’apercevait, à son arrivée, un ressortissant de Peripith. Plus récente que les habitations du reste d’Inith, elle était faite en bois de chêne, dont le Coffre fournissait des planches solides. Seule la large porte d’entrée était construite en hêtre.

Lorsqu’ils entrèrent, l’aubergiste, Dalétic, une femme avenante et d’âge mûr au sourire espiègle, leur adressa un signe de tête appuyé en les saluant.

— Cret, Akept ! J’ai vu le Présidore, il est passé ce matin. Il veut que vous alliez le voir quand vous aurez fini de bosser.

— Vraiment ? répondit Akept. C’est un conflit d’intérêt ?

— Non, il a dit affaires étrangères, affirma Dalétic. Si vous voulez mon avis, doit y avoir un problème avec Perteb.

Elle se trompait rarement dans ce genre de déductions. Elle était très perspicace, tout autant qu’elle était ouverte au reste du monde. Dans sa jeunesse, elle avait tenu le rôle de messagère attitrée du village, et à ce titre, avait voyagé d’Inith jusque dans les villages voisins, et parfois même plus loin. De fait, elle s’entendait très bien avec Cret et Akept, toujours avides de connaissances et prompts à élargir leur vision du monde, de même qu’elle était l’une des rares personnes avec le Présidore à s’intéresser à leur travail.

— On a reçu des litres de bière ce matin, pendant que vous étiez au Champ. Ça vous dit d’inaugurer un peu ?

— Carrément ! répondit Akept, subitement assoiffé.

Son cadet esquissa un sourire et acquiesça derechef.

— Ça vous coûtera une heure de vaisselle.

Les deux jeunes gens pincèrent les lèvres, mais ils savaient que Dalétic ne reviendrait pas là-dessus. Ils tendirent alors les mains en signe de reddition. L’aubergiste s’approcha d’abord de Cret, lui attrapa les avant-bras et remonta jusqu’aux coudes, puis le regarda dans les yeux.

— C’est un contrat, dit-elle.

Puis elle le lâcha, et effectua la même procédure avec son voisin.

— C’est un contrat, répondit Akept. Allez, s’il te plaît, vite !

Dalétic éclata de rire et s’en alla vers un bout du comptoir. Elle sortit un bac en plastique stérilisé dans lequel baignait un liquide jaunâtre, puis le plaça juste en-dessous d’un tube de métal avant d’activer le mécanisme, qui se mit en marche dans un léger vrombissement. Elle se dirigea ensuite de l’autre côté et attrapa deux verres dans leur placard, avant de les mettre, chacun leur tour, sous l’autre extrémité du tube de métal, dont la liqueur sortit pour aller les remplir. Elle tendit enfin deux pintes de bière mousseuses aux deux garçons, et saisit un autre verre pour s’en servir une à elle-même.

— À la vôtre, lâcha-t-elle avant de la porter à sa bouche.

Après en avoir bu plusieurs gorgées, elle s’essuya prestement les lèvres et demanda :

— Alors, votre théorie, ça avance ?

Les deux jeunes gens échangèrent un sourire complice. Ils adoraient parler de ça.

— On a trouvé quelque chose dans les écrits de Décovarr, commença Akept. Un truc un peu anodin mais c’est notre piste.

Dalétic approcha la tête, et le jeune homme baissa le ton comme s’il allait lui faire une confidence.

— Y a cinquante ans, paraît que les faux électroniques duraient cinq jours, alors qu’aujourd’hui elles durent six à sept.

— Ça veut dire que la technologie a progressé un peu, reprit Cret. Il a fallu quarante ans pour ça mais l’autonomie des faux a gagné deux jours. Si on trouve plus de petits détails comme ça, on va peut-être être capables de déterminer l’âge du postanthropocène. Là, on planche sur six-sept siècles parce que c’est la fin de la guerre, mais on veut être plus précis.

L’aubergiste acquiesça, vraiment intéressée. Autour d’eux, la plupart des quelques consommateurs déjà présents sur place affichèrent des airs dédaigneux et se détournèrent rapidement pour se concentrer sur leurs boissons. Mais l’un d’eux, sans doute un peu plus téméraire que les autres, se leva de sa chaise et alla à la rencontre du trio.

— Et alors ? C’est quoi l’intérêt de votre charabia, en fait ? À part de retarder tout le monde.

Akept se retourna et considéra l’homme à la barbe fournie avec un mépris palpable. Cret, lui, cherchait à calmer le jeu et souriait bêtement, mais il n’eut pas le temps d’empêcher son ami de répliquer :

— Tu veux pas savoir pourquoi on est là et où on se dirige ? Non, tu préfères continuer à avancer comme un abruti toute ta vie.

— Ah, mais je vois très bien où, connard. Avec vous qui bossez pas et retardez les récoltes, le Coffre, il va finir par en avoir marre et on va tous crever à cause de vos conneries !

— Tu m’étonnes que tes arguments valent rien, tu fais que prêcher, t’es comme tous les autres.

— Mon poing, il va prêcher, fils de chien.

— DEHORS.

Les deux belligérants regardèrent dans la direction de Dalétic, qui les toisait et serrait fermement son verre comme si elle allait les frapper avec. C’était la première et dernière règle de l’auberge : on ne s’y battait pas. L’homme barbu, penaud, secoua vivement la tête et s’en alla sans demander son reste. Akept, lui, resta sur place quelques secondes de plus en se mordillant la lèvre inférieure, puis se retourna pour sortir lui aussi.

— On se retrouve à l’atelier, dit-il avant de passer la porte.

Une fois que le calme fut revenu, Cret adressa à l’aubergiste une moue contrite.

— Ça va, lâcha-t-elle, t’y es pour rien si Akept a le sang chaud.

Le jeune homme soupira avant de prendre la défense de son aîné :

— C’est ce type qui l’a provoqué.

— Et il est rentré dedans. En plus franchement, y en avait pas un pour rattraper l’autre. On partage ? demanda-t-elle en désignant la pinte qu’Akept n’avait pas achevée.

Tandis qu’elle l’attrapait pour verser une moitié du contenu restant dans son verre et l’autre dans celui de Cret, elle continua :

— C’est bien beau de penser avoir raison, mais tu conviendras que c’est beaucoup mieux de le montrer.

Le jeune homme acquiesça silencieusement avant de reprendre quelques gorgées d’alcool. Décidément, la bière était meilleure que le vin.

 

II

 

Akept était déjà au travail lorsque Cret entra sans faire de bruit dans l’atelier. C’était une petite pièce, trop étroite pour deux personnes, mais ils n’avaient pas d’autre choix que de travailler dans l’ancien bureau de leur professeur décédé. Les murs étaient en pierre et l’air était humide. Deux tables de bois fixées aux murs avaient été disposées là et ils travaillaient le plus souvent dos à dos. Néanmoins, comme leurs deux tabourets pouvaient tourner sur eux-mêmes, il leur était aisé de virer à cent quatre-vingt degrés pour se parler en face à face si nécessaire.

De plus, ils passaient finalement peu de temps dans l’atelier. Ils ne s’y rendaient que quand il fallait coucher sur papier leurs récentes découvertes ou études, ainsi que lorsque leurs travaux nécessitaient de se plonger dans les annales du village d’Inith. Mais dans la mesure de ce qu’ils faisaient depuis maintenant un mois, ils allaient sans doute cette fois-ci passer toute la journée attablés à leurs bureaux.

À peu près bien installé, Cret commença à travailler sur ses écrits. C’était lui qui, le premier, avait eu l’idée d’étudier l’histoire des Coffres et leurs origines, et c’était aussi lui qui avait repéré la variation dans la durée de vie des faux électroniques dont ils avaient tiré de nouvelles théories. Mais les choses étaient loin d’être terminées. Il était en train de lire pour la quatrième fois l’intégralité des précédents ouvrages d’histoire rédigés par Décovarr et ses prédécesseurs.

S’ils avaient su de quand datait le premier, ils auraient peut-être pu théoriser l’apparition des Coffres. Malheureusement, une partie des ouvrages avaient été brûlés dans un autodafé soixante-dix ans plus tôt – c’était en effet le premier événement mentionné dans le plus vieux volume encore en état. Et les pertes de mémoire de Décovarr n’avaient pas aidé les deux jeunes gens à en apprendre plus sur leur passé lointain. Ainsi, tout ce qui était antérieur à trois quarts de siècle devenait irrémédiablement flou. Et ils n’avaient jamais pu obtenir l’autorisation d’accéder aux ouvrages de leurs collègues d’autres villages. En effet, faire ainsi était considéré comme de l’espionnage, et donc très mal vu. Pour ce que Cret en savait, plusieurs patelins punissaient cette action de mort, en jetant le contrevenant dans leur Coffre.

La seule solution qu’ils avaient pour en savoir plus venait d’un projet fou qu’ils caressaient depuis leur jeunesse : se rendre à la Ville pour y trouver les écrits antérieurs à la Dernière Guerre. La première fois qu’Akept avait évoqué le sujet, cela était apparu à son cadet comme une chimère : ils ne pouvaient quitter le village, et s’ils le faisaient, ils ne savaient pas s’ils pourraient revenir. Mais plus le temps passait, plus cette idée devenait claire et limpide dans les esprits des deux historiens. Ils avaient même déjà fait l’inventaire de tout ce dont ils avaient besoin pour s’y rendre, et de la façon dont ils devaient trouver l’itinéraire.

Après une heure d’une lecture laborieuse, il referma le livre. En cinquante-cinq pages, il n’avait rien découvert qui fût digne d’intérêt. Soupirant silencieusement pour ne pas être entendu par son ami, il attrapa une feuille de papier et un stylo à bille et se mit à écrire un petit compte-rendu, tout en laissant son esprit vagabonder vers le passé qu’il explorait avec tant d’insistance. Il imaginait une famine, une crise, une guerre entre les habitants. Et il imaginait aussi les États, ces empires gigantesques depuis longtemps disparus.

À quoi avaient pu ressembler les structures étatiques était l’une des principales interrogations que nourrissaient Cret et Akept. Depuis leur village, ils se demandaient souvent comment quelqu’un avait bien pu réussir à administrer des territoires aussi vastes pendant aussi longtemps. La raison de leur disparition, elle, en revanche, ne faisait que peu de doutes : la Dernière Guerre en était la cause. La Dernière Guerre, le conflit qui avait embrasé le monde et dont le dénouement avait inauguré le début du postanthropocène. Désormais, l’homme était libéré des structures et des chaînes qui le poussaient à affronter ses semblables, ces mêmes chaînes qui causaient la guerre. Aujourd’hui, la guerre, il était vrai que l’on avait du mal à percevoir à quoi cela ressemblait. Et la Dernière était si ancienne que personne ne se souvenait des morts et de la dévastation qu’elle avait pu causer. Là encore, le seul moyen d’en savoir plus pour eux était de se rendre un jour à la Ville, le haut-lieu désormais abandonné de ce qu’avait été l’État.

— Cret, viens voir ça. On est passés à côté d’un détail. C’est juste incroyable qu’on ait réussi à le louper.

Le jeune homme se leva de son siège, intrigué, et se pencha sur le bureau de son ami. Akept était en train d’étudier l’un des très rares documents datant d’avant l’autodafé. Il n’avait pas été rédigé par un historien mais était la copie d’une brochure issue d’un autre village, qui avait été rapportée à Inith suite à moultes tractations lorsque les deux jeunes gens avaient appris son existence par un messager de passage à l’auberge, un an plus tôt.

Le document en question traitait des festivités organisées en l’honneur d’un Présidore du nom de Nassas, suite à sa mort quatre-vingt-cinq ans plus tôt. Décovarr leur en avait parlé, lui qui avait été enfant à la fin de son mandat à vie : c’était elle qui avait été à l’origine d’une rationalisation des heures de travail ayant permis d’augmenter drastiquement les rendements et donc d’échapper à la subsistance qui avait jusqu’ici été de rigueur.

— Regarde là. Une délégation de Peripith est dépêchée juste pour la cérémonie d’enterrement et pour le banquet qui vient. Au total, 400 personnes sont présentes. On l’a, notre preuve que le nombre d’habitants a pas augmenté en 80 ans.

Tout cela venait répondre à une des questions que les deux historiens s’étaient posées lorsqu’ils avaient pris la suite de leur vieux professeur à la mort de ce dernier. Nassas était révérée encore aujourd’hui dans le village, cette adulation s’étant transmise par les deux dernières générations à la génération actuelle. Tous disaient qu’elle avait ouvert une ère prospère dans laquelle les gens ne souffraient plus de la peur et de la faim. Or, si aujourd’hui on n’avait effectivement plus de problèmes à nourrir l’intégralité de la population du village, la marge était faible et la peur était là, implicite mais bien présente.

Au début, ils avaient simplement pensé que les actes de Nassas, avec le temps, s’étaient retrouvés embellis et exagérés, mais ils avaient développé une théorie à ce sujet : selon eux, la croissance de la population et le fait qu’il y aurait eu plus de nouveaux-nés qu’à la génération précédente avait eu un impact sur le nombre de ressources. Or, la surface cultivée grandissait et aurait dû pouvoir pallier ce problème. Et cette faille venait enfin de trouver sa preuve.

— Y a pas eu d’augmentation forte de population, dit Akept. C’était une impression, mais pendant quatre-vingt ans, on dirait qu’elle est restée stable. Même si tu retires les dix personnes de la délégation de Peripith, 390 personnes, c’est vingt personnes de moins que le village compte aujourd’hui. C’est pas assez pour justifier l’écart des rendements. Et puis en plus, y a eu l’extension des terres.

— Donc si je comprends bien, compléta Cret, le problème, c’est autre chose. L’engrais spécial suffit plus. Les terres sont fatiguées.

C’était exactement ce que Décovarr avait prédit quelques temps avant sa mort. Mais le Présidore n’avait pas pris cet avertissement au sérieux et avait jugé ces élucubrations peu dignes d’intérêt du fait de l’âge avancé du vieil historien.

Cette fois-ci, il allait bien être obligé d’écouter.

 

Le projectile traversa l’unique fenêtre de l’atelier comme un boulet de canon et frôla Cret de justesse avant de se cogner contre le mur de pierre puis de tomber sur le sol, fort heureusement sans avoir fait beaucoup plus de dégâts. Complètement sidérés, les deux amis restèrent immobiles pendant plusieurs secondes, jusqu’à ce qu’Akept se lève prestement de sa chaise et coure à la fenêtre pour retrouver le coupable, qui s’enfuyait déjà.

— Je suis sûr que c’est encore ce barbu à la con, fulmina-t-il.

Il s’apprêtait à quitter l’atelier pour courir à sa poursuite, mais son cadet le retint.

— Stop, dit-il, ça sert à rien.

Une légère brise s’infiltrait maintenant par le trou ouvert dans la fenêtre et vint leur rafraîchir les côtes. En repensant à la chaleur de la matinée, Cret se fit la réflexion que les cultivateurs du Grand Champ devaient l’avoir accueillie comme un vent divin venu les encourager dans leur tâche.

Akept se laissa retomber sur son siège, et prit sa tête dans ses mains.

— Faut qu’on se barre d’ici, Cret. J’en peux plus. Faut qu’on aille à la Ville.

Son ami posa une paume compatissante sur son épaule. Il ressentait la même chose.

— Bientôt, Akept, bientôt. C’est pour bientôt.

 

La deuxième partie de la journée de travail se termina sans incident, et à dix-huit heures, les deux historiens sortirent de leur atelier pour retourner à l’auberge s’acquitter de leur tâche. Akept s’excusa prestement auprès de Dalétic et ils passèrent une heure à faire la vaisselle, nettoyant au passage leurs propres verres.

À dix-neuf heures, ils se rendirent à la Chambre du Présidore. Cette dernière était à l’autre extrémité du village et était légèrement surélevée par rapport au reste des maisons. C’était un bâtiment plus récent que ses voisins et fait d’un marbre blanc sali par les âges.

On y entrait par une porte coulissante, et l’intérieur était tout aussi sobre que l’extérieur : une salle carrée assez spacieuse, aux murs de pierre blanche légèrement brunie, avec un parquet semi-artificiel, et quelques meubles. Au centre, la Grande Chaise du Présidore, faite de branchages et de plantes soutenus par une armature métallique que l’on ne distinguait qu’aux pieds.

Le Présidore Dener était un homme d’un âge avancé à la barbe de trois jours. Son regard était celui d’un humain désabusé et pragmatique qui avait été idéaliste dans un temps révolu. Aujourd’hui, il se contentait d’aborder sérieusement toutes les nouvelles qui lui étaient rapportées et de voir ce que lui et son village pouvaient en tirer. Il n’était pas quelqu’un que Cret et Akept appréciaient beaucoup, mais ils le respectaient pour sa sagesse malgré l’archaïsme qu’ils lui prêtaient. Pour autant, il était l’une des rares personnes à les écouter.

— Bonsoir, dit-il sobrement en les invitant à s’asseoir sur des chaises en plastique situées derrière eux.

Une fois installés, les deux historiens voulurent lui rapporter leurs récentes découvertes, mais, d’un signe de la main, il les invita à se taire pour le laisser leur expliquer la raison de leur convocation.

— On a un problème, commença-t-il. Un problème de politique étrangère.

Il marqua une pause, et Cret et Akept le dévisagèrent en attendant la suite. Il fallait aussi avouer qu’il y avait dans sa voix une force telle que les gens l’écoutaient attentivement dès qu’il commençait à parler.

— Ça fait trois semaines qu’on ne reçoit plus de messages de Perteb. J’ai envoyé un émissaire pour les observer un peu, et si nécessaire, entrer en contact. Il est revenu et les nouvelles qu’il m’apporte sont effrayantes. Les Pertebiens s’arment.

— Ils s’arment, Présidore ?

— Ils fabriquent des épées, des lances, des arcs et des arbalètes. Je ne sais pas où ils ont trouvé ces savoirs, parce que franchement, je pensais qu’on les avait perdus. Mais visiblement, ils les ont, et je ne vois pas ce qu’ils comptent faire à part nous attaquer. On est le village le plus près du leur sur la carte.

L’éloquence de Dener était forte, et il appuyait toujours ses négations, ce qu’il était probablement l’une des dernières personnes à faire, du moins dans la région. Mais cela lui donnait, en vérité, une certaine prestance.

— Vous attendez quoi de nous, Présidore ?

L’intéressé s’éclaircit la gorge puis répondit :

— Tout ce qui peut nous être utile maintenant. S’ils vont nous attaquer, si ce genre de chose s’est déjà produit à votre connaissance, quand est-ce qu’ils comptent le faire, comment on peut se défendre contre eux. Et d’autres choses, si vous avez des idées.

Les deux amis se regardèrent, puis se tournèrent à nouveau vers le Présidore.

— À notre connaissance, dit Cret, ça s’est jamais produit. Enfin, pas dans la région en tout cas, sinon un messager quelconque aurait fini par raconter l’histoire. C’est complètement nouveau. Et super étonnant.

— Franchement, je pense que si j’étais eux, j’attaquerais le plus vite possible, compléta son aîné. Je sais pas à quel niveau de préparation ils sont, mais si ça se trouve, ils viendront dans une semaine ou deux, ou peut-être moins d’une semaine. Sans aucune information, c’est difficile à dire. L’émissaire a dit quoi exactement ?

Le Présidore se leva de son siège et se posa une main sur le front comme si cela allait lui permettre de se souvenir d’un détail important.

— Il a dit exactement ce que je vous ai rapporté. Rien de plus, rien de moins.

— Soit pas grand-chose… déplora Akept.

Dener lui adressa un regard désolé. Tout cela était au-dessus de ses forces, car bien qu’étant l’homme le plus puissant du village, il était quelqu’un qui n’avait jamais aspiré à se retrouver à prendre les décisions dans une période de crise qu’Inith n’avait pas connue depuis le dernier autodafé, et probablement pas depuis plus de cent ans.

Cret se leva alors et déclara :

— Faut prévenir Peripith. C’est le village le plus gros de la région, doivent avoir de quoi se défendre. Surtout que si Perteb nous veut nous, ils vont les vouloir eux aussi après. Nous, on vaut pas grand-chose, mais on est entre eux et Peripith.

Voyant que personne ne lui répondait mais qu’Akept appuyait sa déclaration d’un hochement de tête, il inspira pour se donner du courage et asséna :

— On peut aller à Peripith, Présidore. On aura qu’à les avertir dès qu’on y sera, comme ça ils seront au courant avant qu’on se fasse attaquer.

— Ça paraît juste, approuva Dener. Partir demain, ça vous va ?

Les deux amis échangèrent un sourire.

— Demain, c’est parfait, Présidore, répondit Akept.

Ils se levèrent alors et se dirigèrent vers la Chaise. Ils joignirent deux de leurs mains, et des deux autres, saisirent chacun un avant-bras du Présidore.

— C’est un contrat, dirent-ils en chœur.

— C’est un contrat, répéta Dener.

 

Les Pertebiens attaquèrent le soir même.

 

III

 

Cret fut réveillé vers vingt-trois heures ; alors que plus personne n’aurait dû traîner à l’extérieur du village, il avait entendu des cris venant de son extrémité nord. Il se leva de son lit en hâte, toujours embrumé, et se dirigea vers l’entrée de sa maison. Entrouvrant la porte, il risqua un œil à l’extérieur. Un vent frais le raviva un peu et il put voir l’étendue de la catastrophe qui se profilait.

Des hommes et des femmes armés de lances, d’épées, d’arcs et d’arbalètes défonçaient les portes de toutes les chaumières en amont et en sortaient les habitants pour les rassembler devant la Chambre du Présidore. Ils se rapprochaient peu à peu de sa propre demeure, et abattaient quiconque tentait de résister. Une mère de famille qui avait voulu rester à l’intérieur de chez elle venait juste d’être transpercée au ventre et s’était écroulée au sol devant les regards horrifiés de son mari et de ses enfants.

Cret mit la main sur sa bouche, et se retint de vomir avant de fermer la porte. Il s’appuya contre le bois et se mit à réfléchir. La conclusion n’était pas difficile à trouver : c’était le moment ou jamais de partir.

Il enfila ses chaussures de marche, puis courut jusqu’à sa chambre et contourna son lit pour y récupérer son sac en bandoulière. De l’eau, des barres nutritives, un couvre-chef et un manteau de pluie vinrent le remplir. Soit de quoi aller jusqu’à Peripith, voire sans doute un peu plus loin. Mais c’était là-bas que lui et Akept comptaient récupérer leur matériel le plus important lorsqu’ils étaient encore en train de planifier le voyage.

L’atelier. Il devait se rendre à l’atelier. Akept vivait dans une maison plus haute que celle de son cadet, aussi Cret devait espérer qu’il l’attendrait à cet endroit. Alors ils pourraient partir. Il enfila son sac, le passa sur son dos et se dirigea vers la porte avant de se raviser. Les Pertebiens avaient des lampes torches. S’il sortait maintenant en courant par l’entrée principale, il se ferait voir immédiatement. Il fallait qu’il passe par derrière.

Il se retourna et se dirigea vers la cuisine au sol carrelé. Au fond de cette dernière, juste au-dessus du lavabo, se trouvait une large fenêtre qu’il gardait habituellement fermée. Il la déverrouilla, serrant les dents au grincement produit, et l’ouvrit en grand avant de se hisser sur le plan de travail, puis sauta à travers et se réceptionna sur l’herbe fraîche. Il la referma ensuite pour effacer toute trace trop visible de son passage et courut vers le sud.

 

Lorsqu’il arriva au niveau de l’atelier, qui fort heureusement se situait du même côté du chemin que sa maison, lui évitant de traverser, Akept l’attendait déjà depuis quelques minutes. Lorsqu’il vit son cadet, il souffla de soulagement.

— Tu es prêt ? demanda-t-il.

— Toujours, répondit Cret. Faut prendre nos livres.

— Déjà fait. (Il tapota de sa main droite son large sac à bandoulière.)

Les deux amis sourirent nerveusement, et, entendant que les hurlements, les bruits de pas et d’autres sons auxquels ils préféraient ne pas penser se rapprochaient, ils se dépêchèrent de partir dans la direction opposée. Avant de sortir du village, Cret regarda l’auberge avec insistance, mais lorsque Akept le remarqua, il le tira par la manche pour lui intimer de continuer.

— On a pas le temps. Si elle résiste pas, ils la tueront pas. Simple.

Son cadet le regarda avec tristesse et acquiesça douloureusement. Ils quittèrent alors Inith, pour la première fois de leur vie, courant droit devant eux pour s’éloigner le plus vite possible du danger que représentait l’armée des Pertebiens.

 

Dans la direction où ils allaient, le chemin descendait dans un faux plat. Lorsqu’ils se furent suffisamment éloignés pour ne même plus distinguer les derniers toits du village à travers le feuillage des châtaigniers sous lesquels ils se trouvaient, ils se permirent un moment de répit et stoppèrent leur course pour faire une pause de quelques minutes.

Cret se laissa tomber au sol et enfouit sa tête dans ses bras. Son aîné, lui, se contenta de s’adosser au tronc d’un arbre pour reprendre son souffle.

— À ton avis, ils vont faire quoi ?

Akept le dévisagea, puis éclata d’un rire nerveux avant de répondre :

— Pas besoin de chercher longtemps. Des esclaves. Des esclaves…

Sa voix mourut tandis que son visage s’assombrissait.

— Des esclaves… répéta Cret. Putain, mais comment ils ont pu faire ça ? Ils prennent un risque énorme, en plus !

— Ils sont plus nombreux que nous, Cret, c’est sûr, répliqua son aîné. C’est comme ça qu’ils vont faire. Ils vont nous occuper parce qu’on sera obligés d’aller nourrir le Coffre quand même. Et comme on a même pas d’armes, on aura rien pour leur résister.

— Tu dis nous comme si on comptait dedans.

— On compte dedans, Cret, c’est notre village ! Même si on part, faudra bien qu’on revienne un jour. Et franchement, je pense pas qu’ils vont être cool avec nous. Mais tu voudrais qu’on aille où, sinon ?

Le cadet du duo le regarda avec inquiétude et sourit nerveusement.

— Autant dire qu’on a plus de maison.

— C’est ça, asséna Akept.

Cret soupira en se relevant.

— Faut qu’on bouge d’ici. Dès qu’ils vont comprendre qu’on est pas dans nos maisons, ils vont rappliquer, et je te parie qu’ils ont déjà compris.

— C’est clair, confirma son aîné. Faut qu’on aille à Peripith et qu’on alerte leur Présidore. Et après…

Il sourit à son tour.

— … après, on ira à la Ville, compléta Cret.